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QUATRIÈME PARTIE

LETTRE XIII.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 132 sur 162·Livre complet →

RÉPONSE DE MADAME D’ORBE À MADAME DE WOLMAR

Pauvre cousine, que de tourments tu te donnes sans cesse avec tant de sujets de vivre en paix ! Tout ton mal vient de toi, ô Israël ! Si tu suivais tes propres règles, que dans les choses de sentiment tu n’écoutasses que la voix intérieure et que ton cœur fît taire ta raison, tu te livrerais sans scrupule à la sécurité qu’il t’inspire, et tu ne t’efforcerais point, contre son témoignage, de craindre un péril qui ne peut venir que de lui.

Je t’entends, je t’entends bien, ma Julie : plus sûre de toi que tu ne feins de l’être, tu veux t’humilier de tes fautes passées sous prétexte d’en prévenir de nouvelles, et tes scrupules sont bien moins des précautions pour l’avenir qu’une peine imposée à la témérité qui t’a perdue autrefois. Tu compares les temps ! y penses-tu ? Compare aussi les conditions et souviens-toi que je te reprochais alors ta confiance, comme je te reproche aujourd’hui ta frayeur.

Tu t’abuses, ma chère enfant ; on ne se donne point ainsi le change à soi-même : si l’on peut s’étourdir sur son état en n’y pensant point, on le voit tel qu’il est sitôt qu’on veut s’en occuper, et l’on ne se déguise pas plus ses vertus que ses vices. Ta douceur, ta dévotion t’ont donné du penchant à l’humilité. Défie-toi de cette dangereuse vertu qui ne fait qu’animer l’amour-propre en le concentrant et crois que la noble franchise d’une âme droite est préférable à l’orgueil des humbles. S’il faut de la tempérance dans la sagesse, il en faut aussi dans les précautions qu’elle inspire, de peur que des soins ignominieux à la vertu n’avilissent l’âme et n’y réalisent un danger chimérique à force de nous en alarmer. Ne vois-tu pas qu’après s’être relevé d’une chute, il faut se tenir debout et que s’incliner du côté opposé à celui où l’on est tombé, c’est le moyen de tomber encore ? Cousine, tu fus amante comme Héloïse, te voilà dévote comme elle ; plaise à Dieu que ce soit avec plus de succès ! En vérité, si je connaissais moins ta timidité naturelle, tes erreurs seraient capables de m’effrayer à mon tour, et si j’étais aussi scrupuleuse, à force de craindre pour toi, tu me ferais trembler pour moi-même.

Penses-y mieux, mon aimable amie ; toi dont la morale est aussi facile et douce qu’elle est honnête et pure, ne mets-tu point une âpreté trop rude, et qui sort de ton caractère dans tes maximes sur la séparation des sexes. Je conviens avec toi qu’ils ne doivent pas vivre ensemble ni d’une même manière ; mais regarde si cette importante règle n’aurait pas besoin de plusieurs distinctions dans la pratique ; s’il faut l’appliquer indifféremment et sans exception aux femmes et aux filles, à la société générale et aux entretiens particuliers, aux affaires et aux amusements, et si la décence et l’honnêteté qui l’inspirent ne la doivent pas quelquefois tempérer. Tu veux qu’en un pays de bonnes mœurs, où l’on cherche dans le mariage des convenances naturelles, il y ait des assemblées où les jeunes gens des deux sexes puissent se voir, se connaître et s’assortir ; mais tu leur interdis avec grande raison toute entrevue particulière. Ne serait-ce pas tout le contraire pour les femmes et les mères de famille, qui ne peuvent avoir aucun intérêt légitime à se montrer en public, que les soins domestiques retiennent dans l’intérieur de leur maison, et qui ne doivent s’y refuser à rien de convenable à la maîtresse du logis ? Je n’aimerais pas à te voir dans tes caves aller faire goûter les vins aux marchands, ni quitter tes enfants pour aller régler des comptes avec un banquier ; mais, s’il survient un honnête homme qui vienne voir ton mari, ou traiter avec lui de quelque affaire, refuseras-tu de recevoir son hôte en son absence et de lui faire les honneurs de ta maison, de peur de te trouver tête à tête avec lui ? Remonte au principe, et toutes les règles s’expliqueront. Pourquoi pensons-nous que les femmes doivent vivre retirées et séparées des hommes ? Ferons-nous cette injure à notre sexe de croire que ce soit par des raisons tirées de sa faiblesse, et seulement pour éviter le danger des tentations ? Non, ma chère, ces indignes craintes ne conviennent point à une femme de bien, à une mère de famille sans cesse environnée d’objets qui nourrissent en elle des sentiments d’honneur, et livrée aux plus respectables devoirs de la nature. Ce qui nous sépare des hommes, c’est la nature elle-même, qui nous prescrit des occupations différentes ; c’est cette douce et timide modestie qui, sans songer précisément à la chasteté, en est la plus sûre gardienne ; c’est cette réserve attentive et piquante qui, nourrissant à la fois dans les cœurs des hommes et les désirs et le respect, sert pour ainsi dire de coquetterie à la vertu. Voilà pourquoi les époux mêmes ne sont pas exceptés de la règle ; voilà pourquoi les femmes les plus honnêtes conservent en général le plus d’ascendant sur leurs maris, parce qu’à l’aide de cette sage et discrète réserve, sans caprice et sans refus, elles savent au sein de l’union la plus tendre les maintenir à une certaine distance, et les empêchent de jamais se rassasier d’elles. Tu conviendras avec moi que ton précepte est trop général pour ne pas comporter des exceptions ; et que, n’étant point fondé sur un devoir rigoureux, la même bienséance qui l’établit peut quelquefois en dispenser.

