QUATRIÈME PARTIE
LETTRE VIII.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 127 sur 162·Livre complet →
RÉPONSE DE MADAME D’ORBE À MADAME DE WOLMAR
Comment ! cousine, notre voyageur est arrivé et je ne l’ai pas vu encore à mes pieds chargé des dépouilles de l’Amérique ! Ce n’est pas lui, je t’en avertis, que j’accuse de ce délai ; car je sais qu’il lui dure autant qu’à moi ; mais je vois qu’il n’a pas aussi bien oublié que tu dis son ancien métier d’esclave, et je me plains moins de sa négligence que de ta tyrannie. Je te trouve aussi fort bonne de vouloir qu’une prude grave et formaliste comme moi fasse les avances et que toute affaire cessante, je coure baiser un visage noir et crotu27, qui a passé quatre fois sous le soleil et vu le pays des épices ! Mais tu me fais rire surtout quand tu te presses de gronder de peur que je ne gronde la première. Je voudrais bien savoir de quoi tu te mêles. C’est mon métier de quereller ; j’y prends plaisir, je m’en acquitte à merveille et cela me va très bien ; mais toi, tu y es gauche on ne peut davantage, et ce n’est point du tout ton fait. En revanche, si tu savais combien tu as de grâce à avoir tort, combien ton air confus et ton œil suppliant te rendent charmante, au lieu de gronder tu passerais ta vie à demander pardon, sinon par devoir, au moins par coquetterie.
27.Marqué de petite vérole. Terme du pays.
Quant à présent, demande-moi pardon de toutes manières. Le beau projet que celui de prendre son mari pour son confident et l’obligeante précaution pour une aussi sainte amitié que la nôtre ! Amie injuste et femme pusillanime ! à qui te fieras-tu de ta vertu sur la terre, si tu te défies de tes sentiments et des miens ? Peux-tu, sans nous offenser toutes deux, craindre ton cœur et mon indulgence dans les nœuds sacrés où tu vis ? J’ai peine à comprendre comment la seule idée d’admettre un tiers dans les secrets caquetages de deux femmes ne t’a pas révoltée. Pour moi, j’aime fort à babiller à mon aise avec toi ; mais si je savais que l’œil d’un homme eût jamais fureté mes lettres, je n’aurais plus de plaisir à t’écrire ; insensiblement la froideur s’introduirait entre nous avec la réserve et nous ne nous aimerions plus que comme deux autres femmes. Regarde à quoi nous exposait ta sotte défiance, si ton mari n’eût été plus sage que toi.
Il a très prudemment fait de ne vouloir point lire ta lettre. Il en eût peut-être été moins content que tu n’espérais et moins que je ne le suis moi-même, à qui l’état où je t’ai vue apprend à mieux juger de celui où je te vois. Tous ces sages contemplatifs, qui ont passé leur vie à l’étude du cœur humain, en savent moins sur les vrais signes de l’amour que la plus bornée des femmes sensibles. M. de Wolmar aurait d’abord remarqué que ta lettre entière est employée à parler de notre ami et n’aurait point vu l’apostille où tu n’en dis pas un mot. Si tu avais écrit cette apostille, il y a dix ans, mon enfant, je ne sais comment tu aurais fait, mais l’ami y serait toujours rentré par quelque coin, d’autant plus que le mari ne la devait point voir.
M. de Wolmar aurait encore observé l’attention que tu as mise à examiner son hôte et le plaisir que tu prends à le décrire ; mais il mangerait Aristote et Platon avant de savoir qu’on regarde son amant et qu’on ne l’examine pas. Tout examen exige un sang-froid qu’on n’a jamais en voyant ce qu’on aime.
Enfin il s’imaginerait que tous ces changements que tu as observés seraient échappés à une autre ; et moi j’ai bien peur au contraire d’en trouver qui te seront échappés. Quelque différent que ton hôte soit de ce qu’il était, il changerait davantage encore, que, si ton cœur n’avait point changé, tu le verrais toujours le même. Quoi qu’il en soit, tu détournes les yeux quand il te regarde : c’est encore un fort bon signe. Tu les détournes, cousine ! Tu ne les baisses donc plus ? Car sûrement tu n’as pas pris un mot pour l’autre. Crois-tu que notre sage eût aussi remarqué cela ?
