QUATRIÈME PARTIE
LETTRE VI.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 125 sur 162·Livre complet →
DE SAINT-PREUX À MILORD ÉDOUARD
Je me lève au milieu de la nuit pour vous écrire. Je ne saurais trouver un moment de repos. Mon cœur agité, transporté, ne peut se contenir au-dedans de moi ; il a besoin de s’épancher. Vous qui l’avez si souvent garanti du désespoir, soyez le cher dépositaire des premiers plaisirs qu’il ait goûtés depuis si longtemps.
Je l’ai vue, milord ! mes yeux l’ont vue ! J’ai entendu sa voix ; ses mains ont touché les miennes ; elle m’a reconnu ; elle a marqué de la joie à me voir ; elle m’a appelé son ami, son cher ami ; elle m’a reçu dans sa maison ; plus heureux que je ne fus de ma vie, je loge avec elle sous un même toit et maintenant que je vous écris, je suis à trente pas d’elle.
Mes idées sont trop vives pour se succéder ; elles se présentent toutes ensemble ; elles se nuisent mutuellement. Je vais m’arrêter et reprendre haleine, pour tâcher de mettre quelque ordre dans mon récit.
À peine après une si longue absence m’étais-je livré près de vous aux premiers transports de mon cœur, en embrassant mon ami, mon libérateur et mon père, que vous songeâtes au voyage d’Italie. Vous me le fîtes désirer dans l’espoir de m’y soulager enfin du fardeau de mon inutilité pour vous. Ne pouvant terminer sitôt les affaires qui vous retenaient à Londres, vous me proposâtes de partir le premier pour avoir plus de temps à vous attendre ici. Je demandai la permission d’y venir ; je l’obtins, je partis ; et quoique Julie s’offrît d’avance à mes regards, en songeant que j’allais m’approcher d’elle, je sentis du regret à m’éloigner de vous. Milord, nous sommes quittes, ce seul sentiment vous a tout payé.
Il ne faut pas vous dire que durant toute la route, je n’étais occupé que de l’objet de mon voyage ; mais une chose à remarquer, c’est que je commençai de voir sous un autre point de vue ce même objet qui n’était jamais sorti de mon cœur. Jusque-là je m’étais toujours rappelé Julie brillante comme autrefois des charmes de sa première jeunesse. J’avais toujours vu ses beaux yeux animés du feu qu’elle m’inspirait ; ses traits chéris n’offraient à mes regards que des garants de mon bonheur, son amour et le mien se mêlaient tellement avec sa figure, que je ne pouvais les en séparer. Maintenant j’allais voir Julie mariée, Julie mère, Julie indifférente. Je m’inquiétais des changements que huit ans d’intervalle avaient pu faire à sa beauté. Elle avait eu la petite vérole ; elle s’en trouvait changée : à quel point le pouvait-elle être ? Mon imagination me refusait opiniâtrement des taches sur ce charmant visage ; et sitôt que j’en voyais un marqué de petite vérole, ce n’était plus celui de Julie. Je pensais encore à l’entrevue que nous allions avoir, à la réception qu’elle m’allait faire. Ce premier abord se présentait à mon esprit sous mille tableaux différents, et ce moment qui devait passer si vite revenait pour moi mille fois le jour.
Quand j’aperçus la cime des monts, le cœur me battit fortement, en me disant : elle est là. La même chose venait de m’arriver en mer à la vue des côtes d’Europe. La même chose m’était arrivée autrefois à Meillerie en découvrant la maison du baron d’Étange. Le monde n’est jamais divisé pour moi qu’en deux régions : celle où elle est et celle où elle n’est pas. La première s’étend quand je m’éloigne et se resserre à mesure que j’approche, comme un lieu où je ne dois jamais arriver. Elle est à présent bornée aux murs de sa chambre. Hélas ! ce lieu seul est habité ; tout le reste de l’univers est vide.
