QUATRIÈME PARTIE
LETTRE V.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 124 sur 162·Livre complet →
DE MADAME D’ORBE À L’AMANT DE JULIE
[Dans cette lettre était incluse la précédente.]
Bien arrivé ! cent fois le bien arrivé, cher Saint-Preux ; car je prétends que ce nom24 vous demeure, au moins dans notre société. C’est, je crois, vous dire assez qu’on n’entend pas vous en exclure, à moins que cette exclusion ne vienne de vous. En voyant par la lettre ci-jointe que j’ai fait plus que vous ne me demandiez, apprenez à prendre un peu plus de confiance en vos amis, et à ne plus reprocher à leur cœur des chagrins qu’ils partagent quand la raison les force à vous en donner. M. de Wolmar veut vous voir ; il vous offre sa maison, son amitié, ses conseils : il n’en fallait pas tant pour calmer toutes mes craintes sur votre voyage et je m’offenserais moi-même si je pouvais un moment me défier de vous. Il fait plus, il prétend vous guérir et dit que ni Julie, ni lui, ni vous, ni moi, ne pouvons être parfaitement heureux sans cela. Quoique j’attende beaucoup de sa sagesse et plus de votre vertu, j’ignore quel sera le succès de cette entreprise. Ce que je sais bien, c’est qu’avec la femme qu’il a, le soin qu’il veut prendre est une pure générosité pour vous.
24.C’est celui qu’elle lui avait donné devant ses gens à son précédent voyage. Voyez Tome II, Lettre XLII.
Venez donc, mon aimable ami, dans la sécurité d’un cœur honnête, satisfaire l’empressement que nous avons tous de vous embrasser et de vous voir paisible et content ; venez dans votre pays et parmi vos amis vous délasser de vos voyages et oublier tous les maux que vous avez soufferts. La dernière fois que vous me vîtes, j’étais une grave matrone et mon amie était à l’extrémité ; mais à présent qu’elle se porte bien et que je suis redevenue fille, me voilà tout aussi folle et presque aussi jolie qu’avant mon mariage. Ce qu’il y a du moins de bien sûr, c’est que je n’ai point changé pour vous et que vous feriez bien des fois le tour du monde avant d’y trouver quelqu’un qui vous aimât comme moi.