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QUATRIÈME PARTIE

LETTRE I.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 120 sur 162·Livre complet →

DE MADAME DE WOLMAR À MADAME D’ORBE

Que tu tardes longtemps à revenir ! Toutes ces allées et venues ne m’accommodent point. Que d’heures se perdent à te rendre où tu devrais toujours être et qui pis est, à t’en éloigner ! L’idée de se voir pour si peu de temps gâte tout le plaisir d’être ensemble. Ne sens-tu pas qu’être ainsi alternativement chez toi et chez moi, c’est n’être bien nulle part et n’imagines-tu point quelque moyen de faire que tu sois en même temps chez l’une et chez l’autre ?

Que faisons-nous, chère cousine ? Que d’instants précieux nous laissons perdre, quand il ne nous en reste plus à prodiguer ! Les années se multiplient, la jeunesse commence à fuir, la vie s’écoule ; le bonheur passager qu’elle offre est entre nos mains et nous négligeons d’en jouir ! Te souvient-il du temps où nous étions encore filles, de ces premiers temps si charmants et si doux qu’on ne retrouve plus dans un autre âge et que le cœur oublie avec tant de peine ? Combien de fois, forcées de nous séparer pour peu de jours et même pour peu d’heures, nous disions en nous embrassant tristement : Ah! si jamais nous disposons de nous, on ne nous verra plus séparées ! Nous en disposons maintenant et nous passons la moitié de l’année éloignées l’une de l’autre. Quoi ! nous aimerions-nous moins ? Chère et tendre amie, nous le sentons toutes deux, combien le temps, l’habitude et tes bienfaits ont rendu notre attachement plus fort et plus indissoluble. Pour moi, ton absence me paraît de jour en jour plus insupportable et je ne puis plus vivre un instant sans toi. Ce progrès de notre amitié est plus naturel qu’il ne semble ; il a sa raison dans notre situation ainsi que dans nos caractères. À mesure qu’on avance en âge, tous les sentiments se concentrent. On perd tous les jours quelque chose de ce qui nous fut cher et l’on ne le remplace plus. On meurt ainsi par degrés, jusqu’à ce que, n’aimant enfin que soi-même, on ait cessé de sentir et de vivre avant de cesser d’exister. Mais un cœur sensible se défend de toute sa force contre cette mort anticipée ; quand le froid commence aux extrémités, il rassemble autour de lui toute sa chaleur naturelle ; plus il perd, plus il s’attache à ce qui lui reste et il tient, pour ainsi dire, au dernier objet par les liens de tous les autres.

Voilà ce qu’il me semble éprouver déjà quoique jeune encore. Ah ! ma chère, mon pauvre cœur a tant aimé ! il s’est épuisé de si bonne heure qu’il vieillit avant le temps et tant d’affections diverses l’ont tellement absorbé, qu’il n’y reste plus de place pour des attachements nouveaux. Tu m’as vue successivement fille, amie, amante, épouse et mère. Tu sais si tous ces titres m’ont été chers ! Quelques-uns de ces liens sont détruits, d’autres sont relâchés. Ma mère, ma tendre mère n’est plus ; il ne me reste que des pleurs à donner à sa mémoire et je ne goûte qu’à moitié le plus doux sentiment de la nature. L’amour est éteint, il l’est pour jamais et c’est encore une place qui ne sera point remplie. Nous avons perdu ton digne et bon mari que j’aimais comme la chère moitié de toi-même et qui méritait si bien ta tendresse et mon amitié. Si mes fils étaient plus grands, l’amour maternel remplirait tous ces vides : mais cet amour, ainsi que tous les autres, a besoin de communication et quel retour peut attendre une mère d’un enfant de quatre ou cinq ans ? Nos enfants nous sont chers longtemps avant qu’ils puissent le sentir et nous aimer à leur tour ; et cependant, on a si grand besoin de dire combien on les aime à quelqu’un qui nous entende ! Mon mari m’entend, mais il ne me répond pas assez à ma fantaisie ; la tête ne lui en tourne pas comme à moi : sa tendresse pour eux est trop raisonnable ; j’en veux une plus vive et qui ressemble mieux à la mienne. Il me faut une amie, une mère qui soit aussi folle que moi de mes enfants et des siens. En un mot, la maternité me rend l’amitié plus nécessaire encore, par le plaisir de parler sans cesse de mes enfants, sans donner de l’ennui. Je sens que je jouis doublement des caresses de mon petit Marcellin quand je te les vois partager. Quand j’embrasse ta fille, je crois te presser contre mon sein. Nous l’avons dit cent fois ; en voyant tous nos petits bambins jouer ensemble, nos cœurs unis les confondent et nous ne savons plus à laquelle appartient chacun des trois.

