SIXIÈME PARTIE.
LETTRE II.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 152 sur 162·Livre complet →
DE MADAME D’ORBE À MADAME DE WOLMAR.
À merveille, sœur prêcheuse ! mais tu comptes un peu trop, ce me semble, sur l’effet salutaire de tes sermons : sans juger s’ils endormaient beaucoup autrefois ton ami, je t’avertis qu’ils n’endorment point aujourd’hui ton amie ; et celui que j’ai reçu hier au soir, loin de m’exciter au sommeil, me l’a ôté durant la nuit entière. Gare la paraphrase de mon argus, s’il voit cette lettre ! mais j’y mettrai bon ordre et je te jure que tu te brûleras les doigts plutôt que de la lui montrer.
Si j’allais te récapituler point par point, j’empiéterais sur tes droits ; il vaut mieux suivre ma tête ; et puis, pour avoir l’air plus modeste et ne pas te donner trop beau jeu, je ne veux pas d’abord parler de nos voyageurs et du courrier d’Italie. Le pis aller, si cela m’arrive, sera de récrire ma lettre et de mettre le commencement à la fin. Parlons de la prétendue Lady Bomston.
Je m’indigne à ce seul titre. Je ne pardonnerais pas plus à Saint-Preux de le laisser prendre à cette fille, qu’à Édouard de le lui donner, et à toi de le reconnaître. Julie de Wolmar recevoir Lauretta Pisana dans sa maison ! la souffrir auprès d’elle ! eh ! mon enfant, y penses-tu ? Quelle douceur cruelle est-ce là ? Ne sais-tu pas que l’air qui t’entoure est mortel à l’infamie ? La pauvre malheureuse oserait-elle mêler son haleine à la tienne, oserait-elle respirer près de toi ? Elle y serait plus mal à son aise qu’un possédé touché par des reliques ; ton seul regard la ferait rentrer en terre ; ton ombre seule la tuerait.
Je ne méprise point Laure, à Dieu ne plaise : au contraire, je l’admire et la respecte d’autant plus qu’un pareil retour est héroïque et rare. En est-ce assez pour autoriser les comparaisons basses avec lesquelles tu t’oses profaner toi-même ; comme si dans ses plus grandes faiblesses le véritable amour ne gardait pas la personne, et ne rendait pas l’honneur plus jaloux ? Mais je t’entends et je t’excuse. Les objets éloignés et bas se confondent maintenant à ta vue ; dans ta sublime élévation tu regardes la terre et n’en vois plus les inégalités. Ta dévote humilité sait mettre à profit jusqu’à ta vertu.
Hé bien ! que sert tout cela ? Les sentiments naturels en reviennent-ils moins ? L’amour-propre en fait-il moins son jeu ? Malgré toi tu sens ta répugnance, tu la taxes d’orgueil, tu la voudrais combattre, tu l’imputes à l’opinion. Bonne fille ! et depuis quand l’opprobre du vice n’est-il que dans l’opinion ? Quelle société conçois-tu possible avec une femme devant qui l’on ne saurait nommer la chasteté, l’honnêteté, la vertu, sans lui faire verser des larmes de honte, sans ranimer ses douleurs, sans insulter presque à son repentir ? Crois-moi, mon ange, il faut respecter Laure et ne la point voir. La fuir est un égard que lui doivent d’honnêtes femmes ; elle aurait trop à souffrir avec nous.
Écoute. Ton cœur te dit que ce mariage ne se doit point faire : N’est-ce pas te dire qu’il ne se fera point ?… Notre ami, dis-tu, n’en parle pas dans sa lettre… Dans la lettre que tu dis qu’il m’écrit ?… Et tu dis que cette lettre est fort longue ?… Et puis vient le discours de ton mari… il est mystérieux, ton mari !… vous êtes un couple de fripons qui me jouez d’intelligence ; mais… Son sentiment, au reste, n’était pas ici fort nécessaire… surtout pour toi qui as vu la lettre… ni pour moi qui ne l’ai pas vue… car je suis plus sûre de ton ami, du mien, que de toute la philosophie.
Ah çà ! ne voilà-t-il pas déjà cet importun qui revient, on ne sait comment ? Ma foi, de peur qu’il ne revienne encore, puisque je suis sur son chapitre, il faut que je l’épuise, afin de n’en pas faire à deux fois.
