QUATRIÈME PARTIE
LETTRE IX.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 128 sur 162·Livre complet →
DE MADAME D’ORBE À MADAME DE WOLMAR
Tiens, cousine, voilà ton esclave que je te renvoie. J’en ai fait le mien durant ces huit jours, et il a porté ses fers de si bon cœur qu’on voit qu’il est tout fait pour servir. Rends-moi grâce de ne l’avoir pas gardé huit autres jours encore ; car, ne t’en déplaise, si j’avais attendu qu’il fût prêt à s’ennuyer avec moi, j’aurais pu ne pas le renvoyer sitôt. Je l’ai donc gardé sans scrupule ; mais j’ai eu celui de n’oser le loger dans ma maison. Je me suis senti quelquefois cette fierté d’âme qui dédaigne les serviles bienséances et sied si bien à la vertu. J’ai été plus timide en cette occasion sans savoir pourquoi ; et tout ce qu’il y a de sûr, c’est que je serais plus portée à me reprocher cette réserve qu’à m’en applaudir.
Mais toi, sais-tu bien pourquoi notre ami s’endurait si paisiblement ici ? Premièrement, il était avec moi, et je prétends que c’est déjà beaucoup pour prendre patience. Il m’épargnait des tracas et me rendait service dans mes affaires ; un ami ne s’ennuie point à cela. Une troisième chose que tu as déjà devinée, quoique tu n’en fasses pas semblant, c’est qu’il me parlait de toi ; et, si nous ôtions le temps qu’a duré cette causerie de celui qu’il a passé ici, tu verrais qu’il m’en est fort peu resté pour mon compte. Mais quelle bizarre fantaisie de s’éloigner de toi pour avoir le plaisir d’en parler ? Pas si bizarre qu’on dirait bien. Il est contraint en ta présence, il faut qu’il s’observe incessamment, la moindre indiscrétion deviendrait un crime, et dans ces moments dangereux le seul devoir se laisse entendre aux cœurs honnêtes : mais loin de ce qui nous fut cher, on se permet d’y songer encore. Si l’on étouffe un sentiment devenu coupable, pourquoi se reprocherait-on de l’avoir eu tandis qu’il ne l’était point ? Le doux souvenir d’un bonheur qui fut légitime peut-il jamais être criminel ? Voilà, je pense, un raisonnement qui t’irait mal, mais qu’après tout il peut se permettre. Il a recommencé pour ainsi dire la carrière de ses anciennes amours. Sa première jeunesse s’est écoulée une seconde fois dans nos entretiens. Il me renouvelait toutes ses confidences ; il rappelait ces temps heureux où il lui était permis de t’aimer ; il peignait à mon cœur les charmes d’une flamme innocente... Sans doute il les embellissait.
Il m’a peu parlé de son état présent par rapport à toi, et ce qu’il m’en a dit tient plus du respect et de l’admiration que de l’amour ; en sorte que je le vois retourner, beaucoup plus rassurée sur son cœur que quand il est arrivé. Ce n’est pas qu’aussitôt qu’il est question de toi l’on n’aperçoive au fond de ce cœur trop sensible un certain attendrissement que l’amitié seule, non moins touchante, marque pourtant d’un autre ton : mais j’ai remarqué depuis longtemps que personne ne peut ni te voir ni penser à toi de sang-froid ; et si l’on joint au sentiment universel que ta vue inspire le sentiment plus doux qu’un souvenir ineffaçable a dû lui laisser, on trouvera qu’il est difficile et peut-être impossible qu’avec la vertu la plus austère il soit autre chose que ce qu’il est. Je l’ai bien questionné, bien observé, bien suivi ; je l’ai examiné autant qu’il m’a été possible : je ne puis bien lire dans son âme, il n’y lit pas mieux lui-même ; mais je puis te répondre au moins qu’il est pénétré de la force de ses devoirs et des tiens et que l’idée de Julie méprisable et corrompue lui ferait plus d’horreur à concevoir que celle de son propre anéantissement. Cousine, je n’ai qu’un conseil à te donner et je te prie d’y faire attention ; évite les détails sur le passé, et je te réponds de l’avenir.
Quant à la restitution dont tu me parles, il n’y faut plus songer. Après avoir épuisé toutes les raisons imaginables, je l’ai prié, pressé, conjuré, boudé, baisé, je lui ai pris les deux mains, je me serais mise à genoux s’il m’eût laissée faire : il ne m’a pas même écoutée ; il a poussé l’humeur et l’opiniâtreté jusqu’à jurer qu’il consentirait plutôt à ne te plus voir qu’à se dessaisir de ton portrait. Enfin, dans un transport d’indignation, me le faisant toucher attaché sur son cœur : Le voilà, m’a-t-il dit d’un ton si ému qu’il en respirait à peine, le voilà ce portrait, le seul bien qui me reste et qu’on m’envie encore ! Soyez sûre qu’il ne me sera jamais arraché qu’avec la vie. Crois-moi, cousine, soyons sages et laissons-lui le portrait. Que t’importe au fond qu’il lui demeure ? Tant pis pour lui s’il s’obstine à le garder.