La circonspection que tu fondes sur tes fautes passées est injurieuse à ton état présent : je ne la pardonnerais jamais à ton cœur et j’ai bien de la peine à la pardonner à ta raison. Comment le rempart qui défend ta personne n’a-t-il pu te garantir d’une crainte ignominieuse ? Comment se peut-il que ma cousine, ma sœur, mon amie, ma Julie, confonde les faiblesses d’une fille trop sensible avec les infidélités d’une femme coupable ? Regarde tout autour de toi, tu n’y verras rien qui ne doive élever et soutenir ton âme. Ton mari, qui en présume tant, et dont tu as l’estime à justifier ; tes enfants que tu veux former au bien et qui s’honoreront un jour de t’avoir eue pour mère ; ton vénérable père, qui t’est si cher, qui jouit de ton bonheur et s’illustre de sa fille plus même que de ses aïeux ; ton amie, dont le sort dépend du tien et à qui tu dois compte d’un retour auquel elle a contribué ; sa fille, à qui tu dois l’exemple des vertus que tu lui veux inspirer ; ton ami, cent fois plus idolâtre des tiennes que de ta personne, et qui te respecte encore plus que tu ne le redoutes ; toi-même enfin, qui trouves dans ta sagesse le prix des efforts qu’elle t’a coûtés, et qui ne voudras jamais perdre en un moment le fruit de tant de peines ; combien de motifs capables d’animer ton courage te font honte de t’oser défier de toi ! Mais, pour répondre de ma Julie, qu’ai-je besoin de considérer ce qu’elle est ? Il me suffit de savoir ce qu’elle fut durant les erreurs qu’elle déplore. Ah ! si jamais ton cœur eût été capable d’infidélité, je te permettrais de la craindre toujours ; mais, dans l’instant même où tu croyais l’envisager dans l’éloignement, conçois l’horreur qu’elle t’eût faite présente, par celle qu’elle t’inspira dès qu’y penser eût été la commettre.

Je me souviens de l’étonnement avec lequel nous apprenions autrefois qu’il y a des pays où la faiblesse d’une jeune amante est un crime irrémissible, quoique l’adultère d’une femme y porte le doux nom de galanterie, et où l’on se dédommage ouvertement étant mariée de la courte gêne où l’on vivait étant fille. Je sais quelles maximes règnent là-dessus dans le grand monde, où la vertu n’est rien, où tout n’est que vaine apparence, où les crimes s’effacent par la difficulté de les prouver, où la preuve même en est ridicule contre l’usage qui les autorise. Mais toi, Julie, ô toi qui, brûlant d’une flamme pure et fidèle, n’étais coupable qu’aux yeux des hommes, et n’avais rien à te reprocher entre le ciel et toi ; toi qui te faisais respecter au milieu de tes fautes ; toi qui, livrée à d’impuissants regrets, nous forçais d’adorer encore les vertus que tu n’avais plus ; toi qui t’indignais de supporter ton propre mépris quand tout semblait te rendre excusable, oses-tu redouter le crime après avoir payé si cher ta faiblesse ? Oses-tu craindre de valoir moins aujourd’hui que dans les temps qui t’ont tant coûté de larmes ? Non, ma chère ; loin que tes anciens égarements doivent t’alarmer, ils doivent animer ton courage : un repentir si cuisant ne mène point au remords ; et quiconque est si sensible à la honte ne sait point braver l’infamie.