N’allons point nous perdre dans le pays des chimères. Si tu n’avais pas été Julie, si ton ami n’eût pas été ton amant, j’ignore ce qu’il eût été pour moi, je ne sais ce que j’aurais été moi-même. Tout ce que je sais bien, c’est que, si sa mauvaise étoile me l’eût adressé d’abord, c’était fait de sa pauvre tête et, que je sois folle ou non, je l’aurais infailliblement rendu fou. Mais qu’importe ce que je pouvais être ? Parlons de ce que je suis. La première chose que j’ai faite a été de t’aimer. Dès nos premiers ans mon cœur s’absorba dans le tien. Toute tendre et sensible que j’eusse été, je ne sus plus aimer ni sentir par moi-même. Tous mes sentiments me vinrent de toi ; toi seule me tins lieu de tout et je ne vécus que pour être ton amie. Voilà ce que vit la Chaillot ; voilà sur quoi elle me jugea ; réponds, cousine, se trompa-t-elle ?
Je fis mon frère de ton ami, tu le sais : l’amant de mon amie me fut comme le fils de ma mère. Ce ne fut point ma raison, mais mon cœur qui fit ce choix. J’eusse été plus sensible encore, que je ne l’aurais pas autrement aimé. Je t’embrassais en embrassant la plus chère moitié de toi-même ; j’avais pour garant de la pureté de mes caresses leur propre vivacité. Une fille traite-t-elle ainsi ce qu’elle aime ? Le traitais-tu toi-même ainsi ? Non, Julie, l’amour chez nous est craintif et timide ; la réserve et la honte sont ses avances, il s’annonce par ses refus, et sitôt qu’il transforme en faveurs les caresses, il en sait bien distinguer le prix. L’amitié est prodigue, mais l’amour est avare.
J’avoue que de trop étroites liaisons sont toujours périlleuses à l’âge où nous étions lui et moi ; mais, tous deux le cœur plein du même objet, nous nous accoutumâmes tellement à le placer entre nous, qu’à moins de t’anéantir nous ne pouvions plus arriver l’un à l’autre. La familiarité même dont nous avions pris la douce habitude, cette familiarité dans tout autre cas si dangereuse, fut alors ma sauvegarde. Nos sentiments dépendent de nos idées, et quand elles ont pris un certain cours, elles en changent difficilement. Nous en avions trop dit sur un ton pour recommencer sur un autre ; nous étions déjà trop loin pour revenir sur nos pas. L’amour veut faire tout son progrès lui-même, il n’aime point que l’amitié lui épargne la moitié du chemin. Enfin, je l’ai dit autrefois, et j’ai lieu de le croire encore, on ne prend guère de baisers coupables sur la même bouche où l’on en prit d’innocents.
À l’appui de tout cela vint celui que le ciel destinait à faire le court bonheur de ma vie. Tu le sais, cousine, il était jeune, bien fait, honnête, attentif, complaisant ; il ne savait pas aimer comme ton ami ; mais c’était moi qu’il aimait ; et quand on a le cœur libre, la passion qui s’adresse à nous a toujours quelque chose de contagieux. Je lui rendis donc du mien tout ce qu’il en restait à prendre, et sa part fut encore assez bonne pour ne lui pas laisser de regret à son choix. Avec cela, qu’avais-je à redouter ? J’avoue même que les droits du sexe joints à ceux du devoir portèrent un moment préjudice aux tiens, et que livrée à mon nouvel état je fus d’abord plus épouse qu’amie ; mais en revenant à toi je te rapportai deux cœurs au lieu d’un, et je n’ai pas oublié depuis, que je suis restée seule chargée de cette double dette.
Que te dirai-je encore, ma douce amie ? Au retour de notre ancien maître, c’était, pour ainsi dire une nouvelle connaissance à faire : je crus le voir avec d’autres yeux ; je crus sentir en l’embrassant un frémissement qui jusque-là m’avait été inconnu ; plus cette émotion me fut délicieuse, plus elle me fit de peur : je m’alarmai comme d’un crime, d’un sentiment qui n’existait peut-être que parce qu’il n’était plus criminel. Je pensai trop que ton amant ne l’était plus et qu’il ne pouvait plus l’être ; je sentis trop qu’il était libre et que je l’étais aussi. Tu sais le reste, aimable cousine, mes frayeurs, mes scrupules te furent connus aussitôt qu’à moi. Mon cœur sans expérience s’intimidait tellement d’un état si nouveau pour lui, que je me reprochais mon empressement de te rejoindre, comme s’il n’eût pas précédé le retour de cet ami. Je n’aimais point qu’il fût précisément où je désirais si fort d’être, et je crois que j’aurais moins souffert de sentir ce désir plus tiède que d’imaginer qu’il ne fût pas tout pour toi.