Après avoir bien épanché et soulagé son cœur, il m’a paru assez tranquille pour que je pusse lui parler de ses affaires. J’ai trouvé que le temps et la raison ne l’avaient point fait changer de système et qu’il bornait toute son ambition à passer sa vie attaché à Milord Édouard. Je n’ai pu qu’approuver un projet si honnête, si convenable à son caractère, et si digne de la reconnaissance qu’il doit à des bienfaits sans exemple. Il m’a dit que tu avais été du même avis, mais que M. de Wolmar avait gardé le silence. Il me vient dans la tête une idée : à la conduite assez singulière de ton mari et à d’autres indices, je soupçonne qu’il a sur notre ami quelque vue secrète qu’il ne dit pas. Laissons-le faire et fions-nous à sa sagesse : la manière dont il s’y prend prouve assez que, si ma conjecture est juste, il ne médite rien que d’avantageux à celui pour lequel il prend tant de soins.
Tu n’as pas mal décrit sa figure et ses manières et c’est un signe assez favorable que tu l’aies observé plus exactement que je n’aurais cru ; mais ne trouves-tu pas que ses longues peines et l’habitude de les sentir ont rendu sa physionomie encore plus intéressante qu’elle n’était autrefois ? Malgré ce que tu m’en avais écrit, je craignais de lui voir cette politesse maniérée, ces façons singeresses, qu’on ne manque jamais de contracter à Paris, et qui, dans la foule des riens dont on y remplit une journée oisive, se piquent d’avoir une forme plutôt qu’une autre. Soit que ce vernis ne prenne pas sur certaines âmes, soit que l’air de la mer l’ait entièrement effacé, je n’en ai pas aperçu la moindre trace, et dans tout l’empressement qu’il m’a témoigné, je n’ai vu que le désir de contenter son cœur. Il m’a parlé de mon pauvre mari ; mais il aimait mieux le pleurer avec moi que me consoler, et ne m’a point débité là-dessus de maximes galantes. Il a caressé ma fille ; mais, au lieu de partager mon admiration pour elle, il m’a reproché comme toi ses défauts, et s’est plaint que je la gâtais. Il s’est livré avec zèle à mes affaires et n’a presque été de mon avis sur rien. Au surplus, le grand air m’aurait arraché les yeux qu’il ne se serait pas avisé d’aller fermer un rideau ; je me serais fatiguée à passer d’une chambre à l’autre qu’un pan de son habit galamment étendu sur sa main ne serait pas venu à mon secours. Mon éventail resta hier une grande seconde à terre sans qu’il s’élançât du bout de la chambre comme pour le retirer du feu. Les matins, avant de me venir voir, il n’a pas envoyé une seule fois savoir de mes nouvelles. À la promenade il n’affecte point d’avoir son chapeau cloué sur sa tête, pour montrer qu’il sait les bons airs28. À table, je lui ai demandé souvent sa tabatière qu’il n’appelle pas sa boîte ; toujours il me l’a présentée avec la main, jamais sur une assiette comme un laquais ; il n’a pas manqué de boire à ma santé deux fois au moins par repas ; et je parie que s’il nous restait cet hiver, nous le verrions, assis avec nous autour du feu, se chauffer en vieux bourgeois. Tu ris, cousine ; mais montre-moi un des nôtres fraîchement venu de Paris qui ait conservé cette bonhomie. Au reste, il me semble que tu dois trouver notre philosophe empiré dans un seul point ; c’est qu’il s’occupe un peu plus des gens qui lui parlent, ce qui ne peut se faire qu’à ton préjudice ; sans aller pourtant, je pense, jusqu’à le raccommoder avec Madame Belon. Pour moi, je le trouve mieux en ce qu’il est plus grave et plus sérieux que jamais. Ma mignonne, garde-le-moi bien soigneusement jusqu’à mon arrivée. Il est précisément comme il me le faut, pour avoir le plaisir de le désoler tout le long du jour.
28.À Paris on se pique surtout de rendre la société commode et facile, et c’est dans une foule de règles de cette importance qu’on y fait consister cette facilité. Tout est usages et lois dans la bonne compagnie. Tous ces usages naissent et passent comme un éclair. Le savoir-vivre consiste à se tenir toujours au guet ; à les saisir au passage, à les affecter, à montrer qu’on sait celui du jour. Le tout pour être simple.
