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QUATRIÈME PARTIE

LETTRE XII.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 131 sur 162·Livre complet →

DE MADAME DE WOLMAR À MADAME D’ORBE

Il est écrit, chère amie, que tu dois être dans tous les temps ma sauvegarde contre moi-même et qu’après m’avoir délivrée avec tant de peine des pièges de mon cœur tu me garantiras encore de ceux de ma raison, après tant d’épreuves cruelles, j’apprends à me défier des erreurs comme des passions dont elles sont si souvent l’ouvrage. Que n’ai-je eu toujours la même précaution ! Si dans les temps passés j’avais moins compté sur mes lumières, j’aurais eu moins à rougir de mes sentiments.

Que ce préambule ne t’alarme pas. Je serais indigne de ton amitié, si j’avais encore à la consulter sur des sujets graves. Le crime fut toujours étranger à mon cœur et j’ose l’en croire plus éloigné que jamais. Écoute-moi donc paisiblement, ma cousine et crois que je n’aurai jamais besoin de conseil sur des doutes que la seule honnêteté peut résoudre.

Depuis six ans que je vis avec M. de Wolmar dans la plus parfaite union qui puisse régner entre deux époux, tu sais qu’il ne m’a jamais parlé ni de sa famille ni de sa personne et que, l’ayant reçu d’un père aussi jaloux du bonheur de sa fille que de l’honneur de sa maison, je n’ai point marqué d’empressement pour en savoir sur son compte plus qu’il ne jugeait à propos de m’en dire. Contente de lui devoir, avec la vie de celui qui me l’a donnée, mon honneur, mon repos, ma raison, mes enfants et tout ce qui peut me rendre quelque prix à mes propres yeux, j’étais bien assurée que ce que j’ignorais de lui ne démentait point ce qui m’était connu ; et je n’avais pas besoin d’en savoir davantage pour l’aimer, l’estimer, l’honorer autant qu’il était possible.

Ce matin, en déjeunant, il nous a proposé un tour de promenade avant la chaleur ; puis, sous prétexte de ne pas courir, disait-il, la campagne en robe de chambre, il nous a menés dans les bosquets et précisément, ma chère, dans ce même bosquet où commencèrent tous les malheurs de ma vie. En approchant de ce lieu fatal, je me suis senti un affreux battement de cœur ; et j’aurais refusé d’entrer si la honte ne m’eût retenue et si le souvenir d’un mot qui fut dit l’autre jour dans l’Élysée ne m’eût fait craindre les interprétations. Je ne sais si le philosophe était plus tranquille ; mais quelque temps après, ayant par hasard tourné les yeux sur lui, je l’ai trouvé pâle, changé, et je ne puis te dire quelle peine tout cela m’a fait.

En entrant dans le bosquet j’ai vu mon mari me jeter un coup d’œil et sourire. Il s’est assis entre nous ; et après un moment de silence, nous prenant tous deux par la main : Mes enfants, nous a-t-il dit, je commence à voir que mes projets ne seront point vains et que nous pouvons être unis tous trois d’un attachement durable, propre à faire notre bonheur commun et ma consolation dans les ennuis d’une vieillesse qui s’approche. Mais je vous connais tous deux mieux que vous ne me connaissez ; il est juste de rendre les choses égales ; et quoique je n’aie rien de fort intéressant à vous apprendre, puisque vous n’avez plus de secret pour moi, je n’en veux plus avoir pour vous.

Alors il nous a révélé le mystère de sa naissance, qui jusqu’ici n’avait été connu que de mon père. Quand tu le sauras, tu concevras jusqu’où vont le sang-froid et la modération d’un homme capable de taire six ans un pareil secret à sa femme ; mais ce secret n’est rien pour lui et il y pense trop peu pour se faire un grand effort de n’en pas parler.