Enfin, je te rejoignis et je fus presque rassurée. Je m’étais moins reproché ma faiblesse après t’en avoir fait l’aveu. Près de toi je me la reprochais moins encore ; je crus m’être mise à mon tour sous ta garde, et je cessai de craindre pour moi. Je résolus, par ton conseil même de ne point changer de conduite avec lui. Il est constant qu’une plus grande réserve eût été une espèce de déclaration ; et ce n’était que trop de celles qui pouvaient m’échapper malgré moi, sans en faire une volontaire. Je continuai donc d’être badine par honte et familière par modestie ; mais peut-être tout cela, se faisant moins naturellement, ne se faisait-il plus avec la même mesure. De folâtre que j’étais, je devins tout-à-fait folle ; et ce qui m’en accrut la confiance, fut de sentir que je pouvais l’être impunément. Soit que l’exemple de ton retour à toi-même me donnât plus de force pour t’imiter ; soit que ma Julie épure tout ce qui l’approche, je me trouvai tout-à-fait tranquille et il ne me resta de mes premières émotions qu’un sentiment très doux, il est vrai, mais calme et paisible, et qui ne demandait rien de plus à mon cœur que la durée de l’état où j’étais.
Oui, chère amie, je suis tendre et sensible aussi bien que toi ; mais je le suis d’une autre manière. Mes affections sont plus vives ; les tiennes sont plus pénétrantes. Peut-être avec des sens plus animés, ai-je plus de ressources pour leur donner le change ; et cette même gaieté qui coûte l’innocence à tant d’autres me l’a toujours conservée. Ce n’a pas toujours été sans peine, il faut l’avouer. Le moyen de rester veuve à mon âge, et de ne pas sentir quelquefois que les jours ne sont que la moitié de la vie ? Mais comme tu l’as dit et comme tu l’éprouves, la sagesse est un grand moyen d’être sage ; car avec toute ta bonne contenance, je ne te crois pas dans un cas fort différent du mien. C’est alors que l’enjouement vient à mon secours et fait plus, peut-être, pour la vertu que n’eussent fait les graves leçons de la raison. Combien de fois dans le silence de la nuit, où l’on ne peut s’échapper à soi-même, j’ai chassé des idées importunes en méditant des tours pour le lendemain ! combien de fois j’ai sauvé les dangers d’un tête-à-tête par une saillie extravagante ! tiens, ma chère, il y a toujours, quand on est faible, un moment où la gaieté devient sérieuse, et ce moment ne viendra point pour moi. Voilà ce que je crois sentir ; et de quoi je t’ose répondre.
Après cela, je te confirme librement tout ce que je t’ai dit dans l’Élysée sur l’attachement que j’ai senti naître, et sur tout le bonheur dont j’ai joui cet hiver. Je m’en livrais de meilleur cœur au charme de vivre avec ce que j’aime, en sentant que je ne désirais rien de plus. Si ce temps eût duré toujours, je n’en aurais jamais souhaité un autre. Ma gaieté venait de contentement, et non d’artifice. Je tournois en espièglerie le plaisir de m’occuper de lui sans cesse. Je sentais qu’en me bornant à rire je ne m’apprêtais point de pleurs.
Ma foi, cousine, j’ai cru m’apercevoir quelquefois que le jeu ne lui déplaisait pas trop à lui-même. Le rusé n’était pas fâché d’être fâché ; et il ne s’apaisait avec tant de peine que pour se faire apaiser plus longtemps. J’en tirais occasion de lui tenir des propos assez tendres en paraissant me moquer de lui ; c’était à qui des deux serait le plus enfant. Un jour qu’en ton absence il jouait aux échecs avec ton mari, et que je jouais au volant avec la Fanchon dans la même salle, elle avait le mot, et j’observais notre philosophe. À son air humblement fier et à la promptitude de ses coups, je vis qu’il avait beau jeu. La table était petite et l’échiquier débordait. J’attendis le moment ; et sans paraître y tâcher, d’un revers de raquette je renversai l’échec-et-mat. Tu ne vis de tes jours pareille colère, il était si furieux que lui ayant laissé le choix d’un soufflet ou d’un baiser pour ma pénitence, il se détourna quand je lui présentai la joue. Je lui demandai pardon ; il fut inflexible : il m’aurait laissée à genoux si je m’y étais mise. Je finis par lui faire une autre pièce qui lui fit oublier la première et nous fûmes meilleurs amis que jamais.