Plus j’approchais de la Suisse, plus je me sentais ému. L’instant où des hauteurs du Jura je découvris le lac de Genève fut un instant d’extase et de ravissement. La vue de mon pays, de ce pays si chéri, où des torrents de plaisirs avaient inondé mon cœur ; l’air des Alpes si salutaire et si pur ; le doux air de la patrie, plus suave que les parfums de l’Orient ; cette terre riche et fertile, ce paysage unique, le plus beau dont l’œil humain fut jamais frappé ; ce séjour charmant auquel je n’avais rien trouvé d’égal dans le tour du monde ; l’aspect d’un peuple heureux et libre ; la douceur de la saison, la sérénité du climat ; mille souvenirs délicieux qui réveillaient tous les sentiments que j’avais goûtés ; tout cela me jetait dans des transports que je ne puis décrire et semblait me rendre à la fois la jouissance de ma vie entière.
En descendant vers la côte je sentis une impression nouvelle dont je n’avais aucune idée ; c’était un certain mouvement d’effroi qui me resserrait le cœur et me troublait malgré moi. Cet effroi, dont je ne pouvais démêler la cause, croissait à mesure que j’approchais de la ville : il ralentissait mon empressement d’arriver, et fit enfin de tels progrès, que je m’inquiétais autant de ma diligence que j’avais fait jusque-là de ma lenteur. En entrant à Vevey, la sensation que j’éprouvai ne fut rien moins qu’agréable : je fus saisi d’une violente palpitation qui m’empêchait de respirer ; je parlais d’une voix altérée et tremblante. J’eus peine à me faire entendre en demandant M. de Wolmar ; car je n’osai jamais nommer sa femme. On me dit qu’il demeurait à Clarens. Cette nouvelle m’ôta de dessus la poitrine un poids de cinq cens livres ; et prenant les deux lieues qui me restaient à faire pour un répit, je me réjouis de ce qui m’eût désolé dans un autre temps ; mais j’appris avec un vrai chagrin que Madame d’Orbe était à Lausanne. J’entrai dans une auberge pour reprendre les forces qui me manquaient : il me fut impossible d’avaler un seul morceau ; je suffoquais en buvant et ne pouvais vider un verre qu’à plusieurs reprises. Ma terreur redoubla quand je vis mettre les chevaux pour repartir. Je crois que j’aurais donné tout au monde pour voir briser une roue en chemin. Je ne voyais plus Julie ; mon imagination troublée ne me présentait que des objets confus ; mon âme était dans un tumulte universel. Je connaissais la douleur et le désespoir ; je les aurais préférés à cet horrible état. Enfin je puis dire n’avoir de ma vie éprouvé d’agitation plus cruelle que celle où je me trouvai durant ce court trajet, et je suis convaincu que je ne l’aurais pu supporter une journée entière.
En arrivant, je fis arrêter à la grille, et, me sentant hors d’état de faire un pas, j’envoyai le postillon dire qu’un étranger demandait à parler à M. de Wolmar. Il était à la promenade avec sa femme. On les avertit, et ils vinrent par un autre côté, tandis que, les yeux fichés sur l’avenue, j’attendais dans des transes mortelles d’y voir paraître quelqu’un.
À peine Julie m’eut-elle aperçu qu’elle me reconnut. À l’instant, me voir, s’écrier, courir, s’élancer dans mes bras, ne fut pour elle qu’une même chose. À ce son de voix, je me sens tressaillir ; je me retourne, je la vois, je la sens. Ô milord ! ô mon ami… je ne puis parler… Adieu crainte, adieu terreur, effroi, respect humain. Son regard, son cri, son geste, me rendent en un moment la confiance, le courage et les forces. Je puise dans ses bras la chaleur et la vie, je pétille de joie en la serrant dans les miens. Un transport sacré nous tient dans un long silence étroitement embrassés, et ce n’est qu’après un si doux saisissement que nos voix commencent à se confondre et nos yeux à mêler leurs pleurs. M. de Wolmar était là ; je le savais, je le voyais : mais qu’aurais-je pu voir ? Non, quand l’univers entier se fût réuni contre moi, quand l’appareil des tourments m’eût environné, je n’aurais pas dérobé mon cœur à la moindre de ces caresses, tendres prémices d’une amitié pure et sainte que nous emporterons dans le ciel !