Je ne vous arrêterai point, nous a-t-il dit, sur les événements de ma vie ; ce qui peut vous importer est moins de connaître mes aventures que mon caractère. Elles sont simples comme lui, et sachant bien ce que je suis, vous comprendrez aisément ce que j’ai pu faire. J’ai naturellement l’âme tranquille et le cœur froid. Je suis de ces hommes qu’on croit bien injurier en disant qu’ils ne sentent rien, c’est-à-dire qu’ils n’ont point de passion qui les détourne de suivre le vrai guide de l’homme. Peu sensible au plaisir et à la douleur, je n’éprouve que très faiblement ce sentiment d’intérêt et d’humanité qui nous approprie les affections d’autrui. Si j’ai de la peine à voir souffrir les gens de bien, la pitié n’y entre pour rien, car je n’en ai point à voir souffrir les méchants. Mon seul principe actif est le goût naturel de l’ordre ; et le concours bien combiné du jeu de la fortune et des actions des hommes me plaît exactement comme une belle symétrie dans un tableau, ou comme une pièce bien conduite au théâtre. Si j’ai quelque passion dominante, c’est celle de l’observation. J’aime à lire dans les cœurs des hommes ; comme le mien me fait peu d’illusion, que j’observe de sang-froid et sans intérêt, et qu’une longue expérience m’a donné de la sagacité, je ne me trompe guère dans mes jugements ; aussi c’est là toute la récompense de l’amour-propre dans mes études continuelles ; car je n’aime point à faire un rôle, mais seulement à voir jouer les autres : la société m’est agréable pour la contempler, non pour en faire partie. Si je pouvais changer la nature de mon être et devenir un œil vivant, je ferais volontiers cet échange. Ainsi mon indifférence pour les hommes ne me rend point indépendant d’eux ; sans me soucier d’en être vu, j’ai besoin de les voir et sans m’être chers, ils me sont nécessaires.

Les deux premiers états de la société que j’eus occasion d’observer furent les courtisans et les valets ; deux ordres d’hommes moins différents en effet qu’en apparence, et si peu dignes d’être étudiés, si faciles à connaître, que je m’ennuyai d’eux au premier regard. En quittant la cour, où tout est sitôt vu, je me dérobai sans le savoir au péril qui m’y menaçait et dont je n’aurais point échappé. Je changeai de nom ; et voulant connaître les militaires, j’allai chercher du service chez un prince étranger ; c’est là que j’eus le bonheur d’être utile à votre père, que le désespoir d’avoir tué son ami forçait à s’exposer témérairement et contre son devoir. Le cœur sensible et reconnaissant de ce brave officier commença dès lors à me donner meilleure opinion de l’humanité. Il s’unit à moi d’une amitié à laquelle il m’était impossible de refuser la mienne ; et nous ne cessâmes d’entretenir depuis ce temps-là des liaisons qui devinrent plus étroites de jour en jour. J’appris dans ma nouvelle condition que l’intérêt n’est pas, comme je l’avais cru, le seul mobile des actions humaines, et que parmi les foules de préjugés qui combattent la vertu il en est aussi qui la favorisent. Je conçus que le caractère général de l’homme est un amour-propre indifférent par lui-même, bon ou mauvais par les accidents qui le modifient et qui dépendent des coutumes, des lois, des rangs, de la fortune et de toute notre police humaine. Je me livrai donc à mon penchant ; et, méprisant la vaine opinion des conditions, je me jetai successivement dans les divers états qui pouvaient m’aider à les comparer tous et à connaître les uns par les autres. Je sentis, comme vous l’avez remarqué dans quelque lettre, dit-il à Saint-Preux, qu’on ne voit rien quand on se contente de regarder, qu’il faut agir soi-même pour voir agir les hommes ; et je me fis acteur pour être spectateur. Il est toujours aisé de descendre : j’essayai d’une multitude de conditions dont jamais homme de la mienne ne s’était avisé. Je devins même paysan ; et quand Julie m’a fait garçon jardinier, elle ne m’a point trouvé si novice au métier qu’elle aurait pu croire.