Ce n’est pas tout : j’ai de fortes raisons pour te souhaiter sans cesse auprès de moi, et ton absence m’est cruelle à plus d’un égard. Songe à mon éloignement pour toute dissimulation et à cette continuelle réserve où je vis depuis près de six ans avec l’homme du monde qui m’est le plus cher. Mon odieux secret me pèse de plus en plus et semble chaque jour devenir plus indispensable. Plus l’honnêteté veut que je le révèle, plus la prudence m’oblige à le garder. Conçois-tu quel état affreux c’est pour une femme de porter la défiance, le mensonge et la crainte jusque dans les bras d’un époux, de n’oser ouvrir son cœur à celui qui le possède et de lui cacher la moitié de sa vie pour assurer le repos de l’autre ? À qui, grand Dieu ! faut-il déguiser mes plus secrètes pensées, et celer l’intérieur d’une âme dont il aurait lieu d’être si content ? À M. de Wolmar, à mon mari, au plus digne époux dont le ciel eût pu récompenser la vertu d’une fille chaste. Pour l’avoir trompé une fois, il faut le tromper tous les jours et me sentir sans cesse indigne de toutes ses bontés pour moi. Mon cœur n’ose accepter aucun témoignage de son estime, ses plus tendres caresses me font rougir et toutes les marques de respect et de considération qu’il me donne se changent dans ma conscience en opprobres et en signes de mépris. Il est bien dur d’avoir à se dire sans cesse : c’est une autre que moi qu’il honore. Ah ! s’il me connaissait, il ne me traiterait pas ainsi. Non, je ne puis supporter cet état affreux ; je ne suis jamais seule avec cet homme respectable que je ne sois prête à tomber à genoux devant lui, à lui confesser ma faute et à mourir de douleur et de honte à ses pieds.

Cependant les raisons qui m’ont retenue dès le commencement prennent chaque jour de nouvelles forces, et je n’ai pas un motif de parler qui ne soit une raison de me taire. En considérant l’état paisible et doux de ma famille, je ne pense point sans effroi qu’un seul mot y peut causer un désordre irréparable. Après six ans passés dans une si parfaite union, irai-je troubler le repos d’un mari si sage et si bon, qui n’a d’autre volonté que celle de son heureuse épouse, ni d’autre plaisir que de voir régner dans sa maison l’ordre et la paix ? Contristerai-je par des troubles domestiques les vieux jours d’un père que je vois si content, si charmé du bonheur de sa fille et de son ami ? Exposerai-je ces chers enfants, ces enfants aimables et qui promettent tant, à n’avoir qu’une éducation négligée ou scandaleuse, à se voir les tristes victimes de la discorde de leurs parents, entre un père enflammé d’une juste indignation, agité par la jalousie et une mère infortunée et coupable, toujours noyée dans les pleurs ? Je connais M. de Wolmar estimant sa femme ; que sais-je ce qu’il sera ne l’estimant plus ? Peut-être n’est-il si modéré que parce que la passion qui dominerait dans son caractère n’a pas encore eu lieu de se développer. Peut-être sera-t-il aussi violent dans l’emportement de la colère qu’il est doux et tranquille tant qu’il n’a nul sujet de s’irriter.

Si je dois tant d’égards à tout ce qui m’environne, ne m’en dois-je point aussi quelques-uns à moi-même ? Six ans d’une vie honnête et régulière n’effacent-ils rien des erreurs de la jeunesse et faut-il m’exposer encore à la peine d’une faute que je pleure depuis si longtemps ? Je te l’avoue, ma cousine, je ne tourne point sans répugnance les yeux sur le passé ; il m’humilie jusqu’au découragement et je suis trop sensible à la honte pour en supporter l’idée sans retomber dans une sorte de désespoir. Le temps qui s’est écoulé depuis mon mariage est celui qu’il faut que j’envisage pour me rassurer. Mon état présent m’inspire une confiance que d’importuns souvenirs voudraient m’ôter. J’aime à nourrir mon cœur des sentiments d’honneur que je crois retrouver en moi. Le rang d’épouse et de mère m’élève l’âme et me soutient contre les remords d’un autre état. Quand je vois mes enfants et leur père autour de moi, il me semble que tout y respire la vertu ; ils chassent de mon esprit l’idée même de mes anciennes fautes. Leur innocence est la sauvegarde de la mienne ; ils m’en deviennent plus chers en me rendant meilleure et j’ai tant d’horreur pour tout ce qui blesse l’honnêteté, que j’ai peine à me croire la même qui put l’oublier autrefois. Je me sens si loin de ce que j’étais, si sûre de ce que je suis, qu’il s’en faut peu que je ne regarde ce que j’aurais à dire comme un aveu qui m’est étranger et que je ne suis plus obligée de faire.