Si jamais une âme faible eut des soutiens contre sa faiblesse, ce sont ceux qui s’offrent à toi ; si jamais une âme forte a pu se soutenir elle-même, la tienne a-t-elle besoin d’appui ? Dis-moi donc quels sont les raisonnables motifs de crainte. Toute ta vie n’a été qu’un combat continuel, où, même après ta défaite, l’honneur, le devoir, n’ont cessé de résister et ont fini par vaincre. Ah ! Julie, croirai-je qu’après tant de tourments et de peines, douze ans de pleurs et six ans de gloire te laissent redouter une épreuve de huit jours ? En deux mots, sois sincère avec toi-même : si le péril existe, sauve ta personne et rougis de ton cœur ; s’il n’existe pas, c’est outrager ta raison, c’est flétrir ta vertu, que de craindre un danger qui ne peut l’atteindre. Ignores-tu qu’il est des tentations déshonorantes qui n’approchèrent jamais d’une âme honnête, qu’il est même honteux de les vaincre et que se précautionner contre elles est moins s’humilier que s’avilir ?

Je ne prétends pas te donner mes raisons pour invincibles, mais te montrer seulement qu’il y en a qui combattent les tiennes ; et cela suffit pour autoriser mon avis. Ne t’en rapporte ni à toi qui ne sais pas te rendre justice, ni à moi qui dans tes défauts n’ai jamais su voir que ton cœur et t’ai toujours adorée, mais à ton mari, qui te voit telle que tu es, et te juge exactement selon ton mérite. Prompte comme tous les gens sensibles à mal juger de ceux qui ne le sont pas, je me défiais de sa pénétration dans les secrets des cœurs tendres ; mais, depuis l’arrivée de notre voyageur, je vois par ce qu’il m’écrit qu’il lit très bien dans les vôtres, et que pas un des mouvements qui s’y passent n’échappe à ses observations. Je les trouve même si fines et si justes, que j’ai rebroussé presque à l’autre extrémité de mon premier sentiment, et je croirais volontiers que les hommes froids, qui consultent plus leurs yeux que leur cœur, jugent mieux des passions d’autrui que les gens turbulents et vifs ou vains comme moi, qui commencent toujours par se mettre à la place des autres et ne savent jamais voir que ce qu’ils sentent. Quoi qu’il en soit, M. de Wolmar te connaît bien ; il t’estime, il t’aime, et son sort est lié au tien : que lui manque-t-il pour que tu lui laisses l’entière direction de ta conduite sur laquelle tu crains de t’abuser ? Peut-être, sentant approcher la vieillesse, veut-il par des épreuves propres à le rassurer prévenir les inquiétudes jalouses qu’une jeune femme inspire ordinairement à un vieux mari ; peut-être le dessein qu’il a demande-t-il que tu puisses vivre familièrement avec ton ami sans alarmer ni ton époux ni toi-même ; peut-être veut-il seulement te donner un témoignage de confiance et d’estime digne de celle qu’il a pour toi. Il ne faut jamais se refuser à de pareils sentiments, comme si l’on n’en pouvait soutenir le poids ; et pour moi, je pense en un mot que tu ne peux mieux satisfaire à la prudence et à la modestie qu’en te rapportant de tout à sa tendresse et à ses lumières.

Veux-tu, sans désobliger M. de Wolmar, te punir d’un orgueil que tu n’eus jamais, et prévenir un danger qui n’existe plus ? Restée seule avec le philosophe, prends contre lui toutes les précautions superflues qui t’auraient été jadis si nécessaires ; impose-toi la même réserve que si avec ta vertu tu pouvais te défier encore de ton cœur et du sien. Évite les conversations trop affectueuses, les tendres souvenirs du passé ; interromps ou préviens les trop longs tête-à-tête ; entoure-toi sans cesse de tes enfants ; reste peu seule avec lui dans la chambre, dans l’Élysée, dans le bosquet, malgré la profanation, surtout prends ces mesures d’une manière si naturelle qu’elles semblent un effet du hasard, et qu’il ne puisse imaginer un moment que tu le redoutes. Tu aimes les promenades en bateau ; tu t’en prives pour ton mari qui craint l’eau, pour tes enfants que tu n’y veux pas exposer : prends le temps de cette absence pour te donner cet amusement en laissant tes enfants sous la garde de la Fanchon. C’est le moyen de te livrer sans risque aux doux épanchements de l’amitié et de jouir paisiblement d’un long tête-à-tête sous la protection des bateliers, qui voient sans entendre, et dont on ne peut s’éloigner avant de penser à ce qu’on fait.

