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SIXIÈME PARTIE.

LETTRE III.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 153 sur 162·Livre complet →

DE MILORD ÉDOUARD À M. DE WOLMAR.

Non, cher Wolmar, vous ne vous êtes point trompé ; le jeune homme est sûr ; mais moi je ne le suis guère, et j’ai failli payer cher l’expérience qui m’en a convaincu. Sans lui je succombais moi-même à l’épreuve que je lui avais destinée. Vous savez que, pour contenter sa reconnaissance et remplir son cœur de nouveaux objets, j’affectais de donner à ce voyage plus d’importance qu’il n’en avait réellement. D’anciens penchants à flatter, une vieille habitude à suivre encore une fois, voilà, avec ce qui se rapportait à Saint-Preux, tout ce qui m’engageait à l’entreprendre. Dire les derniers adieux aux attachements de ma jeunesse, ramener un ami parfaitement guéri, voilà tout le fruit que j’en voulais recueillir.

Je vous ai marqué que le songe de Villeneuve m’avait laissé des inquiétudes. Ce songe me rendit suspects les transports de joie auxquels il s’était livré, quand je lui avais annoncé qu’il était le maître d’élever vos enfants et de passer sa vie avec vous. Pour mieux l’observer dans les effusions de son cœur, j’avais d’abord prévenu ses difficultés ; en lui déclarant que je m’établirais moi-même avec vous, je ne laissais plus à son amitié d’objections à me faire ; mais de nouvelles résolutions me firent changer de langage.

Il n’eut pas vu trois fois la marquise, que nous fûmes d’accord sur son compte. Malheureusement pour elle, elle voulut le gagner et ne fit que lui montrer ses artifices. L’infortunée ! que de grandes qualités sans vertu ! que d’amour sans honneur ! Cet amour ardent et vrai me touchait, m’attachait, nourrissait le mien ; mais il prit la teinte de son âme noire et finit par me faire horreur. Il ne fut plus question d’elle.

Quand il eut vu Laure, qu’il connut son cœur, sa beauté, son esprit et cet attachement sans exemple, trop fait pour me rendre heureux, je résolus de me servir d’elle pour bien éclaircir l’état de Saint-Preux. Si j’épouse Laure, lui dis-je, mon dessein n’est pas de la mener à Londres, où quelqu’un pourrait la reconnaître, mais dans des lieux où l’on sait honorer la vertu partout où elle est ; vous remplirez votre emploi et nous ne cesserons point de vivre ensemble. Si je ne l’épouse pas, il est temps de me recueillir. Vous connaissez ma maison d’Oxfordshire et vous choisirez d’élever les enfants d’un de vos amis, ou d’accompagner l’autre dans sa solitude. Il me fit la réponse à laquelle je pouvais m’attendre ; mais je voulais l’observer par sa conduite. Car si, pour vivre à Clarens, il favorisait un mariage qu’il eût dû blâmer, ou si, dans cette occasion délicate, il préférait à son bonheur la gloire de son ami, dans l’un et dans l’autre cas l’épreuve était faite, et son cœur était jugé.

Je le trouvai d’abord tel que je le désirais, ferme contre le projet que je feignais d’avoir, et armé de toutes les raisons qui devaient m’empêcher d’épouser Laure. Je sentais ces raisons mieux que lui, mais je la voyais sans cesse, et je la voyais affligée et tendre. Mon cœur tout-à-fait détaché de la marquise, se fixa par ce commerce assidu. Je trouvai dans les sentiments de Laure de quoi redoubler l’attachement qu’elle m’avait inspiré. J’eus honte de sacrifier à l’opinion, que je méprisais, l’estime que je devais à son mérite ; ne devais-je rien aussi à l’espérance que je lui avais donnée, sinon par mes discours, au moins par mes soins ? Sans avoir rien promis, ne rien tenir, c’était la tromper ; cette tromperie était barbare. Enfin joignant à mon penchant une espèce de devoir, et songeant plus à mon bonheur qu’à ma gloire, j’achevai de l’aimer par raison ; je résolus de pousser la feinte aussi loin qu’elle pouvait aller et jusqu’à la réalité même, si je ne pouvais m’en tirer autrement sans injustice.