Cette première impétuosité suspendue, Madame de Wolmar me prit par la main, et se retournant vers son mari, lui dit avec une certaine grâce d’innocence et de candeur dont je me sentis pénétré : Quoiqu’il soit mon ancien ami, je ne vous le présente pas, je le reçois de vous, et ce n’est qu’honoré de votre amitié qu’il aura désormais la mienne. Si les nouveaux amis ont moins d’ardeur que les anciens, me dit-il en m’embrassant, ils seront anciens à leur tour, et ne céderont point aux autres. Je reçus ses embrassements, mais mon cœur venait de s’épuiser, et je ne fis que les recevoir.
Après cette courte scène, j’observai du coin de l’œil qu’on avait détaché ma malle et remisé ma chaise. Julie me prit sous le bras, et je m’avançai avec eux vers la maison, presque oppressé d’aise de voir qu’on y prenait possession de moi.
Ce fut alors qu’en contemplant plus paisiblement ce visage adoré, que j’avais cru trouver enlaidi, je vis avec une surprise amère et douce qu’elle était réellement plus belle et plus brillante que jamais. Ses traits charmants se sont mieux formés encore ; elle a pris un peu plus d’embonpoint qui ne fait qu’ajouter à son éblouissante blancheur. La petite vérole n’a laissé sur ses joues que quelques légères traces presque imperceptibles. Au lieu de cette pudeur souffrante qui lui faisait autrefois sans cesse baisser les yeux, on voit la sécurité de la vertu s’allier dans son chaste regard à la douceur et à la sensibilité ; sa contenance, non moins modeste, est moins timide ; un air plus libre et des grâces plus franches ont succédé à ces manières contraintes, mêlées de tendresse et de honte ; et si le sentiment de sa faute la rendait alors plus touchante, celui de sa pureté la rend aujourd’hui plus céleste.
À peine étions-nous dans le salon qu’elle disparut et rentra le moment d’après. Elle n’était pas seule. Qui pensez-vous qu’elle amenait avec elle ? Milord, c’étaient ses enfants ! ses deux enfants plus beaux que le jour et portant déjà sur leur physionomie enfantine le charme et l’attrait de leur mère ! Que devins-je à cet aspect ? Cela ne peut ni se dire ni se comprendre ; il faut le sentir. Mille mouvements contraires m’assaillirent à la fois ; mille cruels et délicieux souvenirs vinrent partager mon cœur. Ô spectacle ! ô regrets ! Je me sentais déchirer de douleur et transporter de joie. Je voyais, pour ainsi dire, multiplier celle qui me fut si chère. Hélas ! je voyais au même instant la trop vive preuve qu’elle ne m’était plus rien, et mes pertes semblaient se multiplier avec elle.
Elle me les amena par la main. Tenez, me dit-elle d’un ton qui me perça l’âme, voilà les enfants de votre amie : ils seront vos amis un jour ; soyez le leur dès aujourd’hui. Aussitôt ces deux petites créatures s’empressèrent autour de moi, me prirent les mains et, m’accablant de leurs innocentes caresses, tournèrent vers l’attendrissement toute mon émotion. Je les pris dans mes bras l’un et l’autre ; et les pressant contre ce cœur agité : Chers et aimables enfants, dis-je avec un soupir, vous avez à remplir une grande tâche. Puissiez-vous ressembler à ceux de qui vous tenez la vie ; puissiez-vous imiter leurs vertus et faire un jour par les vôtres la consolation de leurs amis infortunés ! Madame de Wolmar enchantée me sauta au cou une seconde fois et semblait me vouloir payer par ses caresses de celles que je faisais à ses deux fils. Mais quelle différence du premier embrassement à celui-là ! Je l’éprouvai avec surprise. C’était une mère de famille que j’embrassais ; je la voyais environnée de son époux et de ses enfants ; ce cortège m’en imposait. Je trouvais sur son visage un air de dignité qui ne m’avait pas frappé d’abord ; je me sentais forcé de lui porter une nouvelle sorte de respect ; sa familiarité m’était presque à charge ; quelque belle qu’elle me parût, j’aurais baisé le bord de sa robe de meilleur cœur que sa joue : dès cet instant, en un mot, je connus qu’elle ou moi n’étions plus les mêmes, et je commençai tout de bon à bien augurer de moi.