Il me vient encore une idée qui ferait rire beaucoup de gens, mais qui te plaira, j’en suis sûre : c’est de faire en l’absence de ton mari un journal fidèle pour lui être montré à son retour, et de songer au journal dans tous les entretiens qui doivent y entrer. À la vérité, je ne crois pas qu’un pareil expédient fût utile à beaucoup de femmes, mais une âme franche et incapable de mauvaise foi a contre le vice bien des ressources qui manqueront toujours aux autres. Rien n’est méprisable de ce qui tend à garder la pureté ; et ce sont les petites précautions qui conservent les grandes vertus.

Au reste, puisque ton mari doit me voir en passant, il me dira, j’espère, les véritables raisons de son voyage ; et si je ne les trouve pas solides, ou je le détournerai de l’achever, ou quoi qu’il arrive, je ferai ce qu’il n’aura pas voulu faire ; c’est sur quoi tu peux compter. En attendant, en voilà, je pense, plus qu’il n’en faut pour te rassurer contre une épreuve de huit jours. Va, ma Julie, je te connais trop bien pour ne pas répondre de toi autant et plus que de moi-même. Tu seras toujours ce que tu dois et que tu veux être. Quand tu te livrerais à la seule honnêteté de ton âme, tu ne risquerais rien encore ; car je n’ai point de foi aux défaites imprévues : on a beau couvrir du vain nom de faiblesses des fautes toujours volontaires, jamais femme ne succombe qu’elle n’ait voulu succomber, et si je pensais qu’un pareil sort pût t’attendre, crois-moi, crois-en ma tendre amitié, crois-en tous les sentiments qui peuvent naître dans le cœur de ta pauvre Claire, j’aurais un intérêt trop sensible à t’en garantir pour t’abandonner à toi seule.

Ce que M. de Wolmar t’a déclaré des connaissances qu’il avait avant ton mariage me surprend peu ; tu sais que je m’en suis toujours doutée ; et je te dirai de plus que mes soupçons ne se sont pas bornés aux indiscrétions de Babi. Je n’ai jamais pu croire qu’un homme droit et vrai comme ton père, et qui avait tout au moins des soupçons lui-même, pût se résoudre à tromper son gendre et son ami. Que s’il t’engageait si fortement au secret, c’est que la manière de le révéler devenait fort différente de sa part ou de la tienne, et qu’il voulait sans doute y donner un tour moins propre à rebuter M. de Wolmar, que celui qu’il savait bien que tu ne manquerais pas d’y donner toi-même. Mais il faut te renvoyer ton exprès ; nous causerons de tout cela plus à loisir dans un mois d’ici.

Adieu, petite cousine, c’est assez prêcher la prêcheuse : reprends ton ancien métier et pour cause. Je me sens tout inquiète de n’être pas encore avec toi. Je brouille toutes mes affaires en me hâtant de les finir et ne sais guère ce que je fais. Ah ! Chaillot, Chaillot !… si j’étais moins folle !… mais j’espère de l’être toujours.

P. S. À propos, j’oubliais de faire compliment à ton Altesse. Dis-moi, je t’en prie, monseigneur ton mari est-il Atteman, Knès ou Boyard ? Pour moi, je croirai jurer s’il faut t’appeler Madame la Boyarde46. Ô pauvre enfant ! Toi qui as tant gémi d’être née demoiselle, te voilà bien chanceuse d’être la femme d’un prince ! Entre nous cependant, pour une dame de si grande qualité, je te trouve des frayeurs un peu roturières. Ne sais-tu pas que les petits scrupules ne conviennent qu’aux petites gens, et qu’on rit d’un enfant de bonne maison qui prétend être fils de son père ?

46.Madame D’Orbe ignorait apparemment que les deux premiers noms sont en effet des titres distingués, mais qu’un Boyard n’est qu’un simple gentilhomme.