Avec la véritable connaissance des hommes, dont l’oisive philosophie ne donne que l’apparence, je trouvai un autre avantage auquel je ne m’étais point attendu ; ce fut d’aiguiser par une vie active cet amour de l’ordre que j’ai reçu de la nature, et de prendre un nouveau goût pour le bien par le plaisir d’y contribuer. Ce sentiment me rendit un peu moins contemplatif, m’unit un peu plus à moi-même ; et par une suite assez naturelle de ce progrès, je m’aperçus que j’étais seul. La solitude qui m’ennuya toujours me devenait affreuse et je ne pouvais plus espérer de l’éviter longtemps. Sans avoir perdu ma froideur, j’avais besoin d’un attachement ; l’image de la caducité sans consolation m’affligeait avant le temps, et pour la première fois de ma vie, je connus l’inquiétude et la tristesse. Je parlai de ma peine au baron d’Étange. Il ne faut point, me dit-il, vieillir garçon. Moi-même, après avoir vécu presque indépendant dans les liens du mariage, je sens que j’ai besoin de redevenir époux et père et je vais me retirer dans le sein de ma famille. Il ne tiendra qu’à vous d’en faire la vôtre et de me rendre le fils que j’ai perdu. J’ai une fille unique à marier ; elle n’est pas sans mérite ; elle a le cœur sensible, et l’amour de son devoir lui fait aimer tout ce qui s’y rapporte. Ce n’est ni une beauté ni un prodige d’esprit ; mais venez la voir et croyez que, si vous ne sentez rien pour elle, vous ne sentirez jamais rien pour personne au monde. Je vins, je vous vis, Julie, et je trouvai que votre père m’avait parlé modestement de vous. Vos transports, vos larmes de joie en l’embrassant, me donnèrent la première ou plutôt la seule émotion que j’aie éprouvée de ma vie. Si cette impression fut légère, elle était unique ; et les sentiments n’ont besoin de force pour agir qu’en proportion de ceux qui leur résistent. Trois ans d’absence ne changèrent point l’état de mon cœur. L’état du vôtre ne m’échappa pas à mon retour ; et c’est ici qu’il faut que je vous venge d’un aveu qui vous a tant coûté. Juge, ma chère, avec quelle étrange surprise j’appris alors que tous mes secrets lui avaient été révélés avant mon mariage, et qu’il m’avait épousée sans ignorer que j’appartenais à un autre.

Cette conduite était inexcusable, a continué M. de Wolmar. J’offensais la délicatesse ; je péchais contre la prudence ; j’exposais votre honneur et le mien ; je devais craindre de nous précipiter tous deux dans des malheurs sans ressource ; mais je vous aimais et n’aimais que vous ; tout le reste m’était indifférent. Comment réprimer la passion même la plus faible, quand elle est sans contrepoids ? Voilà l’inconvénient des caractères froids et tranquilles. Tout va bien tant que leur froideur les garantit des tentations ; mais s’il en survient une qui les atteigne, ils sont aussitôt vaincus qu’attaqués ; et la raison, qui gouverne tandis qu’elle est seule, n’a jamais de force pour résister au moindre effort. Je n’ai été tenté qu’une fois et j’ai succombé. Si l’ivresse de quelque autre passion m’eût fait vaciller encore, j’aurais fait autant de chutes que de faux-pas ; il n’y a que des âmes de feu qui sachent combattre et vaincre. Tous les grands efforts, toutes les actions sublimes sont leur ouvrage ; la froide raison n’a jamais rien fait d’illustre, et l’on ne triomphe des passions qu’en les opposant l’une à l’autre. Quand celle de la vertu vient à s’élever, elle domine seule et tient tout en équilibre ; voilà comment se forme le vrai sage, qui n’est pas plus qu’un autre à l’abri des passions, mais qui seul sait les vaincre par elles-mêmes, comme un pilote fait route par les mauvais vents.

Vous voyez que je ne prétends pas atténuer ma faute ; si c’en eût été une, je l’aurais faite infailliblement ; mais, Julie, je vous connaissais, et n’en fis point en vous épousant. Je sentis que de vous seule dépendait tout le bonheur dont je pouvais jouir, et que si quelqu’un était capable de vous rendre heureuse, c’était moi. Je savais que l’innocence et la paix étaient nécessaires à votre cœur, que l’amour dont il était préoccupé ne les lui donnerait jamais, et qu’il n’y avait que l’horreur du crime qui pût en chasser l’amour. Je vis que votre âme était dans un accablement dont elle ne sortirait que par un nouveau combat, et que ce serait en sentant combien vous pouviez encore être estimable que vous apprendriez à le devenir.

Votre cœur était usé pour l’amour : je comptai donc pour rien une disproportion d’âge qui m’ôtait le droit de prétendre à un sentiment dont celui qui en était l’objet ne pouvait jouir, et impossible à obtenir pour tout autre. Au contraire, voyant dans une vie plus d’à moitié écoulée qu’un seul goût s’était fait sentir à moi, je jugeai qu’il serait durable, et je me plus à lui conserver le reste de mes jours. Dans mes longues recherches, je n’avais rien trouvé qui vous valût ; je pensai que ce que vous ne feriez pas, nulle autre au monde ne pourrait le faire ; j’osai croire à la vertu et vous épousai. Le mystère que vous me faisiez ne me surprit point ; j’en savais les raisons et je vis dans votre sage conduite celle de sa durée. Par égard pour vous j’imitai votre réserve et ne voulus point vous ôter l’honneur de me faire un jour de vous-même un aveu que je voyais à chaque instant sur le bord de vos lèvres. Je ne me suis trompé en rien ; vous avez tenu tout ce que je m’étais promis de vous. Quand je voulus me choisir une épouse, je désirai d’avoir en elle une compagne aimable, sage, heureuse. Les deux premières conditions sont remplies : mon enfant, j’espère que la troisième ne nous manquera pas.