M. de Wolmar, me prenant par la main, me conduisit ensuite au logement qui m’était destiné. Voilà, me dit-il en y entrant, votre appartement : il n’est point celui d’un étranger ; il ne sera plus celui d’un autre ; et désormais il restera vide ou occupé par vous. Jugez si ce compliment me fut agréable ; mais je ne le méritais pas encore assez pour l’écouter sans confusion. M. de Wolmar me sauva l’embarras d’une réponse. Il m’invita à faire un tour de jardin. Là, il fit si bien que je me trouvai plus à mon aise ; et prenant le ton d’un homme instruit de mes anciennes erreurs, mais plein de confiance dans ma droiture, il me parla comme un père à son enfant, et me mit à force d’estime dans l’impossibilité de la démentir. Non, milord, il ne s’est pas trompé ; je n’oublierai point que j’ai la sienne et la vôtre à justifier. Mais pourquoi faut-il que mon cœur se resserre à ses bienfaits ? Pourquoi faut-il qu’un homme que je dois aimer soit le mari de Julie ?
Cette journée semblait destinée à tous les genres d’épreuves que je pouvais subir. Revenus auprès de Madame de Wolmar, son mari fut appelé pour quelque ordre à donner ; et je restai seul avec elle.
Je me trouvai alors dans un nouvel embarras, le plus pénible et le moins prévu de tous. Que lui dire ? comment débuter ? Oserais-je rappeler nos anciennes liaisons et des temps si présents à ma mémoire ? Laisserais-je penser que je les eusse oubliés ou que je ne m’en souciasse plus ? Quel supplice de traiter en étrangère celle qu’on porte au fond de son cœur ! Quelle infamie d’abuser de l’hospitalité pour lui tenir des discours qu’elle ne doit plus entendre ! Dans ces perplexités je perdais toute contenance ; le feu me montait au visage ; je n’osais ni parler, ni lever les yeux, ni faire le moindre geste ; et je crois que je serais resté dans cet état violent jusqu’au retour de son mari, si elle ne m’en eût tiré. Pour elle, il ne parut pas que ce tête-à-tête l’eût gênée en rien. Elle conserva le même maintien et les mêmes manières qu’elle avait auparavant, elle continua de me parler sur le même ton ; seulement je crus voir qu’elle essayait d’y mettre encore plus de gaieté et de liberté, jointe à un regard, non timide et tendre, mais doux et affectueux, comme pour m’encourager à me rassurer et à sortir d’une contrainte qu’elle ne pouvait manquer d’apercevoir.
Elle me parla de mes longs voyages : elle voulait en savoir les détails, ceux surtout des dangers que j’avais courus, des maux que j’avais endurés ; car elle n’ignorait pas, disait-elle que son amitié m’en devait le dédommagement. Ah ! Julie, lui dis-je avec tristesse, il n’y a qu’un moment que je suis avec vous ; voulez-vous déjà me renvoyer aux Indes ? Non pas, dit-elle en riant, mais j’y veux aller à mon tour.
Je lui dis que je vous avais donné une relation de mon voyage, dont je lui apportais une copie. Alors, elle me demanda de vos nouvelles avec empressement. Je lui parlai de vous et ne pus le faire sans lui retracer les peines que j’avais souffertes et celles que je vous avais données. Elle en fut touchée : elle commença d’un ton plus sérieux à entrer dans sa propre justification et à me montrer qu’elle avait dû faire tout ce qu’elle avait fait. M. de Wolmar rentra au milieu de son discours ; et ce qui me confondit, c’est qu’elle le continua en sa présence exactement comme s’il n’y eût pas été. Il ne put s’empêcher de sourire en démêlant mon étonnement. Après qu’elle eut fini, il me dit : Vous voyez un exemple de la franchise qui règne ici. Si vous voulez sincèrement être vertueux, apprenez à l’imiter : c’est la seule prière et la seule leçon que j’aie à vous faire. Le premier pas vers le vice est de mettre du mystère aux actions innocentes ; et quiconque aime à se cacher a tôt ou tard raison de se cacher. Un seul précepte de morale peut tenir lieu de tous les autres, c’est celui-ci : ne fais ni ne dis jamais rien que tu ne veuilles que tout le monde voie et entende ; et pour moi, j’ai toujours regardé comme le plus estimable des hommes ce Romain qui voulait que sa maison fût construite de manière qu’on vît tout ce qui s’y faisait.
