QUATRIÈME PARTIE
LETTRE XIV.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 133 sur 162·Livre complet →
DE M. WOLMAR À MADAME D’ORBE
Je pars pour Étange, petite cousine ; je m’étais proposé de vous voir en allant ; mais un retard dont vous êtes cause me force à plus de diligence et j’aime mieux coucher à Lausanne en revenant pour y passer quelques heures de plus avec vous. Aussi bien j’ai à vous consulter sur plusieurs choses dont il est bon de vous parler d’avance, afin que vous ayez le temps d’y réfléchir avant de m’en dire votre avis.
Je n’ai point voulu vous expliquer mon projet au sujet du jeune homme, avant que sa présence eût confirmé la bonne opinion que j’en avais conçue. Je crois déjà m’être assez assuré de lui pour vous confier entre nous que ce projet est de le charger de l’éducation de mes enfants. Je n’ignore pas que ces soins importants sont le principal devoir d’un père ; mais quand il sera temps de les prendre je serai trop âgé pour les remplir ; et, tranquille et contemplatif par tempérament, j’eus toujours trop peu d’activité pour pouvoir régler celle de la jeunesse. D’ailleurs par la raison qui vous est connue47, Julie ne me verrait point sans inquiétude prendre une fonction dont j’aurais peine à m’acquitter à son gré. Comme par mille autres raisons votre sexe n’est pas propre à ces mêmes soins, leur mère s’occupera tout entière à bien élever son Henriette ; je vous destine pour votre part le gouvernement du ménage sur le plan que vous trouverez établi et que vous avez approuvé ; la mienne sera de voir trois honnêtes gens concourir au bonheur de la maison et de goûter dans ma vieillesse un repos qui sera leur ouvrage.
47.Cette raison n’est pas connue encore du lecteur ; mais il est prié de ne pas s’impatienter.
J’ai toujours vu que ma femme aurait une extrême répugnance à confier ses enfants à des mains mercenaires, et je n’ai pu blâmer ses scrupules. Le respectable état de précepteur exige tant de talents qu’on ne saurait payer, tant de vertus qui ne sont point à prix, qu’il est inutile d’en chercher un avec de l’argent. Il n’y a qu’un homme de génie en qui l’on puisse espérer de trouver les lumières d’un maître ; il n’y a qu’un ami très tendre à qui son cœur puisse inspirer le zèle d’un père ; et le génie n’est guère à vendre, encore moins l’attachement.
Votre ami m’a paru réunir en lui toutes les qualités convenables ; et si j’ai bien connu son âme, je n’imagine pas pour lui de plus grande félicité que de faire dans ces enfants chéris celle de leur mère. Le seul obstacle que je puisse prévoir est dans son affection pour Milord Édouard, qui lui permettra difficilement de se détacher d’un ami si cher et auquel il a de si grandes obligations, à moins qu’Édouard ne l’exige lui-même. Nous attendons bientôt cet homme extraordinaire ; et comme vous avez beaucoup d’empire sur son esprit, s’il ne dément pas l’idée que vous m’en avez donnée, je pourrais bien vous charger de cette négociation près de lui.
Vous avez à présent, petite cousine, la clef de toute ma conduite, qui ne peut que paraître fort bizarre sans cette explication et qui, j’espère, aura désormais l’approbation de Julie et la vôtre. L’avantage d’avoir une femme comme la mienne m’a fait tenter des moyens qui seraient impraticables avec une autre. Si je la laisse en toute confiance avec son ancien amant sous la seule garde de sa vertu, je serais insensé d’établir dans ma maison cet amant avant de m’assurer qu’il eût pour jamais cessé de l’être : et comment pouvoir m’en assurer, si j’avais une épouse sur laquelle je comptasse moins ?
Je vous ai vue quelquefois sourire à mes observations sur l’amour : mais pour le coup je tiens de quoi vous humilier. J’ai fait une découverte que ni vous ni femme au monde, avec toute la subtilité qu’on prête à votre sexe, n’eussiez jamais faite, dont pourtant vous sentirez peut-être l’évidence au premier instant, et que vous tiendrez au moins pour démontrée quand j’aurai pu vous expliquer sur quoi je la fonde. De vous dire que mes jeunes gens sont plus amoureux que jamais, ce n’est pas sans doute une merveille à vous apprendre. De vous assurer au contraire qu’ils sont parfaitement guéris, vous savez ce que peuvent la raison, la vertu ; ce n’est pas là non plus leur plus grand miracle. Mais que ces deux opposés soient vrais en même temps ; qu’ils brûlent plus ardemment que jamais l’un pour l’autre, et qu’il ne règne plus entre eux qu’un honnête attachement ; qu’ils soient toujours amants et ne soient plus qu’amis ; c’est, je pense, à quoi vous vous attendez moins, ce que vous aurez plus de peine à comprendre, et ce qui est pourtant selon l’exacte vérité.