Voilà l’état d’incertitude et d’anxiété dans lequel je flotte sans cesse en ton absence. Sais-tu ce qui arrivera de tout cela quelque jour ? Mon père va bientôt partir pour Berne, résolu de n’en revenir qu’après avoir vu la fin de ce long procès, dont il ne veut pas nous laisser l’embarras et ne se fiant pas trop non plus, je pense, à notre zèle à le poursuivre. Dans l’intervalle de son départ à son retour, je resterai seule avec mon mari et je sens qu’il sera presque impossible que mon fatal secret ne m’échappe. Quand nous avons du monde, tu sais que M. de Wolmar quitte souvent la compagnie et fait volontiers seul des promenades aux environs : il cause avec les paysans ; il s’informe de leur situation ; il examine l’état de leurs terres ; il les aide au besoin de sa bourse et de ses conseils. Mais quand nous sommes seuls, il ne se promène qu’avec moi ; il quitte peu sa femme et ses enfants et se prête à leurs petits jeux avec une simplicité si charmante qu’alors je sens pour lui quelque chose de plus tendre encore qu’à l’ordinaire. Ces moments d’attendrissement sont d’autant plus périlleux pour la réserve, qu’il me fournit lui-même les occasions d’en manquer et qu’il m’a cent fois tenu des propos qui semblaient m’exciter à la confiance. Tôt ou tard il faudra que je lui ouvre mon cœur, je le sens ; mais puisque tu veux que ce soit de concert entre nous et avec toutes les précautions que la prudence autorise, reviens et fais de moins longues absences, ou je ne réponds plus de rien.

Ma douce amie, il faut achever et ce qui reste importe assez pour me coûter le plus à dire. Tu ne m’es pas seulement nécessaire quand je suis avec mes enfants ou avec mon mari, mais surtout quand je suis seule avec ta pauvre Julie ; et la solitude m’est dangereuse précisément parce qu’elle m’est douce et que souvent je la cherche sans y songer. Ce n’est pas, tu le sais, que mon cœur se ressente encore de ses anciennes blessures ; non, il est guéri, je le sens, j’en suis très sûre : j’ose me croire vertueuse. Ce n’est point le présent que je crains, c’est le passé qui me tourmente. Il est des souvenirs aussi redoutables que le sentiment actuel ; on s’attendrit par réminiscence, on a honte de se sentir pleurer et l’on n’en pleure que davantage. Ces larmes sont de pitié, de regret, de repentir ; l’amour n’y a plus de part ; il ne m’est plus rien ; mais je pleure les maux qu’il a causés ; je pleure le sort d’un homme estimable que des feux indiscrètement nourris ont privé du repos et peut-être de la vie. Hélas ! sans doute il a péri dans ce long et périlleux voyage que le désespoir lui a fait entreprendre. S’il vivait, du bout du monde, il nous eût donné de ses nouvelles ; près de quatre ans se sont écoulés depuis son départ. On dit que l’escadre sur laquelle il est a souffert mille désastres, qu’elle a perdu les trois quarts de ses équipages, que plusieurs vaisseaux sont submergés, qu’on ne sait ce qu’est devenu le reste. Il n’est plus, il n’est plus ; un secret pressentiment me l’annonce. L’infortuné n’aura pas été plus épargné que tant d’autres. La mer, les maladies, la tristesse bien plus cruelle auront abrégé ses jours. Ainsi s’éteint tout ce qui brille un moment sur la terre. Il manquait aux tourments de ma conscience d’avoir à me reprocher la mort d’un honnête homme. Ah ! ma chère ! Quelle âme c’était que la sienne !… comme il savait aimer !… il méritait de vivre… il aura présenté devant le souverain juge une âme faible, mais saine et aimant la vertu. Je m’efforce en vain de chasser ces tristes idées, à chaque instant elles reviennent malgré moi. Pour les bannir, ou pour les régler, ton amie a besoin de tes soins ; et puisque je ne puis oublier cet infortuné, j’aime mieux en causer avec toi que d’y penser toute seule.

