QUATRIÈME PARTIE
LETTRE II.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 121 sur 162·Livre complet →
RÉPONSE DE MADAME D’ORBE À MADAME DE WOLMAR
Mon Dieu, cousine, que ta lettre m’a donné de plaisir ! Charmante prêcheuse !… charmante en vérité, mais prêcheuse pourtant... pérorant à ravir. Des œuvres, peu de nouvelles. L’architecte athénien… ce beau diseur … tu sais bien… dans ton vieux Plutarque… Pompeuses descriptions, superbe temple !… quand il a tout dit, l’autre revient ; un homme uni, l’air simple, grave et posé… comme qui dirait, ta cousine Claire… D’une voix creuse, lente et même un peu nasale… Ce qu’il a dit, je le ferai. Il se tait et les mains de battre. Adieu l’homme aux phrases. Mon enfant, nous sommes ces deux architectes ; le temple dont il s’agit est celui de l’amitié.
Résumons un peu les belles choses que tu m’as dites. Premièrement, que nous nous aimions, et puis, que je t’étais nécessaire ; et puis, que tu me l’étais aussi ; et puis, qu’étant libres de passer nos jours ensemble, il les y fallait passer. Et tu as trouvé tout cela toute seule ? Sans mentir tu es une éloquente personne ! Oh bien ! que je t’apprenne à quoi je m’occupais de mon côté, tandis que tu méditais cette sublime lettre. Après cela, tu jugeras toi-même lequel vaut le mieux de ce que tu dis, ou de ce que je fais.
À peine eus-je perdu mon mari, que tu remplis le vide qu’il avait laissé dans mon cœur. De son vivant il en partageait avec toi les affections ; dès qu’il ne fut plus, je ne fus qu’à toi seule et selon ta remarque sur l’accord de la tendresse maternelle et de l’amitié, ma fille même n’était pour nous qu’un lien de plus. Non seulement, je résolus dès lors de passer le reste de ma vie avec toi, mais je formai un projet plus étendu. Pour que nos deux familles n’en fissent qu’une, je me proposai, supposant tous les rapports convenables, d’unir un jour ma fille à ton fils aîné ; et ce nom de mari, trouvé d’abord par plaisanterie, me parut d’heureux augure pour le lui donner un jour tout de bon.
Dans ce dessein, je cherchai d’abord à lever les embarras d’une succession embrouillée et me trouvant assez de bien pour sacrifier quelque chose à la liquidation du reste, je ne songeai qu’à mettre le partage de ma fille en effets assurés et à l’abri de tout procès. Tu sais que j’ai des fantaisies sur bien des choses ; ma folie dans celle-ci était de te surprendre. Je m’étais mise en tête d’entrer un beau matin dans ta chambre, tenant d’une main mon enfant, de l’autre un portefeuille, et de te présenter l’un et l’autre avec un beau compliment pour déposer en tes mains la mère, la fille et leur bien, c’est-à-dire la dot de celle-ci. Gouverne-la, voulais-je te dire, comme il convient aux intérêts de ton fils ; car c’est désormais son affaire et la tienne ; pour moi je ne m’en mêle plus.
Remplie de cette charmante idée, il fallut m’en ouvrir à quelqu’un qui m’aidât à l’exécuter. Or devine qui j’ai choisi pour cette confidence ? Un certain M. de Wolmar : ne le connaîtrais-tu point ? – Mon mari, cousine ? – Oui, ton mari, cousine. Ce même homme à qui tu as tant de peine à cacher un secret qu’il lui importe de ne pas savoir, est celui qui t’en a su faire un qu’il t’eût été si doux d’apprendre. C’était là le vrai sujet de tous ces entretiens mystérieux dont tu nous faisais si comiquement la guerre. Tu vois comme ils sont dissimulés ces maris. N’est-il pas bien plaisant que ce soient eux qui nous accusent de dissimulation ? J’exigeais du tien davantage encore. Je voyais fort bien que tu méditais le même projet que moi, mais plus en dedans et comme celle qui n’exhale ses sentiments qu’à mesure qu’on s’y livre. Cherchant donc à te ménager une surprise plus agréable, je voulais que quand tu lui proposerais notre réunion, il ne parût pas fort approuver cet empressement et se montrât un peu froid à consentir. Il me fit là-dessus une réponse que j’ai retenue et que tu dois bien retenir ; car je doute que, depuis qu’il y a des maris au monde, aucun d’eux en ait fait une pareille. La voici « Petite cousine, je connais Julie… je la connais bien… mieux qu’elle ne croit, peut-être. Son cœur est trop honnête pour qu’on doive résister à rien de ce qu’elle désire et trop sensible pour qu’on le puisse sans l’affliger. Depuis cinq ans que nous sommes unis, je ne crois pas qu’elle ait reçu de moi le moindre chagrin ; j’espère mourir sans lui en avoir jamais fait aucun. » Cousine, songes-y bien : voilà quel est le mari dont tu médites sans cesse de troubler indiscrètement le repos.