J’ai, continua-t-il, deux partis à vous proposer : choisissez librement celui qui vous conviendra le mieux, mais choisissez l’un ou l’autre. Alors, prenant la main de sa femme et la mienne, il me dit en la serrant : Notre amitié commence, en voici le cher lien ; qu’elle soit indissoluble. Embrassez votre sœur et votre amie ; traitez-la toujours comme telle ; plus vous serez familier avec elle, mieux je penserai de vous. Mais vivez dans le tête-à-tête comme si j’étais présent, ou devant moi comme si je n’y étais pas : voilà tout ce que je vous demande. Si vous préférez le dernier parti, vous le pouvez sans inquiétude ; car, comme je me réserve le droit de vous avertir de tout ce qui me déplaira, tant que je ne dirai rien vous serez sûr de ne m’avoir point déplu.
Il y avait deux heures que ce discours m’aurait fort embarrassé ; mais M. de Wolmar commençait à prendre une si grande autorité sur moi, que j’y étais déjà presque accoutumé. Nous recommençâmes à causer paisiblement tous trois et chaque fois que je parlais à Julie, je ne manquais point de l’appeler Madame. Parlez-moi franchement, dit enfin son mari en m’interrompant, dans l’entretien de tout à l’heure disiez-vous Madame ? Non, dis-je un peu déconcerté ; mais la bienséance… la bienséance, reprit-il, n’est que le masque du vice ; où la vertu règne, elle est inutile ; je n’en veux point. Appelez ma femme Julie en ma présence, ou Madame en particulier, cela m’est indifférent. Je commençai de connaître alors à quel homme j’avais à faire, et je résolus bien de tenir toujours mon cœur en état d’être vu de lui.
Mon corps épuisé de fatigue avait grand besoin de nourriture, et mon esprit de repos ; je trouvai l’un et l’autre à table. Après tant d’années d’absence et de douleurs, après de si longues courses, je me disais dans une sorte de ravissement, je suis avec Julie, je la vois, je lui parle ; je suis à table avec elle, elle me voit sans inquiétude, elle me reçoit sans crainte, rien ne trouble le plaisir que nous avons d’être ensemble. Douce et précieuse innocence, je n’avais point goûté tes charmes, et ce n’est que d’aujourd’hui que je commence d’exister sans souffrir !
Le soir en me retirant, je passai devant la chambre des maîtres de la maison ; je les y vis entrer ensemble ; je gagnai tristement la mienne, et ce moment ne fut pas pour moi le plus agréable de la journée.
Voilà, Milord, comment s’est passée cette première entrevue, désirée si passionnément et si cruellement redoutée. J’ai tâché de me recueillir depuis que je suis seul, je me suis efforcé de sonder mon cœur ; mais l’agitation de la journée précédente s’y prolonge encore, et il m’est impossible de juger si tôt de mon véritable état. Tout ce que je sais très certainement, c’est que si mes sentiments pour elle n’ont pas changé d’espèce, ils ont au moins bien changé de forme, que j’aspire toujours à voir un tiers entre nous et que je crains autant le tête-à-tête que je le désirais autrefois.
Je compte aller dans deux ou trois jours à Lausanne. Je n’ai vu Julie encore qu’à demi quand je n’ai pas vu sa cousine, cette aimable et chère amie à qui je dois tant, qui partagera sans cesse avec vous mon amitié, mes soins, ma reconnaissance et tous les sentiments dont mon cœur est resté le maître. À mon retour, je ne tarderai pas à vous en dire davantage. J’ai besoin de vos avis et je veux m’observer de près. Je sais mon devoir et le remplirai. Quelque doux qu’il me soit d’habiter cette maison, je l’ai résolu, je le jure, si je m’aperçois jamais que je m’y plais trop, j’en sortirai dans l’instant.