Telle est l’énigme que forment les contradictions fréquentes que vous avez dû remarquer en eux, soit dans leurs discours, soit dans leurs lettres. Ce que vous avez écrit à Julie au sujet du portrait a servi plus que tout le reste à m’en éclaircir le mystère ; et je vois qu’ils sont toujours de bonne foi, même en se démentant sans cesse. Quand je dis eux, c’est surtout le jeune homme que j’entends ; car pour votre amie, on n’en peut parler que par conjecture ; un voile de sagesse et d’honnêteté fait tant de replis autour de son cœur, qu’il n’est plus possible à l’œil humain d’y pénétrer, pas même au sien propre. La seule chose qui me fait soupçonner qu’il lui reste quelque défiance à vaincre, est qu’elle ne cesse de chercher en elle-même ce qu’elle ferait si elle était tout-à-fait guérie et le fait avec tant d’exactitude, que si elle était réellement guérie, elle ne le ferait pas si bien.
Pour votre ami, qui, bien que vertueux, s’effraye moins des sentiments qui lui restent, je lui vois encore tous ceux qu’il eut dans sa première jeunesse ; mais je les vois sans avoir droit de m’en offenser. Ce n’est pas de Julie de Wolmar qu’il est amoureux, c’est de Julie d’Étange ; il ne me hait point comme le possesseur de la personne qu’il aime, mais comme le ravisseur de celle qu’il a aimée. La femme d’un autre n’est point sa maîtresse ; la mère de deux enfants n’est plus son ancienne écolière. Il est vrai qu’elle lui ressemble beaucoup et qu’elle lui en rappelle souvent le souvenir. Il l’aime dans le temps passé : voilà le vrai mot de l’énigme. Ôtez-lui la mémoire, il n’aura plus d’amour.
Ceci n’est pas une vaine subtilité, petite cousine ; c’est une observation très solide, qui, étendue à d’autres amours, aurait peut-être une application bien plus générale qu’il ne paraît. Je pense même qu’elle ne serait pas difficile à expliquer en cette occasion par vos propres idées. Le temps où vous séparâtes ces deux amants fut celui où leur passion était à son plus haut point de véhémence. Peut-être s’ils fussent restés plus longtemps ensemble, se seraient-ils peu à peu refroidis ; mais leur imagination vivement émue les a sans cesse offerts l’un à l’autre tels qu’ils étaient à l’instant de leur séparation. Le jeune homme, ne voyant point dans sa maîtresse les changements qu’y faisait le progrès du temps, l’aimait telle qu’il l’avait vue, et non plus telle qu’elle était48. Pour le rendre heureux il n’était pas question seulement de la lui donner, mais de la lui rendre au même âge et dans les mêmes circonstances où elle s’était trouvée au temps de leurs premières amours ; la moindre altération à tout cela était autant d’ôté du bonheur qu’il s’était promis. Elle est devenue plus belle, mais elle a changé ; ce qu’elle a gagné tourne en ce sens à son préjudice ; car c’est de l’ancienne et non pas d’une autre qu’il est amoureux.
48.Vous êtes bien folles, vous autres femmes, de vouloir donner de la consistance à un sentiment aussi frivole et aussi passager que l’amour. Tout change dans la nature, tout est dans un flux continuel et vous voulez inspirer des feux constants ? et de quel droit prétendez-vous être aimée aujourd’hui parce que vous l’étiez hier ? Gardez donc le même visage, le même âge, la même humeur ; soyez toujours la même et l’on vous aimera toujours, si l’on peut. Mais changer sans cesse et vouloir toujours qu’on vous aime, c’est vouloir qu’à chaque instant on cesse de vous aimer ; ce n’est pas chercher des cœurs constants, c’est en chercher d’aussi changeants que vous.