Avec une autre méthode, infailliblement je m’en serais moins bien tirée ; et je m’aperçus une fois que si le jeu fût devenu sérieux, il eût pu trop l’être. C’était un soir qu’il nous accompagnait ce duo si simple et si touchant de Leo, vado a morir, ben mio. Tu chantais avec assez de négligence, je n’en faisais pas de même ; et, comme j’avais une main appuyée sur le clavecin, au moment le plus pathétique et où j’étais moi-même émue, il appliqua sur cette main un baiser que je sentis sur mon cœur. Je ne connais pas bien les baisers de l’amour, mais ce que je peux te dire, c’est que jamais l’amitié, pas même la nôtre, n’en a donné ni reçu de semblable à celui-là. Hé bien ! mon enfant, après de pareils moments que devient-on quand on s’en va rêver seule et qu’on emporte avec soi leur souvenir ? Moi, je troublai la musique, il fallut danser, je fis danser le philosophe, on soupa presque en l’air, on veilla fort avant dans la nuit, je fus me coucher bien lasse et je ne fis qu’un sommeil.
J’ai donc de fort bonnes raisons pour ne point gêner mon humeur ni changer de manières. Le moment qui rendra ce changement nécessaire est si près, que ce n’est pas la peine d’anticiper. Le temps ne viendra que trop tôt d’être prude et réservée ; tandis que je compte encore par vingt, je me dépêche d’user de mes droits ; car passé la trentaine on n’est plus folle mais ridicule ; et ton épilogueur d’homme ose bien me dire qu’il ne me reste que six mois encore à retourner la salade avec les doigts. Patience ! pour payer ce sarcasme, je prétends la lui retourner dans six ans, je te jure qu’il faudra qu’il la mange ; mais revenons.
Si l’on n’est pas maître de ses sentiments, au moins on l’est de sa conduite. Sans doute je demanderais au ciel un cœur plus tranquille, mais puissé-je à mon dernier jour offrir au souverain juge une vie aussi peu criminelle que celle que j’ai passée cet hiver ! En vérité, je ne me reprochais rien auprès du seul homme qui pouvait me rendre coupable. Ma chère, il n’en est pas de même depuis qu’il est parti ; en m’accoutumant à penser à lui dans son absence, j’y pense à tous les instants du jour ; et je trouve son image plus dangereuse que sa personne. S’il est loin, je suis amoureuse ; s’il est près, je ne suis qu’une folle ; qu’il revienne, et je ne le crains plus.
Au chagrin de son éloignement s’est jointe l’inquiétude de son rêve. Si tu as tout mis sur le compte de l’amour, tu t’es trompée ; l’amitié avait part à ma tristesse. Depuis leur départ je te voyais pâle et changée ; à chaque instant je pensais te voir tomber malade. Je ne suis pas crédule, mais craintive. Je sais bien qu’un songe n’amène pas un événement, mais j’ai toujours peur que l’événement n’arrive à sa suite. À peine ce maudit rêve m’a-t-il laissé une nuit tranquille, jusqu’à ce que je t’aie vue bien remise et reprendre tes couleurs. Dussé-je avoir mis sans le savoir un intérêt suspect à cet empressement, il est sûr que j’aurais donné tout au monde pour qu’il se fût montré quand il s’en retourna comme un imbécile. Enfin ma vaine terreur s’en est allée avec ton mauvais visage. Ta santé, ton appétit, ont plus fait que tes plaisanteries ; et je t’ai vue si bien argumenter à table contre mes frayeurs, qu’elles se sont tout-à-fait dissipées. Pour surcroît de bonheur il revient ; et j’en suis charmée à tous égards. Son retour ne m’alarme point, il me rassure ; et sitôt que nous le verrons, je ne craindrai plus rien pour tes jours ni pour mon repos. Cousine, conserve-moi mon amie et ne sois point en peine de la tienne ; je réponds d’elle tant qu’elle t’aura… Mais, mon Dieu, qu’ai-je donc qui m’inquiète encore et me serre le cœur sans savoir pourquoi ? Ah ! mon enfant, faudra-t-il un jour qu’une des deux survive à l’autre ? Malheur à celle sur qui doit tomber un sort si cruel ! elle restera peu digne de vivre, ou sera morte avant sa mort.