Une autre chose très capable d’inquiéter un mari, c’est je ne sais quoi de touchant et d’affectueux qui reste dans ton langage au sujet de ce qui te fut cher. En te lisant, en t’entendant parler, on a besoin de te bien connaître pour ne pas se tromper à tes sentiments ; on a besoin de savoir que c’est seulement d’un ami que tu parles, ou que tu parles ainsi de tous tes amis ; mais quant à cela, c’est un effet naturel de ton caractère, que ton mari connaît trop bien pour s’en alarmer. Le moyen que dans un cœur si tendre la pure amitié n’ait pas encore un peu l’air de l’amour ? Écoute, cousine : tout ce que je te dis doit bien te donner du courage, mais non de la témérité. Tes progrès sont sensibles et c’est beaucoup. Je ne comptais que sur ta vertu et je commence à compter aussi sur ta raison : je regarde à présent ta guérison sinon comme parfaite, au moins comme facile, et tu en as précisément assez fait pour te rendre inexcusable si tu n’achèves pas.
Avant d’être à ton apostille, j’avais déjà remarqué le petit article que tu as eu la franchise de ne pas supprimer ou modifier en songeant qu’il serait vu de ton mari. Je suis sûre qu’en le lisant il eût, s’il se pouvait, redoublé pour toi d’estime ; mais il n’en eût pas été plus content de l’article. En général, ta lettre était très propre à lui donner beaucoup de confiance en ta conduite, et beaucoup d’inquiétude sur ton penchant. Je t’avoue que ces marques de petite vérole, que tu regardes tant, me font peur, et jamais l’amour ne s’avisa d’un plus dangereux fard. Je sais que ceci ne serait rien pour une autre ; mais, cousine, souviens-t’en toujours, celle que la jeunesse et la figure d’un amant n’avaient pu séduire se perdit en pensant aux maux qu’il avait soufferts pour elle. Sans doute le ciel a voulu qu’il lui restât des marques de cette maladie pour exercer ta vertu, et qu’il ne t’en restât pas pour exercer la sienne.
Je reviens au principal sujet de ta lettre : tu sais qu’à celle de notre ami j’ai volé ; le cas était grave. Mais à présent si tu savais dans quel embarras m’a mis cette courte absence et combien j’ai d’affaires à la fois, tu sentirais l’impossibilité où je suis de quitter derechef ma maison, sans m’y donner de nouvelles entraves et me mettre dans la nécessité d’y passer encore cet hiver, ce qui n’est pas mon compte ni le tien. Ne vaut-il pas mieux nous priver de nous voir deux ou trois jours à la hâte et nous rejoindre six mois plus tôt ? Je pense aussi qu’il ne sera pas inutile que je cause en particulier et un peu à loisir avec notre philosophe, soit pour sonder et raffermir son cœur, soit pour lui donner quelques avis utiles sur la manière dont il doit se conduire avec ton mari, et même avec toi ; car je n’imagine pas que tu puisses lui parler bien librement là-dessus, et je vois par ta lettre même qu’il a besoin de conseil. Nous avons pris une si grande habitude de le gouverner, que nous sommes un peu responsables de lui à notre propre conscience ; et jusqu’à ce que sa raison soit entièrement libre, nous y devons suppléer. Pour moi, c’est un soin que je prendrai toujours avec plaisir ; car il a eu pour mes avis des déférences coûteuses que je n’oublierai jamais, et il n’y a point d’homme au monde, depuis que le mien n’est plus, que j’estime et que j’aime autant que lui. Je lui réserve aussi pour son compte le plaisir de me rendre ici quelques services.
J’ai beaucoup de papiers mal en ordre qu’il m’aidera à débrouiller, et quelques affaires épineuses où j’aurai besoin à mon tour de ses lumières et de ses soins. Au reste, je compte ne le garder que cinq ou six jours tout au plus, et peut-être te le renverrai-je dès le lendemain ; car j’ai trop de vanité pour attendre que l’impatience de s’en retourner le prenne, et l’œil trop bon pour m’y tromper.
Ne manque donc pas, sitôt qu’il sera remis, de me l’envoyer, c’est-à-dire de le laisser venir, ou je n’entendrai pas raillerie. Tu sais bien que si je ris quand je pleure et n’en suis pas moins affligée, je ris aussi quand je gronde et n’en suis pas moins en colère. Si tu es bien sage et que tu fasses les choses de bonne grâce, je te promets de t’envoyer avec lui un joli petit présent qui te fera plaisir, et très grand plaisir ; mais si tu me fais languir, je t’avertis que tu n’auras rien.
P. S. À propos, dis-moi, notre marin fume-t-il ? Jure-t-il ? Boit-il de l’eau-de-vie ? Porte-t-il un grand sabre ? A-t-il la mine d’un flibustier ? Mon Dieu ! que je suis curieuse de voir l’air qu’on a quand on revient des antipodes !