Pour moi, j’eus moins de délicatesse, ou plus de confiance en ta douceur ; et j’éloignai si naturellement les discours auxquels ton cœur te ramenait souvent, que ne pouvant taxer le mien de s’attiédir pour toi, tu t’allas mettre dans la tête que j’attendais de secondes noces et que je t’aimais mieux que toute autre chose, hormis un mari. Car, vois-tu, ma pauvre enfant, tu n’as pas un secret mouvement qui m’échappe. Je te devine, je te pénètre, je perce jusqu’au plus profond de ton âme et c’est pour cela que je t’ai toujours adorée. Ce soupçon, qui te faisait si heureusement prendre le change, m’a paru excellent à nourrir. Je me suis mise à faire la veuve coquette assez bien pour t’y tromper toi-même. C’est un rôle pour lequel le talent me manque moins que l’inclination. J’ai adroitement employé cet air agaçant que je ne sais pas mal prendre et avec lequel je me suis quelquefois amusée à persifler plus d’un jeune fat. Tu en as été tout-à-fait la dupe et m’as crue prête à chercher un successeur à l’homme du monde auquel il était le moins aisé d’en trouver. Mais je suis trop franche pour pouvoir me contrefaire longtemps et tu t’es bientôt rassurée. Cependant, je veux te rassurer encore mieux en t’expliquant mes vrais sentiments sur ce point.
Je te l’ai dit cent fois étant fille, je n’étais point faite pour être femme. S’il eût dépendu de moi, je ne me serais point mariée. Mais dans notre sexe, on n’achète la liberté que par l’esclavage et il faut commencer par être servante pour devenir sa maîtresse un jour. Quoique mon père ne me gênât pas, j’avais des chagrins dans ma famille. Pour m’en délivrer, j’épousai donc M. d’Orbe. Il était si honnête homme et m’aimait si tendrement, que je l’aimai sincèrement à mon tour. L’expérience me donna du mariage une idée plus avantageuse que celle que j’en avais conçue et détruisit les impressions que m’en avait laissées la Chaillot. M. d’Orbe me rendit heureuse et ne s’en repentit pas. Avec un autre j’aurais toujours rempli mes devoirs, mais je l’aurais désolé et je sens qu’il fallait un aussi bon mari pour faire de moi une bonne femme. Imaginerais-tu que c’est de cela même que j’avais à me plaindre ? Mon enfant, nous nous aimions trop, nous n’étions point gais. Une amitié plus légère eût été plus folâtre ; je l’aurais préférée, et je crois que j’aurais mieux aimé vivre moins contente et pouvoir rire plus souvent.
À cela se joignirent les sujets particuliers d’inquiétude que me donnait ta situation. Je n’ai pas besoin de te rappeler les dangers que t’a fait courir une passion mal réglée. Je les vis en frémissant. Si tu n’avais risqué que ta vie, peut-être un reste de gaieté ne m’eût-il pas tout-à-fait abandonnée : mais la tristesse et l’effroi pénétrèrent mon âme et jusqu’à ce que je t’aie vu mariée, je n’ai pas eu un moment de pure joie. Tu connus ma douleur, tu la sentis. Elle a beaucoup fait sur ton bon cœur ; et je ne cesserai de bénir ces heureuses larmes qui sont peut-être la cause de ton retour au bien.