Pourrais-tu me dire à propos de quoi je m’épuise en sottes lamentations ? Foin de ces terreurs paniques qui n’ont pas le sens commun ! au lieu de parler de mort, parlons de mariage, cela sera plus amusant. Il y a longtemps que cette idée est venue à ton mari ; et s’il ne m’en eût jamais parlé, peut-être ne me fût-elle point venue à moi-même. Depuis lors j’y ai pensé quelquefois, et toujours avec dédain. Fi ! cela vieillit une jeune veuve ; si j’avais des enfants d’un second lit, je me croirais la grand’mère de ceux du premier. Je te trouve aussi fort bonne de faire avec légèreté les honneurs de ton amie, et de regarder cet arrangement comme un soin de ta bénigne charité. Oh bien ! je t’apprends, moi, que toutes les raisons fondées sur tes soucis obligeants ne valent pas la moindre des miennes contre un second mariage.
Parlons sérieusement. Je n’ai pas l’âme assez basse pour faire entrer dans ces raisons la honte de me rétracter d’un engagement téméraire pris avec moi seule, ni la crainte du blâme en faisant mon devoir, ni l’inégalité des fortunes dans un cas où tout l’honneur est pour celui des deux à qui l’autre veut bien devoir la sienne ; mais, sans répéter ce que je t’ai dit tant de fois sur mon humeur indépendante et sur mon éloignement naturel pour le joug du mariage, je me tiens à une seule objection, et je la tire de cette voix si sacrée que personne au monde ne respecte autant que toi. Lève cette objection, cousine, et je me rends. Dans tous ces jeux qui te donnent tant d’effroi, ma conscience est tranquille. Le souvenir de mon mari ne me fait point rougir ; j’aime à l’appeler à témoin de mon innocence : et pourquoi craindrais-je de faire devant son image tout ce que je faisais devant lui ? En serait-il de même, ô Julie, si je violais les saints engagements qui nous unirent ; que j’osasse jurer à un autre l’amour éternel que je lui jurai tant de fois ; que mon cœur, indignement partagé, dérobât à sa mémoire ce qu’il donnerait à son successeur, et ne pût sans offenser l’un des deux remplir ce qu’il doit à l’autre ? Cette même image qui m’est si chère ne me donnerait qu’épouvante et qu’effroi ; sans cesse elle viendrait empoisonner mon bonheur, et son souvenir qui fait la douceur de ma vie en ferait le tourment. Comment oses-tu me parler de donner un successeur à mon mari, après avoir juré de n’en jamais donner au tien ? comme si les raisons que tu m’allègues t’étaient moins applicables en pareil cas ! Ils s’aimèrent... C’est pis encore. Avec quelle indignation verrait-il un homme qui lui fut cher usurper ses droits et rendre sa femme infidèle ! Enfin, quand il serait vrai que je ne lui dois plus rien à lui-même, ne dois-je rien au cher gage de son amour ? et puis-je croire qu’il eût jamais voulu de moi, s’il eût prévu que j’eusse un jour exposé sa fille unique à se voir confondue avec les enfants d’un autre ?
Encore un mot et j’ai fini. Qui t’a dit que tous les obstacles viendraient de moi seule ? En répondant de celui que cet engagement regarde, n’as-tu point plutôt consulté ton désir que ton pouvoir ? Quand tu serais sûre de son aveu, n’aurais-tu donc aucun scrupule de m’offrir un cœur usé par une autre passion ? Crois-tu que le mien dût s’en contenter, et que je pusse être heureuse avec un homme que je ne rendrais pas heureux ? Cousine, penses-y mieux ; sans exiger plus d’amour que je n’en puis ressentir moi-même, tous les sentiments que j’accorde je veux qu’ils me soient rendus ; et je suis trop honnête femme pour pouvoir me passer de plaire à mon mari. Quel garant as-tu donc de tes espérances ? Un certain plaisir à se voir, qui peut être l’effet de la seule amitié ; un transport passager qui peut naître à notre âge de la seule différence du sexe ; tout cela suffit-il pour les fonder ? Si ce transport eût produit quelque sentiment durable, est-il croyable qu’il s’en fût tu non seulement à moi, mais à toi, mais à ton mari, de qui ce propos n’eût pu qu’être favorablement reçu ? En a-t-il jamais dit un mot à personne ? Dans nos tête-à-tête a-t-il jamais été question que de toi ? A-t-il jamais été question de moi dans les vôtres ? Puis-je penser que, s’il avait eu là-dessus quelque secret pénible à garder, je n’aurais jamais aperçu sa contrainte, ou qu’il ne lui serait jamais échappé d’indiscrétion ? Enfin, même depuis son départ, de laquelle de nous deux parle-t-il le plus dans ses lettres, de laquelle est-il occupé dans ses songes ? Je t’admire de me croire sensible et tendre, et de ne pas imaginer que je me dirai tout cela ! Mais j’aperçois vos ruses, ma mignonne ; c’est pour vous donner droit de représailles que vous m’accusez d’avoir jadis sauvé mon cœur aux dépens du vôtre. Je ne suis pas la dupe de ce tour-là.