Admire ma discrétion ; je ne t’ai rien dit encore du présent que je t’envoie et qui t’en promet bientôt un autre : mais tu l’as reçu avant que d’ouvrir ma lettre ; et toi qui sais combien j’en suis idolâtre et combien j’ai raison de l’être, toi dont l’avarice était si en peine de ce présent, tu conviendras que je tins plus que je n’avais promis. Ah ! la pauvre petite ! au moment où tu lis ceci elle est déjà dans tes bras : elle est plus heureuse que sa mère ; mais dans deux mois je serai plus heureuse qu’elle, car je sentirai mieux mon bonheur. Hélas ! chère cousine, ne m’as-tu pas déjà tout entière ? Où tu es, où est ma fille, que manque-t-il encore de moi ? La voilà, cette aimable enfant ; reçois-la comme tienne ; je te la cède, je te la donne ; je résigne en tes mains le pouvoir maternel ; corrige mes fautes, charge-toi des soins dont je m’acquitte si mal à ton gré ; sois dès aujourd’hui la mère de celle qui doit être ta bru, et, pour me la rendre plus chère encore, fais-en, s’il se peut, une autre Julie. Elle te ressemble déjà de visage ; à son humeur j’augure qu’elle sera grave et prêcheuse ; quand tu auras corrigé les caprices qu’on m’accuse d’avoir fomentés, tu verras que ma fille se donnera les airs d’être ma cousine ; mais, plus heureuse, elle aura moins de pleurs à verser et moins de combats à rendre. Si le ciel lui eût conservé le meilleur des pères, qu’il eût été loin de gêner ses inclinations ! et que nous serons loin de les gêner nous-mêmes ! Avec quel charme je les vois déjà s’accorder avec nos projets ! Sais-tu bien qu’elle ne peut déjà plus se passer de son petit mali, et que c’est en partie pour cela que je te la renvoie ? J’eus hier avec elle une conversation dont notre ami se mourait de rire. Premièrement, elle n’a pas le moindre regret de me quitter, moi qui suis toute la journée sa très humble servante et ne puis résister à rien de ce qu’elle veut ; et toi, qu’elle craint et qui lui dis non vingt fois le jour, tu es la petite maman par excellence, qu’on va chercher avec joie et dont on aime mieux les refus que tous mes bonbons. Quand je lui annonçai que j’allais te l’envoyer, elle eut les transports que tu peux penser ; mais, pour l’embarrasser, j’ajoutai que tu m’enverrais à sa place le petit mali, et ce ne fut plus son compte. Elle me demanda tout interdite ce que j’en voulais faire : je répondis que je voulais le prendre pour moi ; elle fit la mine. Henriette, ne veux-tu pas bien me le céder, ton petit mali ? Non, dit-elle assez sèchement. Non ? Mais si je ne veux pas te le céder non plus, qui nous accordera ? Maman, ce sera la petite maman. J’aurai donc la préférence, car tu sais qu’elle veut tout ce que je veux. Oh ! la petite maman ne veut jamais que la raison. Comment, mademoiselle, n’est-ce pas la même chose ? La rusée se mit à sourire. Mais encore, continuai-je, par quelle raison ne me donnerait-elle pas le petit mali ? Parce qu’il ne vous convient pas. Et pourquoi ne me conviendrait-il pas ? Autre sourire aussi malin que le premier. Parle franchement, est-ce que tu me trouves trop vieille pour lui ? Non, maman, mais il est trop jeune pour vous… Cousine, un enfant de sept ans !… En vérité, si la tête ne m’en tournait pas, il faudrait qu’elle m’eût déjà tourné.
Je m’amusai à la provoquer encore. Ma chère Henriette, lui dis-je en prenant mon sérieux, je t’assure qu’il ne te convient pas non plus. Pourquoi donc ? s’écria-t-elle d’un air alarmé. C’est qu’il est trop étourdi pour toi. Oh ! maman, n’est-ce que cela ? je le rendrai sage. Et si par malheur il te rendait folle ? Ah ! ma bonne maman, que j’aimerais à vous ressembler ! Me ressembler, impertinente ? Oui, maman : vous dites toute la journée que vous êtes folle de moi ; eh bien ! moi, je serai folle de lui : voilà tout.
Je sais que tu n’approuves pas ce joli caquet, et que tu sauras bientôt le modérer : je ne veux pas non plus le justifier, quoiqu’il m’enchante, mais te montrer seulement que ta fille aime déjà bien son petit mali, et que, s’il a deux ans de moins qu’elle, elle ne sera pas indigne de l’autorité que lui donne le droit d’aînesse. Aussi bien je vois, par l’opposition de ton exemple et du mien à celui de ta pauvre mère, que, quand la femme gouverne, la maison n’en va pas plus mal. Adieu, ma bien-aimée ; adieu, ma chère inséparable ; compte que le temps approche et que les vendanges ne se feront pas sans moi.