Voilà comment s’est passé tout le temps que j’ai vécu avec mon mari. Juge si depuis que Dieu me l’a ôté, je pourrais espérer d’en retrouver un autre qui fût autant selon mon cœur, et si je suis tentée de le chercher. Non, cousine, le mariage est un état trop grave ; sa dignité ne va point avec mon humeur, elle m’attriste et me sied mal, sans compter que toute gêne m’est insupportable. Pense, toi qui me connais, ce que peut être à mes yeux un lien dans lequel je n’ai pas ri durant sept ans sept petites fois à mon aise ! Je ne veux pas faire comme toi la matrone à vingt-huit ans. Je me trouve une petite veuve assez piquante, assez mariable encore et je crois que si j’étais homme, je m’accommoderais assez de moi. Mais me remarier, cousine ! Écoute, je pleure bien sincèrement mon pauvre mari, j’aurais donné la moitié de ma vie pour passer l’autre avec lui ; et pourtant, s’il pouvait revenir, je ne le reprendrais, je crois, lui-même, que parce que je l’avais déjà pris.
Je viens de t’exposer mes véritables intentions. Si je n’ai pu les exécuter encore malgré les soins de M. de Wolmar, c’est que les difficultés semblent croître avec mon zèle à les surmonter. Mais mon zèle sera le plus fort et avant que l’été se passe j’espère me réunir à toi pour le reste de nos jours.
Il reste à me justifier du reproche de te cacher mes peines, et d’aimer à pleurer loin de toi : je ne le nie pas, c’est à quoi j’emploie ici le meilleur temps que j’y passe. Je n’entre jamais dans ma maison sans y retrouver des vestiges de celui qui me la rendait chère. Je n’y fais pas un pas, je n’y fixe pas un objet sans apercevoir quelque signe de sa tendresse et de la bonté de son cœur ; voudrais-tu que le mien n’en fût pas ému ? Quand je suis ici, je ne sens que la perte que j’ai faite. Quand je suis près de toi, je ne vois que ce qui m’est resté. Peux-tu me faire un crime de ton pouvoir sur mon humeur ? Si je pleure en ton absence et si je ris près de toi, d’où vient cette différence ? Petite ingrate, c’est que tu me consoles de tout et que je ne sais plus m’affliger de rien quand je te possède.
Tu as dit bien des choses en faveur de notre ancienne amitié : mais je ne te pardonne pas d’oublier celle qui me fait le plus d’honneur ; c’est de te chérir quoique tu m’éclipses. Ma Julie, tu es faite pour régner. Ton empire est le plus absolu que je connaisse. Il s’étend jusque sur les volontés et je l’éprouve plus que personne. Comment cela se fait-il, cousine ? Nous aimons toutes deux la vertu ; l’honnêteté nous est également chère ; nos talents sont les mêmes ; j’ai presque autant d’esprit que toi et ne suis guère moins jolie. Je sais fort bien tout cela et malgré tout cela tu m’en imposes, tu me subjugues, tu m’atterres, ton génie écrase le mien et je ne suis rien devant toi. Lors même que tu vivais dans des liaisons que tu te reprochais et que, n’ayant point imité ta faute, j’aurais dû prendre l’ascendant à mon tour, il ne te demeurait pas moins. Ta faiblesse, que je blâmais, me semblait presque une vertu ; je ne pouvais m’empêcher d’admirer en toi ce que j’aurais repris dans une autre. Enfin dans ce temps-là même, je ne t’abordais point sans un certain mouvement de respect involontaire et il est sûr que toute ta douceur, toute la familiarité de ton commerce était nécessaire pour me rendre ton amie : naturellement, je devais être ta servante. Explique si tu peux cette énigme ; quant à moi, je n’y entends rien.
Mais si fait pourtant, je l’entends un peu et je crois même l’avoir autrefois expliquée. C’est que ton cœur vivifie tous ceux qui l’environnent, et leur donne pour ainsi dire un nouvel être dont ils sont forcés de lui faire hommage, puisqu’ils ne l’auraient point eu sans lui. Je t’ai rendu d’importants services, j’en conviens : tu m’en fais souvenir si souvent qu’il n’y a pas moyen de l’oublier. Je ne le nie point, sans moi tu étais perdue. Mais qu’ai-je fait que te rendre ce que j’avais reçu de toi ? Est-il possible de te voir longtemps sans se sentir pénétrer l’âme des charmes de la vertu et des douceurs de l’amitié ? Ne sais-tu pas que tout ce qui t’approche est par toi-même armé pour ta défense, et que je n’ai par-dessus les autres que l’avantage des gardes de Sésostris, d’être de ton âge et de ton sexe et d’avoir été élevée avec toi ? Quoi qu’il en soit, Claire se console de valoir moins que Julie, en ce que sans Julie elle vaudrait bien moins encore ; et puis à te dire la vérité, je crois que nous avions grand besoin l’une de l’autre et que chacune des deux y perdrait beaucoup si le sort nous eût séparées.