Cependant je sentis augmenter mon inquiétude sur le compte du jeune homme, voyant qu’il ne remplissait pas dans toute sa force le rôle dont il s’était chargé. Il s’opposait à mes vues, il improuvait le nœud que je voulais former ; mais il combattait mal mon inclination naissante, et me parlait de Laure avec tant d’éloges, qu’en paraissant me détourner de l’épouser, il augmentait mon penchant pour elle. Ces contradictions m’alarmèrent. Je ne le trouvais point aussi ferme qu’il aurait dû l’être. Il semblait n’oser heurter de front mon sentiment, il mollissait contre ma résistance, il craignait de me fâcher, il n’avait point à mon gré pour son devoir l’intrépidité qu’il inspire à ceux qui l’aiment.

D’autres observations augmentèrent ma défiance ; je sus qu’il voyait Laure en secret ; je remarquais entre eux des signes d’intelligence. L’espoir de s’unir à celui qu’elle avait tant aimé ne la rendait point gaie. Je lisais bien la même tendresse dans ses regards, mais cette tendresse n’était plus mêlée de joie à mon abord, la tristesse y dominait toujours. Souvent, dans les plus doux épanchements de son cœur, je la voyais jeter sur le jeune homme un coup d’œil à la dérobée, et ce coup d’œil était suivi de quelques larmes qu’on cherchait à me cacher. Enfin le mystère fut poussé au point que j’en fus alarmé. Jugez de ma surprise. Que pouvais-je penser ? N’avais-je réchauffé qu’un serpent dans mon sein ? Jusqu’où n’osais-je point porter mes soupçons et lui rendre son ancienne injustice ! Faibles et malheureux que nous sommes ! c’est nous qui faisons nos propres maux. Pourquoi nous plaindre que les méchants nous tourmentent, si les bons se tourmentent encore entre eux ?

Tout cela ne fit qu’achever de me déterminer. Quoique j’ignorasse le fond de cette intrigue, je voyais que le cœur de Laure était toujours le même ; et cette épreuve ne me la rendait que plus chère. Je me proposais d’avoir une explication avec elle avant la conclusion ; mais je voulais attendre jusqu’au dernier moment, pour prendre auparavant par moi-même tous les éclaircissements possibles. Pour lui, j’étais résolu de me convaincre, de le convaincre, enfin d’aller jusqu’au bout avant que de lui rien dire ni de prendre un parti par rapport à lui, prévoyant une rupture infaillible, et ne voulant pas mettre un bon naturel et vingt ans d’honneur en balance avec des soupçons.

La marquise n’ignorait rien de ce qui se passait entre nous. Elle avait des épies dans le couvent de Laure, et parvint à savoir qu’il était question de mariage. Il n’en fallut pas davantage pour réveiller ses fureurs ; elle m’écrivit des lettres menaçantes. Elle fit plus que d’écrire ; mais comme ce n’était pas la première fois, et que nous étions sur nos gardes, ses tentatives furent vaines. J’eus seulement le plaisir de voir dans l’occasion que Saint-Preux savait payer de sa personne, et ne marchandait pas sa vie pour sauver celle d’un ami.

Vaincue par les transports de sa rage, la marquise tomba malade et ne se releva plus. Ce fut là le terme de ses tourments92 et de ses crimes. Je ne pus apprendre son état sans en être affligé. Je lui envoyai le docteur Eswin ; Saint-Preux y fut de ma part : elle ne voulut voir ni l’un ni l’autre ; elle ne voulut pas même entendre parler de moi et m’accabla d’imprécations horribles chaque fois qu’elle entendit prononcer mon nom. Je gémis sur elle et sentis mes blessures prêtes à se rouvrir. La raison vainquit encore ; mais j’eusse été le dernier des hommes de songer au mariage, tandis qu’une femme qui me fut si chère était à l’extrémité. Saint-Preux, craignant qu’enfin je ne pusse résister au désir de la voir, me proposa le voyage de Naples et j’y consentis.