À ces mots, malgré tous mes efforts pour ne l’interrompre que par mes pleurs, je n’ai pu m’empêcher de lui sauter au cou en m’écriant : Mon cher mari ! ô le meilleur et le plus aimé des hommes ! apprenez-moi ce qui manque à mon bonheur, si ce n’est le vôtre et d’être mieux mérité… Vous êtes heureuse autant qu’il se peut, a-t-il dit en m’interrompant ; vous méritez de l’être ; mais il est temps de jouir en paix d’un bonheur qui vous a jusqu’ici coûté bien des soins. Si votre fidélité m’eût suffi, tout était fait du moment que vous me la promîtes ; j’ai voulu de plus qu’elle vous fût facile et douce, et c’est à la rendre telle que nous nous sommes tous deux occupés de concert sans nous en parler. Julie, nous avons réussi mieux que vous ne pensez peut-être. Le seul tort que je vous trouve est de n’avoir pu reprendre en vous la confiance que vous vous devez, et de vous estimer moins que votre prix. La modestie extrême a ses dangers ainsi que l’orgueil. Comme une témérité qui nous porte au-delà de nos forces les rend impuissantes, un effroi qui nous empêche d’y compter les rend inutiles. La véritable prudence consiste à les bien connaître et à s’y tenir. Vous en avez acquis de nouvelles en changeant d’état. Vous n’êtes plus cette fille infortunée qui déplorait sa faiblesse en s’y livrant ; vous êtes la plus vertueuse des femmes, qui ne connaît d’autres lois que celles du devoir et de l’honneur, et à qui le trop vif souvenir de ses fautes est la seule faute qui reste à reprocher. Loin de prendre encore contre vous-même des précautions injurieuses, apprenez donc à compter sur vous pour pouvoir y compter davantage. Écartez d’injustes défiances capables de réveiller quelquefois les sentiments qui les ont produites. Félicitez-vous plutôt d’avoir su choisir un honnête homme dans un âge où il est si facile de s’y tromper, et d’avoir pris autrefois un amant que vous pouvez avoir aujourd’hui pour ami sous les yeux de votre mari même. À peine vos liaisons me furent-elles connues, que je vous estimai l’un par l’autre. Je vis quel trompeur enthousiasme vous avait tous deux égarés : il n’agit que sur les belles âmes ; il les perd quelquefois, mais c’est par un attrait qui ne séduit qu’elles. Je jugeai que le même goût qui avait formé votre union la relâcherait sitôt qu’elle deviendrait criminelle, et que le vice pouvait entrer dans des cœurs comme les vôtres, mais non pas y prendre racine.

Dès lors je compris qu’il régnait entre vous des liens qu’il ne fallait point rompre ; que votre mutuel attachement tenait à tant de choses louables, qu’il fallait plutôt le régler que l’anéantir et qu’aucun des deux ne pouvait oublier l’autre sans perdre beaucoup de son prix. Je savais que les grands combats ne font qu’irriter les grandes passions et que si les violents efforts exercent l’âme, ils lui coûtent des tourments dont la durée est capable de l’abattre. J’employai la douceur de Julie pour tempérer sa sévérité. Je nourris son amitié pour vous, dit-il à Saint-Preux ; j’en ôtai ce qui pouvait y rester de trop ; et je crois vous avoir conservé de son propre cœur plus peut-être qu’elle ne vous en eût laissé, si je l’eusse abandonné à lui-même.

Mes succès m’encouragèrent et je voulus tenter votre guérison comme j’avais obtenu la sienne, car je vous estimais et malgré les préjugés du vice, j’ai toujours reconnu qu’il n’y avait rien de bien qu’on n’obtînt des belles âmes avec de la confiance et de la franchise. Je vous ai vu, vous ne m’avez point trompé, vous ne me trompez point ; et quoique vous ne soyez pas encore ce que vous devez être, je vous vois mieux que vous ne pensez, et suis plus content de vous que vous ne l’êtes vous-même. Je sais bien que ma conduite a l’air bizarre et choque toutes les maximes communes ; mais les maximes deviennent moins générales à mesure qu’on lit mieux dans les cœurs ; et le mari de Julie ne doit pas se conduire comme un autre homme. Mes enfants, nous dit-il d’un ton d’autant plus touchant qu’il partait d’un homme tranquille, soyez ce que vous êtes et nous serons tous contents. Le danger n’est que dans l’opinion : n’ayez pas peur de vous, et vous n’aurez rien à craindre ; ne songez qu’au présent et je vous réponds de l’avenir. Je ne puis vous en dire aujourd’hui davantage ; mais si mes projets s’accomplissent et que mon espoir ne m’abuse pas, nos destinées seront mieux remplies et vous serez tous deux plus heureux que si vous aviez été l’un à l’autre.

