PREMIÈRE PARTIE.
LETTRE LII.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 53 sur 162·Livre complet →
DE JULIE.
Comment, mon ami, renoncer au vin pour sa maîtresse ! Voilà ce qu’on appelle un sacrifice. Oh ! je défie qu’on trouve dans les quatre cantons un homme plus amoureux que toi ! Ce n’est pas qu’il n’y ait parmi nos jeunes gens de petits messieurs francisés qui boivent de l’eau par air ; mais tu seras le premier à qui l’amour en aura fait boire ; c’est un exemple à citer dans les fastes galants de la Suisse. Je me suis même informée de tes déportements, et j’ai appris avec une extrême édification que, soupant hier chez M. de Vueillerans, tu laissas faire la ronde à six bouteilles après le repas, sans y toucher, et ne marchandais non plus les verres d’eau que les convives ceux de vin de la Côte. Cependant cette pénitence dure depuis trois jours que ma lettre est écrite, et trois jours font au moins six repas or, à six repas observés par fidélité, l’on en peut ajouter six autres par crainte, et six par honte, et six par habitude, et six par obstination. Que de motifs peuvent prolonger des privations pénibles dont l’amour seul aurait la gloire ! Daignerait-il se faire honneur de ce qui peut n’être pas à lui ?
Voilà plus de mauvaises plaisanteries que tu ne m’as tenu de mauvais propos, il est temps d’enrayer. Tu es grave naturellement ; je me suis aperçue qu’un long badinage t’échauffe, comme une longue promenade échauffe un homme replet ; mais je tire à peu près de toi la vengeance que Henri IV tira du duc de Mayenne, et ta souveraine veut imiter la clémence du meilleur des rois. Aussi bien je craindrais qu’à force de regrets et d’excuses tu ne te fisses à la fin un mérite d’une faute si bien réparée, et je veux me hâter de l’oublier, de peur que, si j’attendais trop longtemps, ce ne fût plus générosité, mais ingratitude.
À l’égard de ta résolution de renoncer au vin pour toujours, elle n’a pas autant d’éclat à mes yeux que tu pourrais croire ; les passions vives ne songent guère à ces petits sacrifices, et l’amour ne se repaît point de galanterie. D’ailleurs, il y a quelquefois plus d’adresse que de courage à tirer avantage pour le moment présent d’un avenir incertain, et à se payer d’avance d’une abstinence éternelle à laquelle on renonce quand on veut. Eh ! mon bon ami, dans tout ce qui flatte les sens, l’abus est-il donc inséparable de la jouissance ? L’ivresse est-elle nécessairement attachée au goût du vin ? et la philosophie serait elle assez vaine ou assez cruelle pour n’offrir d’autre moyen d’user modérément des choses qui plaisent que de s’en privet tout à fait ?
Si tu tiens ton engagement, tu t’ôtes un plaisir innocent, et risques ta santé en changeant de manière de vivre ; si tu l’enfreins, l’amour est doublement offensé, et ton honneur même en souffre. J’use donc en cette occasion de mes droits ; et non seulement je te relève d’un vœu nul, comme fait sans mon congé, mais je te défends même de l’observer au-delà du terme que je vais te prescrire. Mardi nous aurons ici la musique de mylord Édouard. À la collation je t’enverrai une coupe à demi pleine d’un nectar pur et bienfaisant. Je veux qu’elle soit bue en ma présence et à mon intention, après avoir fait de quelques gouttes une libation expiatoire aux Grâces. Ensuite mon pénitent reprendra dans ses repas l’usage sobre du vin tempéré par le cristal des fontaines et, comme dit ton bon Plutarque, en calmant les ardeurs de Bacchus par le commerce des Nymphes.
À propos du concert de mardi, cet étourdi de Regianino ne s’est-il pas mis dans la tête que j’y pourrais déjà chanter un air italien et même un duo avec lui ? Il voulait que je le chantasse avec toi pour mettre ensemble ses deux écoliers mais il y a dans ce duo de certains ben mio dangereux à dire sous les yeux d’une mère quand le cœur est de la partie ; il vaut mieux renvoyer cet essai au premier concert qui se fera chez l’inséparable. J’attribue la facilité avec laquelle j’ai pris le goût de cette musique à celui que mon frère m’avait donné pour la poésie italienne, et que j’ai si bien entretenu avec toi, que je sens aisément la cadence des vers, et qu’au dire de Regianino j’en prends assez bien l’accent. Je commence chaque leçon par lire quelques octaves du Tasse ou quelques scènes du Métastase ; ensuite il me fait dire et accompagner du récitatif ; et je crois continuer de parler ou de lire ce qui sûrement ne m’arrivait pas dans le récitatif français. Après cela il faut soutenir en mesure des sons égaux et justes ; exercice que les éclats auxquels j’étais accoutumée me rendent assez difficile. Enfin, nous passons aux airs ; et il se trouve que la justesse et la flexibilité de la voix, l’expression pathétique, les sons renforcés et tous les passages, sont un effet naturel de la douceur du chant et de la précision de la mesure ; de sorte que ce qui me paraissait le plus difficile à apprendre n’a pas même besoin d’être enseigné. Le caractère de la mélodie a tant de rapport au ton de la langue, et une si grande pureté de modulation, qu’il ne faut qu’écouter la basse et savoir parler pour déchiffrer aisément le chant. Toutes les passions y ont des expressions aiguës et fortes tout au contraire de l’accent traînant et pénible du chant français, le sien, toujours doux et facile, mais vif et touchant, dit beaucoup avec peu d’effort : enfin je sens que cette musique agite l’âme et repose la poitrine ; c’est précisément celle qu’il faut à mon cœur et à mes poumons. À mardi donc, mon aimable ami, mon maître, mon pénitent, mon apôtre hélas ! que ne m’es-tu point ? pourquoi faut-il qu’un seul titre manque à tant de droits ?
P.S. Sais-tu qu’il est question d’une jolie promenade sur l’eau, pareille à celle que nous fîmes il y a deux ans avec la pauvre Chaillot ? Que mon rusé maître était timide alors ! qu’il tremblait en me donnant la main pour sortir du bateau ! Ah ! l’hypocrite !... il a beaucoup changé.