92.Par la lettre Milord Édouard ci-devant supprimée, on voit qu’il pensait qu’à la mort des méchants leurs âmes étaient anéanties

Le surlendemain de notre arrivée, je le vis entrer dans ma chambre avec une contenance ferme et grave, et tenant une lettre à la main. Je m’écriai : La marquise est morte ? – Plût à Dieu ! reprit-il froidement, il vaut mieux n’être plus que d’exister pour mal faire. Mais ce n’est pas d’elle que je viens vous parler ; écoutez-moi. J’attendis en silence.

Milord, me dit-il, en me donnant le saint nom d’ami, vous m’apprîtes à le porter. J’ai rempli la fonction dont vous m’avez chargé ; et vous voyant prêt à vous oublier, j’ai dû vous rappeler à vous-même. Vous n’avez pu rompre une chaîne que par une autre. Toutes deux étaient indignes de vous. S’il n’eût été question que d’un mariage inégal, je vous aurais dit : Songez que vous êtes pair d’Angleterre et renoncez aux honneurs du monde, ou respectez l’opinion. Mais un mariage abject !… vous !… Choisissez mieux votre épouse. Ce n’est pas assez qu’elle soit vertueuse, elle doit être sans tache… La femme d’Édouard Bomston n’est pas facile à trouver. Voyez ce que j’ai fait.

Alors il me remit la lettre. Elle était de Laure. Je ne l’ouvris pas sans émotion. « L’amour a vaincu, me disait-elle ; vous avez voulu m’épouser ; je suis contente. Votre ami m’a dicté mon devoir ; je le remplis sans regret. En vous déshonorant, j’aurais vécu malheureuse ; en vous laissant votre gloire, je crois la partager. Le sacrifice de tout mon bonheur à un devoir si cruel me fait oublier la honte de ma jeunesse. Adieu, dès cet instant je cesse d’être en votre pouvoir et au mien. Adieu pour jamais. Ô Édouard ! ne portez pas le désespoir dans ma retraite ; écoutez mon dernier vœu. Ne donnez à nulle autre une place que je n’ai pu remplir. Il fut au monde un cœur fait pour vous, et c’était celui de Laure. »

L’agitation m’empêchait de parler. Il profita de mon silence pour me dire qu’après mon départ elle avait pris le voile dans le couvent où elle était pensionnaire ; que la cour de Rome, informée qu’elle devait épouser un luthérien, avait donné des ordres pour m’empêcher de la revoir ; et il m’avoua franchement qu’il avait pris tous ces soins de concert avec elle. Je ne m’opposai point à vos projets, continua-t-il, aussi vivement que je l’aurais pu, craignant un retour à la marquise, et voulant donner le change à cette ancienne passion par celle de Laure. En vous voyant aller plus loin qu’il ne fallait, je fis d’abord parler la raison ; mais ayant trop acquis par mes propres fautes le droit de me défier d’elle, je sondai le cœur de Laure ; et y trouvant toute la générosité qui est inséparable du véritable amour, je m’en prévalus pour la porter au sacrifice qu’elle vient de faire. L’assurance de n’être plus l’objet de votre mépris lui releva le courage et la rendit plus digne de votre estime. Elle a fait son devoir ; il faut faire le vôtre.

Alors, s’approchant avec transport, il me dit en me serrant contre sa poitrine : Ami, je lis, dans le sort commun que le ciel nous envoie, la loi commune qu’il nous prescrit. Le règne de l’amour est passé, que celui de l’amitié commence ; mon cœur n’entend plus que sa voix sacrée, il ne connaît plus d’autre chaîne que celle qui me lie à toi. Choisis le séjour que tu veux habiter : Clarens, Oxford, Londres, Paris ou Rome ; tout me convient, pourvu que nous y vivions ensemble. Va, viens où tu voudras, cherche un asile en quelque lieu que ce puisse être, je te suivrai partout. J’en fais le serment solennel à la face du Dieu vivant, je ne te quitte plus qu’à la mort.

