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SIXIÈME PARTIE.

LETTRE IX.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 159 sur 162·Livre complet →

DE FANCHON ANET À SAINT-PREUX.

Ah ! monsieur, ah ! mon bienfaiteur, que me charge-t-on de vous apprendre !… Madame… ma pauvre maîtresse… Ô Dieu ! je vois déjà votre frayeur… mais vous ne voyez pas notre désolation… je n’ai pas un moment à perdre ; il faut vous dire… il faut courir… je voudrais déjà vous avoir tout dit… Ah ! que deviendrez-vous quand vous saurez notre malheur ?

Toute la famille alla dîner à Chillon. M. le baron, qui allait en Savoie passer quelques jours au château de Blonay, partit après le dîner. On l’accompagna quelques pas ; puis on se promena le long de la digue. Madame d’Orbe et Madame la baillive marchaient devant avec monsieur. Madame suivait, tenant d’une main Henriette et de l’autre Marcellin. J’étais derrière avec l’aîné. Monseigneur le bailli, qui s’était arrêté pour parler à quelqu’un, vint rejoindre la compagnie, et offrit le bras à madame. Pour le prendre elle me renvoie Marcellin : il court à moi, j’accours à lui ; en courant l’enfant fait un faux pas, le pied lui manque ; il tombe dans l’eau… Je pousse un cri perçant ; Madame se retourne, voit tomber son fils, part comme un trait et s’élance après lui...

Ah ! misérable, que n’en fis-je autant ! que n’y suis-je restée !… Hélas ! je retenais l’aîné qui voulait sauter après sa mère… elle se débattait en serrant l’autre entre ses bras… On n’avait là ni gens ni bateau, il fallut du temps pour les retirer… L’enfant est remis ; mais la mère… le saisissement, la chute, l’état où elle était… Qui sait mieux que moi combien cette chute est dangereuse !… Elle resta très longtemps sans connaissance. À peine l’eut-elle reprise qu’elle demanda son fils… Avec quels transports de joie elle l’embrassa ! Je la crus sauvée ; mais sa vivacité ne dura qu’un moment. Elle voulut être ramenée ici ; durant la route elle s’est trouvée mal plusieurs fois. Sur quelques ordres qu’elle m’a donnés, je vois qu’elle ne croit pas en revenir. Je suis trop malheureuse, elle n’en reviendra pas. Madame d’Orbe est plus changée qu’elle. Tout le monde est dans une agitation… Je suis la plus tranquille de toute la maison… De quoi m’inquiéterais-je ?… Ma bonne maîtresse ! ah ! si je vous perds, je n’aurai plus besoin de personne… Ô mon cher monsieur, que le bon Dieu vous soutienne dans cette épreuve… Adieu… Le médecin sort de la chambre. Je cours au-devant de lui… S’il nous donne quelque bonne espérance, je vous le marquerai. Si je ne dis rien…