Ce qui me fâche le plus dans les affaires qui me retiennent encore ici, c’est le risque de ton secret, toujours prêt à s’échapper de ta bouche. Considère, je t’en conjure, que ce qui te porte à le garder est une raison forte et solide, et que ce qui te porte à le révéler n’est qu’un sentiment aveugle. Nos soupçons même que ce secret n’en est plus un pour celui qu’il intéresse, nous sont une raison de plus pour ne le lui déclarer qu’avec la plus grande circonspection. Peut-être la réserve de ton mari est-elle un exemple et une leçon pour nous : car en de pareilles matières il y a souvent une grande différence entre ce qu’on feint d’ignorer et ce qu’on est forcé de savoir. Attends donc, je l’exige, que nous en délibérions encore une fois. Si tes pressentiments étaient fondés et que ton déplorable ami ne fût plus, le meilleur parti qui resterait à prendre serait de laisser son histoire et tes malheurs ensevelis avec lui. S’il vit, comme je l’espère, le cas peut devenir différent ; mais encore faut-il que ce cas se présente. En tout état de cause, crois-tu ne devoir aucun égard aux derniers conseils d’un infortuné dont tous les maux sont ton ouvrage ?
À l’égard des dangers de la solitude, je conçois et j’approuve tes alarmes, quoique je les sache très mal fondées. Tes fautes passées te rendent craintive ; j’en augure d’autant mieux du présent et tu le serais bien moins s’il te restait plus de sujet de l’être. Mais je ne puis te passer ton effroi sur le sort de notre pauvre ami. À présent que tes affections ont changé d’espèce, crois qu’il ne m’est pas moins cher qu’à toi. Cependant j’ai des pressentiments tout contraires aux tiens et mieux d’accord avec la raison. Milord Édouard a reçu deux fois de ses nouvelles, et m’a écrit à la seconde qu’il était dans la mer du Sud, ayant déjà passé les dangers dont tu parles. Tu sais cela aussi bien que moi et tu t’affliges comme si tu n’en savais rien. Mais ce que tu ne sais pas et qu’il faut t’apprendre, c’est que le vaisseau sur lequel il est a été vu, il y a deux mois, à la hauteur des Canaries, faisant voile en Europe. Voilà ce qu’on écrit de Hollande à mon père et dont il n’a pas manqué de me faire part, selon sa coutume de m’instruire des affaires publiques beaucoup plus exactement que des siennes. Le cœur me dit, à moi, que nous ne serons pas longtemps sans recevoir des nouvelles de notre philosophe, et que tu en seras pour tes larmes, à moins qu’après l’avoir pleuré mort, tu ne pleures de ce qu’il est en vie. Mais, Dieu merci, tu n’en es plus là.
Deh ! fosse or qui quel miser pur un poco,
Ch’è già di piangere e di viver lasso19 !
19.Eh ! Que n’est-il un moment ici ce pauvre malheureux déjà las de souffrir et de vivre ! PÉTRARQUE
Voilà ce que j’avais à te répondre. Celle qui t’aime t’offre et partage la douce espérance d’une éternelle réunion. Tu vois que tu n’en as formé le projet ni seule ni la première et que l’exécution en est plus avancée que tu ne pensais. Prends donc patience encore cet été, ma douce amie : il vaut mieux tarder à se rejoindre que d’avoir encore à se séparer.
Hé bien ! belle Madame, ai-je tenu parole et mon triomphe est-il complet ? Allons, qu’on se jette à genoux, qu’on baise avec respect cette lettre et qu’on reconnaisse humblement qu’au moins une fois en la vie Julie de Wolmar a été vaincue en amitié20.
20.Que cette bonne Suissesse est heureuse d’être gaie, quand elle est gaie sans esprit, sans naïveté, sans finesse ! Elle ne se doute pas des apprêts qu’il faut parmi nous pour faire passer la bonne humeur. Elle ne sait pas qu’on n’a point cette bonne humeur pour soi, mais pour les autres, et qu’on ne rit pas pour rire, mais pour être applaudi.