En se levant il nous embrassa, et voulut que nous nous embrassassions aussi, dans ce lieu… et dans ce lieu même où jadis… Claire, ô bonne Claire, combien tu m’as toujours aimée ! Je n’en fis aucune difficulté. Hélas ! que j’aurais eu tort d’en faire ! Ce baiser n’eut rien de celui qui m’avait rendu le bosquet redoutable : je m’en félicitai tristement et je connus que mon cœur était plus changé que jusque-là je n’avais osé le croire.

Comme nous reprenions le chemin du logis, mon mari m’arrêta par la main et me montrant ce bosquet dont nous sortions, il me dit en riant : Julie, ne craignez plus cet asile, il vient d’être profané. Tu ne veux pas me croire, cousine, mais je te jure qu’il a quelque don surnaturel pour lire au fond des cœurs : Que le Ciel le lui laisse toujours ! Avec tant de sujet de me mépriser, c’est sans doute à cet art que je dois son indulgence.

Tu ne vois point encore ici de conseil à donner : patience, mon ange, nous y voici ; mais la conversation que je viens de te rendre était nécessaire à l’éclaircissement du reste.

En nous en retournant, mon mari, qui depuis longtemps est attendu à Étange, m’a dit qu’il comptait partir demain pour s’y rendre, qu’il te verrait en passant, et qu’il y resterait cinq ou six jours. Sans dire tout ce que je pensais d’un départ aussi déplacé, j’ai représenté qu’il ne me paraissait pas assez indispensable pour obliger M. de Wolmar à quitter un hôte qu’il avait lui-même appelé dans sa maison. Voulez-vous, a-t-il répliqué, que je lui fasse mes honneurs pour l’avertir qu’il n’est pas chez lui ? Je suis pour l’hospitalité des Valaisans. J’espère qu’il trouve ici leur franchise et qu’il nous laisse leur liberté. Voyant qu’il ne voulait pas m’entendre, j’ai pris un autre tour et tâché d’engager notre hôte à faire ce voyage avec lui. Vous trouverez, lui ai-je dit, un séjour qui a ses beautés et même de celles que vous aimez ; vous visiterez le patrimoine de mes pères et le mien : l’intérêt que vous prenez à moi ne me permet pas de croire que cette vue vous soit indifférente. J’avais la bouche ouverte pour ajouter que ce château ressemblait à celui de Milord Édouard, qui… mais heureusement j’ai eu le temps de me mordre la langue. Il m’a répondu tout simplement que j’avais raison et qu’il ferait ce qu’il me plairait. Mais M. de Wolmar, qui semblait vouloir me pousser à bout, a répliqué qu’il devait faire ce qui lui plaisait à lui-même. Lequel aimez-vous mieux, venir ou rester ? Rester, a-t-il dit sans balancer. Eh bien ! restez, a repris mon mari en lui serrant la main. Homme honnête et vrai ! je suis très content de ce mot-là. Il n’y avait pas moyen d’alterquer beaucoup là-dessus devant le tiers qui nous écoutait. J’ai gardé le silence, et n’ai pu cacher si bien mon chagrin que mon mari ne s’en soit aperçu. Quoi donc ! a-t-il repris d’un air mécontent dans un moment où Saint-Preux était loin de nous, aurais-je inutilement plaidé votre cause contre vous-même ? et Madame de Wolmar se contenterait-elle d’une vertu qui eût besoin de choisir ses occasions ? Pour moi, je suis plus difficile ; je veux devoir la fidélité de ma femme à son cœur, et non pas au hasard ; et il ne me suffit pas qu’elle garde sa foi, je suis offensé qu’elle en doute.