L’erreur qui l’abuse et le trouble est de confondre les temps et de se reprocher souvent comme un sentiment actuel ce qui n’est que l’effet d’un souvenir trop tendre ; mais je ne sais s’il ne vaut pas mieux achever de le guérir que le désabuser. On tirera peut-être meilleur parti pour cela de son erreur que de ses lumières. Lui découvrir le véritable état de son cœur serait lui apprendre la mort de ce qu’il aime ; ce serait lui donner une affliction dangereuse en ce que l’état de tristesse est toujours favorable à l’amour.
Délivré des scrupules qui le gênent, il nourrirait peut-être avec plus de complaisance des souvenirs qui doivent s’éteindre ; il en parlerait avec moins de réserve ; et les traits de sa Julie ne sont pas tellement effacés en Madame de Wolmar, qu’à force de les y chercher il ne les y pût trouver encore. J’ai pensé qu’au lieu de lui ôter l’opinion des progrès qu’il croit avoir faits et qui sert d’encouragement pour achever, il fallait lui faire perdre la mémoire des temps qu’il doit oublier, en substituant adroitement d’autres idées à celles qui lui sont si chères. Vous, qui contribuâtes à les faire naître, pouvez contribuer plus que personne à les effacer ; mais c’est seulement quand vous serez tout-à-fait avec nous que je veux vous dire à l’oreille ce qu’il faut faire pour cela ; charge qui, si je ne me trompe, ne vous sera pas fort onéreuse. En attendant, je cherche à le familiariser avec les objets qui l’effarouchent, en les lui présentant de manière qu’ils ne soient plus dangereux pour lui. Il est ardent, mais faible et facile à subjuguer. Je profite de cet avantage en donnant le change à son imagination. À la place de sa maîtresse, je le force de voir toujours l’épouse d’un honnête homme et la mère de mes enfants : j’efface un tableau par un autre et couvre le passé du présent. On mène un coursier ombrageux à l’objet qui l’effraie, afin qu’il n’en soit plus effrayé. C’est ainsi qu’il en faut user avec ces jeunes gens dont l’imagination brûle encore, quand leur cœur est déjà refroidi, et leur offre dans l’éloignement des monstres qui disparaissent à leur approche.
Je crois bien connaître les forces de l’un et de l’autre ; je ne les expose qu’à des épreuves qu’ils peuvent soutenir ; car la sagesse ne consiste pas à prendre indifféremment toutes sortes de précautions, mais à choisir celles qui sont utiles et à négliger les superflues. Les huit jours pendant lesquels je les vais laisser ensemble suffiront peut-être pour leur apprendre à démêler leurs vrais sentiments et connaître ce qu’ils sont réellement l’un à l’autre. Plus ils se verront seul à seul, plus ils comprendront aisément leur erreur en comparant ce qu’ils sentiront avec ce qu’ils auraient autrefois senti dans une situation pareille. Ajoutez qu’il leur importe de s’accoutumer sans risque à la familiarité dans laquelle ils vivront nécessairement si mes vues sont remplies. Je vois par la conduite de Julie qu’elle a reçu de vous des conseils qu’elle ne pouvait refuser de suivre sans se faire tort. Quel plaisir je prendrais à lui donner cette preuve que je sens tout ce qu’elle vaut, si c’était une femme auprès de laquelle un mari pût se faire un mérite de sa confiance ! Mais quand elle n’aurait rien gagné sur son cœur, sa vertu resterait la même : elle lui coûterait davantage et ne triompherait pas moins. Au lieu que s’il lui reste aujourd’hui quelque peine intérieure à souffrir, ce ne peut être que dans l’attendrissement d’une conversation de réminiscence, qu’elle ne saura que trop pressentir et qu’elle évitera toujours. Ainsi, vous voyez qu’il ne faut point juger ici de ma conduite par les règles ordinaires, mais par les vues qui me l’inspirent, et par le caractère unique de celle envers qui je la tiens.
Adieu, petite cousine, jusqu’à mon retour. Quoique je n’aie pas donné toutes ces explications à Julie, je n’exige pas que vous lui en fassiez un mystère. J’ai pour maxime de ne point interposer de secrets entre les amis : ainsi je remets ceux-ci à votre discrétion ; faites-en l’usage que la prudence et l’amitié vous inspireront : je sais que vous ne ferez rien que pour le mieux et le plus honnête.