Regarde que de raisons augmentent le besoin continuel que j’ai de t’avoir avec moi ! Plus sage et plus heureuse, si les mêmes raisons te manquent, ton cœur sent-il moins le même besoin ? S’il est bien vrai que tu ne veuilles point te remarier, ayant si peu de contentement de ta famille, quelle maison te peut mieux convenir que celle-ci ? Pour moi, je souffre à te savoir dans la tienne ; car, malgré ta dissimulation, je connais ta manière d’y vivre et ne suis point dupe de l’air folâtre que tu viens nous étaler à Clarens. Tu m’a bien reproché des défauts en ma vie ; mais j’en ai un très grand à te reprocher à ton tour ; c’est que ta douleur est toujours concentrée et solitaire. Tu te caches pour t’affliger, comme si tu rougissais de pleurer devant ton amie. Claire, je n’aime pas cela. Je ne suis point injuste comme toi ; je ne blâme point tes regrets, je ne veux pas qu’au bout de deux ans, de dix, ni de toute ta vie, tu cesses d’honorer la mémoire d’un si tendre époux ; mais je te blâme, après avoir passé tes plus beaux jours à pleurer avec ta Julie, de lui dérober la douceur de pleurer à son tour avec toi et de laver par de plus dignes larmes la honte de celles qu’elle versa dans ton sein. Si tu es fâchée de t’affliger, ah ! tu ne connais pas la véritable affliction ! Si tu y prends une sorte de plaisir, pourquoi ne veux-tu pas que je le partage ? Ignores-tu que la communication des cœurs imprime à la tristesse je ne sais quoi de doux et de touchant que n’a pas le contentement ? et l’amitié n’a-t-elle pas été spécialement donnée aux malheureux pour le soulagement de leurs maux et la consolation de leurs peines ?

Voilà, ma chère, des considérations que tu devrais faire et auxquelles il faut ajouter qu’en te proposant de venir demeurer avec moi, je ne te parle pas moins au nom de mon mari qu’au mien. Il m’a paru plusieurs fois surpris, presque scandalisé, que deux amies telles que nous n’habitassent pas ensemble ; il assure te l’avoir dit à toi-même et il n’est pas homme à parler inconsidérément. Je ne sais quel parti tu prendras sur mes représentations ; j’ai lieu d’espérer qu’il sera tel que je le désire. Quoi qu’il en soit, le mien est pris et je n’en changerai pas. Je n’ai point oublié le temps où tu voulais me suivre en Angleterre. Amie incomparable, c’est à présent mon tour. Tu connais mon aversion pour la ville, mon goût pour la campagne, pour les travaux rustiques et l’attachement que trois ans de séjour m’ont donné pour ma maison de Clarens. Tu n’ignores pas non plus quel embarras c’est de déménager avec toute une famille ; et combien ce serait abuser de la complaisance de mon père de le transplanter si souvent. Hé bien ! si tu ne veux pas quitter ton ménage et venir gouverner le mien, je suis résolue à prendre une maison à Lausanne où nous irons tous demeurer avec toi. Arrange-toi là-dessus ; tout le veut, mon cœur, mon devoir, mon bonheur, mon honneur conservé, ma raison recouvrée, mon état, mon mari, mes enfants, moi-même, je te dois tout ; tout ce que j’ai de bien me vient de toi, je ne vois rien qui ne m’y rappelle et sans toi je ne suis rien. Viens donc ma bien-aimée, mon ange tutélaire, viens conserver ton ouvrage, viens jouir de tes bienfaits. N’ayons plus qu’une famille, comme nous n’avons qu’une âme pour la chérir ; tu veilleras sur l’éducation de mes fils, je veillerai sur celle de ta fille : nous nous partagerons les devoirs de mère et nous en doublerons les plaisirs. Nous élèverons nos cœurs ensemble à celui qui purifia le mien par tes soins et n’ayant plus rien à désirer en ce monde, nous attendrons en paix l’autre vie dans le sein de l’innocence et de l’amitié.