Ensuite il nous a menés dans son cabinet, où j’ai failli tomber de mon haut en lui voyant sortir d’un tiroir, avec les copies de quelques relations de notre ami que je lui avais données, les originaux mêmes de toutes les lettres que je croyais avoir vu brûler autrefois par Babi dans la chambre de ma mère. Voilà, m’a-t-il dit en nous les montrant, les fondements de ma sécurité : s’ils me trompaient, ce serait une folie de compter sur rien de ce que respectent les hommes. Je remets ma femme et mon honneur en dépôt à celle qui, fille et séduite, préférait un acte de bienfaisance à un rendez-vous unique et sûr. Je confie Julie, épouse et mère, à celui qui, maître de contenter ses désirs, sut respecter Julie amante et fille. Que celui de vous deux qui se méprise assez pour penser que j’ai tort le dise et je me rétracte à l’instant. Cousine, crois-tu qu’il fût aisé d’oser répondre à ce langage ?

J’ai pourtant cherché un moment dans l’après-midi pour prendre en particulier mon mari, et sans entrer dans des raisonnements qu’il ne m’était pas permis de pousser fort loin, je me suis bornée à lui demander deux jours de délai : ils m’ont été accordés sur-le-champ. Je les emploie à t’envoyer cet exprès et à attendre ta réponse pour savoir ce que je dois faire.

Je sais bien que je n’ai qu’à prier mon mari de ne point partir du tout, et celui qui ne me refusa jamais rien ne me refusera pas une si légère grâce. Mais, ma chère, je vois qu’il prend plaisir à la confiance qu’il me témoigne ; et je crains de perdre une partie de son estime, s’il croit que j’aie besoin de plus de réserve qu’il ne m’en permet. Je sais bien encore que je n’ai qu’à dire un mot à Saint-Preux et qu’il n’hésitera pas à l’accompagner ; mais mon mari prendra-t-il ainsi le change ? et puis-je faire cette démarche sans conserver sur Saint-Preux un air d’autorité qui semblerait lui laisser à son tour quelque sorte de droits ? Je crains d’ailleurs qu’il n’infère de cette précaution que je la sens nécessaire, et ce moyen, qui semble d’abord le plus facile, est peut-être au fond le plus dangereux. Enfin, je n’ignore pas que nulle considération ne peut être mise en balance avec un danger réel ; mais ce danger existe-t-il en effet ? Voilà précisément le doute que tu dois résoudre.

Plus je veux sonder l’état présent de mon âme, plus j’y trouve de quoi me rassurer. Mon cœur est pur, ma conscience est tranquille, je ne sens ni trouble ni crainte ; et dans tout ce qui se passe en moi, la sincérité vis-à-vis de mon mari ne me coûte aucun effort. Ce n’est pas que certains souvenirs involontaires ne me donnent quelquefois un attendrissement dont il vaudrait mieux être exempte ; mais bien loin que ces souvenirs soient produits par la vue de celui qui les a causés, ils me semblent plus rares depuis son retour, et quelque doux qu’il me soit de le voir, je ne sais par quelle bizarrerie il m’est plus doux de penser à lui. En un mot, je trouve que je n’ai pas même besoin du secours de la vertu pour être paisible en sa présence, et que, quand l’horreur du crime n’existerait pas, les sentiments qu’elle a détruits auraient bien de la peine à renaître.

Mais, mon ange, est-ce assez que mon cœur me rassure quand la raison doit m’alarmer ? J’ai perdu le droit de compter sur moi. Qui me répondra que ma confiance n’est pas encore une illusion du vice ? Comment me fier à des sentiments qui m’ont tant de fois abusée ? Le crime ne commence-t-il pas toujours par l’orgueil qui fait mépriser la tentation et braver des périls où l’on a succombé n’est-ce pas vouloir succomber encore ?

Pèse toutes ces considérations, ma cousine ; tu verras que quand elles seraient vaines par elles-mêmes, elles sont assez graves par leur objet pour mériter qu’on y songe. Tire-moi donc de l’incertitude où elles m’ont mise. Marque-moi comment je dois me comporter dans cette occasion délicate ; car mes erreurs passées ont altéré mon jugement et me rendent timide à me déterminer sur toutes choses. Quoi que tu penses de toi-même, ton âme est calme et tranquille, j’en suis sûre ; les objets s’y peignent tels qu’ils sont ; mais la mienne, toujours émue comme une onde agitée, les confond et les défigure. Je n’ose plus me fier à rien de ce que je vois ni de ce que je sens : et malgré de si longs repentirs, j’éprouve avec douleur que le poids d’une ancienne faute est un fardeau qu’il faut porter toute sa vie.