Voilà toute ma confession, cousine : je l’ai faite pour t’éclairer et non pour te contredire. Il me reste à te déclarer ma résolution sur cette affaire. Tu connais à présent mon intérieur aussi bien et peut-être mieux que moi-même : mon honneur, mon bonheur, te sont chers autant qu’à moi ; et dans le calme des passions la raison te fera mieux voir où je dois trouver l’un et l’autre. Charge-toi donc de ma conduite ; je t’en remets l’entière direction. Rentrons dans notre état naturel et changeons entre nous de métier ; nous nous en tirerons mieux toutes deux. Gouverne ; je serai docile : c’est à toi de vouloir ce que je dois faire, à moi de faire ce que tu voudras. Tiens mon âme à couvert dans la tienne ; que sert aux inséparables d’en avoir deux ?
Ah ça ! revenons à présent à nos voyageurs. Mais j’ai déjà tant parlé de l’un que je n’ose plus parler de l’autre, de peur que la différence du style ne se fît un peu trop sentir, et que l’amitié même que j’ai pour l’Anglais ne dît trop en faveur du Suisse, et puis, que dire sur des lettres qu’on n’a pas vues ? Tu devais bien au moins m’envoyer celle de Milord Édouard ; mais tu n’as osé l’envoyer sans l’autre et tu as fort bien fait… Tu pouvais pourtant faire mieux encore… Ah ! vivent les duègnes de vingt ans ! elles sont plus traitables qu’à trente.
Il faut au moins que je me venge en t’apprenant ce que tu as opéré par cette belle réserve ; c’est de me faire imaginer la lettre en question… cette lettre si… cent fois plus si, qu’elle ne l’est réellement. De dépit je me plais à la remplir de choses qui n’y sauraient être. Va, si je n’y suis pas adorée, c’est à toi que je ferai payer tout ce qu’il en faudra rabattre.
En vérité, je ne sais après tout cela comment tu m’oses parler du courrier d’Italie. Tu prouves que mon tort ne fut pas de l’attendre, mais de ne pas l’attendre assez longtemps. Un pauvre petit quart d’heure de plus, j’allais au-devant du paquet, je m’en emparais la première, je lisais le tout à mon aise ; et c’était mon tour de me faire valoir. Les raisins sont trop verts. On me retient deux lettres ; mais j’en ai deux autres que, quoi que tu puisses croire, je ne changerais sûrement pas contre celle-là, quand tous les si du monde y seraient. Je te jure que si celle d’Henriette ne tient pas sa place à côté de la tienne, c’est qu’elle la passe, et que ni toi ni moi n’écrirons de la vie rien d’aussi joli, et puis on se donnera les airs de traiter ce prodige de petite impertinente ! Ah ! c’est assurément pure jalousie. En effet, te voit-on jamais à genoux devant elle lui baiser humblement les deux mains l’une après l’autre ? grâce à toi, la voilà modeste comme une vierge et grave comme un Caton ; respectant tout le monde ; jusqu’à sa mère : il n’y a plus le mot pour rire à ce qu’elle dit ; à ce qu’elle écrit, passe encore. Aussi, depuis que j’ai découvert ce nouveau talent, avant que tu gâtes ses lettres comme ses propos, je compte établir de sa chambre à la mienne un courrier d’Italie dont on n’escamotera point les paquets.
Adieu, petite cousine. Voilà des réponses qui t’apprendront à respecter mon crédit renaissant. Je voulais te parler de ce pays et de ses habitants, mais il faut mettre fin à ce volume ; et puis tu m’as toute brouillée avec tes fantaisies ; et le mari m’a presque fait oublier les hôtes. Comme nous avons encore cinq ou six jours à rester ici, et que j’aurai le temps de mieux revoir le peu que j’ai vu, tu ne perdras rien pour attendre, et tu peux compter sur un second tome avant mon départ.