Je fus touché. Le zèle et le feu de cet ardent jeune homme éclataient dans ses yeux. J’oubliai la marquise et Laure. Que peut-on regretter au monde quand on y conserve un ami ? Je vis aussi, par le parti qu’il prit sans hésiter dans cette occasion, qu’il était guéri véritablement, et que vous n’aviez pas perdu vos peines ; enfin j’osai croire, par le vœu qu’il fit de si bon cœur de rester attaché à moi, qu’il l’était plus à la vertu qu’à ses anciens penchants. Je puis donc vous le ramener en toute confiance. Oui, cher Wolmar, il est digne d’élever des hommes, et, qui plus est, d’habiter votre maison.

Peu de jours après j’appris la mort de la marquise. Il y avait longtemps pour moi qu’elle était morte ; cette perte ne me toucha plus. Jusqu’ici j’avais regardé le mariage comme une dette que chacun contracte à sa naissance envers son espèce, envers son pays, et j’avais résolu de me marier moins par inclination que par devoir. J’ai changé de sentiment. L’obligation de se marier n’est pas commune à tous ; elle dépend pour chaque homme de l’état où le sort l’a placé : c’est pour le peuple, pour l’artisan, pour le villageois, pour les hommes vraiment utiles, que le célibat est illicite ; pour les ordres qui dominent les autres, auxquels tout tend sans cesse, et qui ne sont toujours que trop remplis, il est permis et même convenable. Sans cela l’état ne fait que se dépeupler par la multiplication des sujets qui lui sont à charge. Les hommes auront toujours assez de maîtres et l’Angleterre manquera plutôt de laboureurs que de pairs.

Je me crois donc libre et maître de moi dans la condition où le ciel m’a fait naître. À l’âge où je suis on ne répare plus les pertes que mon cœur a faites. Je le dévoue à cultiver ce qui me reste, et ne puis mieux le rassembler qu’à Clarens. J’accepte donc toutes vos offres, sous les conditions que ma fortune y doit mettre, afin qu’elle ne me soit pas inutile. Après l’engagement qu’a pris Saint-Preux, je n’ai plus d’autre moyen de le tenir auprès de vous que d’y demeurer moi-même ; et si jamais il y est de trop, il me suffira d’en partir. Le seul embarras qui me reste est pour mes voyages d’Angleterre ; car quoique je n’aie plus aucun crédit dans le parlement, il me suffit d’en être membre pour faire mon devoir jusqu’à la fin. Mais j’ai un collègue et un ami sûr, que je puis charger de ma voix dans les affaires courantes. Dans les occasions où je croirai devoir m’y trouver moi-même, notre élève pourra m’accompagner, même avec les siens quand ils seront un peu plus grands, et que vous voudrez bien nous les confier. Ces voyages ne sauraient que leur être utiles et ne seront pas assez longs pour affliger beaucoup leur mère.

Je n’ai point montré cette lettre à Saint-Preux ; ne la montrez pas entière à vos dames : il convient que le projet de cette épreuve ne soit jamais connu que de vous et de moi. Au surplus, ne leur cachez rien de ce qui fait honneur à mon digne ami, même à mes dépens. Adieu, cher Wolmar. Je vous envoie les dessins de mon pavillon : réformez, changez comme il vous plaira ; mais faites-y travailler dès à présent, s’il se peut. J’en voulais ôter le salon de musique ; car tous mes goûts sont éteints et je ne me soucie plus de rien. Je le laisse, à la prière de Saint-Preux qui se propose d’exercer dans ce salon vos enfants. Vous recevrez aussi quelques livres pour l’augmentation de votre bibliothèque. Mais que trouverez-vous de nouveau dans des livres ? Ô Wolmar ! il ne vous manque que d’apprendre à lire dans celui de la nature pour être le plus sage des mortels.