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SIXIÈME PARTIE.

LETTRE XI.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 160 sur 162·Livre complet →

DE M. DE WOLMAR À SAINT-PREUX.

J’ai laissé passer vos premières douleurs en silence ; ma lettre n’eût fait que les aigrir ; vous n’étiez pas plus en état de supporter ces détails que moi de les faire. Aujourd’hui peut-être nous seront-ils doux à tous deux. Il ne me reste d’elle que des souvenirs ; mon cœur se plaît à les recueillir. Vous n’avez plus que des pleurs à lui donner ; vous aurez la consolation d’en verser pour elle. Ce plaisir des infortunés m’est refusé dans ma misère ; je suis plus malheureux que vous.

Ce n’est point de sa maladie, c’est d’elle que je veux vous parler. D’autres mères peuvent se jeter après leur enfant : l’accident, la fièvre, la mort sont de la nature : c’est le sort commun des mortels ; mais l’emploi de ses derniers moments, ses discours, ses sentiments, son âme, tout cela n’appartient qu’à Julie. Elle n’a point vécu comme une autre : personne, que je sache, n’est mort comme elle. Voilà ce que j’ai pu seul observer, et que vous n’apprendrez que de moi.

Vous savez que l’effroi, l’émotion, la chute, l’évacuation de l’eau lui laissèrent une longue faiblesse dont elle ne revint tout-à-fait qu’ici. En arrivant, elle redemanda son fils, il vint ; à peine le vit-elle marcher et répondre à ses caresses qu’elle devint tout-à-fait tranquille et consentit à prendre un peu de repos. Son sommeil fut court et comme le médecin n’arrivait point encore, en attendant elle nous fit asseoir autour de son lit, la Fanchon, sa cousine et moi. Elle nous parla de ses enfants, des soins assidus qu’exigeait auprès d’eux la forme d’éducation qu’elle avait prise, et du danger de les négliger un moment. Sans donner une grande importance à sa maladie, elle prévoyait qu’elle l’empêcherait quelque temps de remplir sa part des mêmes soins, et nous chargeait tous de répartir cette part sur les nôtres.

Elle s’étendit sur tous ses projets, sur les vôtres, sur les moyens les plus propres à les faire réussir, sur les observations qu’elle avait faites et qui pouvaient les favoriser ou leur nuire, enfin sur tout ce qui devait nous mettre en état de suppléer à ses fonctions de mère aussi longtemps qu’elle serait forcée à les suspendre. C’était, pensais-je, bien des précautions pour quelqu’un qui ne se croyait privé que durant quelques jours d’une occupation si chère ; mais ce qui m’effraya tout-à-fait, ce fut de voir qu’elle entrait pour Henriette dans un bien plus grand détail encore. Elle s’était bornée à ce qui regardait la première enfance de ses fils, comme se déchargeant sur un autre du soin de leur jeunesse ; pour sa fille, elle embrassa tous les temps, et sentant bien que personne ne suppléerait sur ce point aux réflexions que sa propre expérience lui avait fait faire, elle nous exposa en abrégé, mais avec force et clarté, le plan d’éducation qu’elle avait fait pour elle, employant près de la mère les raisons les plus vives et les plus touchantes exhortations pour l’engager à le suivre.

Toutes ces idées sur l’éducation des jeunes personnes et sur les devoirs des mères, mêlées de fréquents retours sur elle-même, ne pouvaient manquer de jeter de la chaleur dans l’entretien. Je vis qu’il s’animait trop. Claire tenait une des mains de sa cousine, et la pressait à chaque instant contre sa bouche, en sanglotant pour toute réponse ; la Fanchon n’était pas plus tranquille ; et pour Julie, je remarquai que les larmes lui roulaient aussi dans les yeux, mais qu’elle n’osait pleurer de peur de nous alarmer davantage. Aussitôt je me dis : Elle se voit morte. Le seul espoir qui me resta fut que la frayeur pouvait l’abuser sur son état, et montrer le danger plus grand qu’il n’était peut-être. Malheureusement je la connaissais trop pour compter beaucoup sur cette erreur. J’avais essayé plusieurs fois de la calmer ; je la priai derechef de ne pas s’agiter hors de propos par des discours qu’on pouvait reprendre à loisir. Ah ! dit-elle, rien ne fait tant de mal aux femmes que le silence ; et puis, je me sens un peu de fièvre ; autant vaut employer le babil qu’elle donne à des sujets utiles, qu’à battre sans raison la campagne.

L’arrivée du médecin causa dans la maison un trouble impossible à peindre. Tous les domestiques, l’un sur l’autre à la porte de la chambre, attendaient, l’œil inquiet et les mains jointes, son jugement sur l’état de leur maîtresse comme l’arrêt de leur sort. Ce spectacle jeta la pauvre Claire dans une agitation qui me fit craindre pour sa tête. Il fallut les éloigner sous différents prétextes, pour écarter de ses yeux cet objet d’effroi. Le médecin donna vaguement un peu d’espérance, mais d’un ton propre à me l’ôter. Julie ne dit pas non plus ce qu’elle pensait ; la présence de sa cousine la tenait en respect. Quand il sortit je le suivis ; Claire en voulut faire autant, mais Julie la retint et me fit de l’œil un signe que j’entendis. Je me hâtai d’avertir le médecin que, s’il y avait du danger, il fallait le cacher à madame d’Orbe avec autant et plus de soin qu’à la malade, de peur que le désespoir n’achevât de la troubler et ne la mît hors d’état de servir son amie. Il déclara qu’il y avait en effet du danger, mais que vingt-quatre heures étant à peine écoulées depuis l’accident, il fallait plus de temps pour établir un pronostic assuré ; que la nuit prochaine déciderait du sort de la maladie, et qu’il ne pouvait prononcer que le troisième jour. La Fanchon seule fut témoin de ce discours ; et après l’avoir engagée, non sans peine, à se contenir, on convint de ce qui serait dit à madame d’Orbe et au reste de la maison.

Vers le soir, Julie obligea sa cousine, qui avait passé la nuit auprès d’elle, et qui voulait encore y passer la suivante, à s’aller reposer quelques heures. Durant ce temps la malade ayant su qu’on allait la saigner du pied, et que le médecin préparait des ordonnances, elle le fit appeler et lui tint ce discours : « Monsieur du Bosson, quand on croit devoir tromper un malade craintif sur son état, c’est une précaution d’humanité que j’approuve ; mais c’est une cruauté de prodiguer également à tous des soins superflus et désagréables dont plusieurs n’ont aucun besoin. Prescrivez-moi tout ce que vous jugerez m’être véritablement utile, j’obéirai ponctuellement. Quant aux remèdes qui ne sont que pour l’imagination, faites-m’en grâce ; c’est mon corps et non mon esprit qui souffre ; et je n’ai pas peur de finir mes jours, mais d’en mal employer le reste. Les derniers moments de la vie sont trop précieux pour qu’il soit permis d’en abuser. Si vous ne pouvez prolonger la mienne, au moins ne l’abrégez pas en m’ôtant l’emploi du peu d’instants qui me sont laissés par la nature. Moins il m’en reste, plus vous devez les respecter. Faites-moi vivre, ou laissez-moi : je saurai bien mourir seule. » Voilà comment cette femme si timide et si douce dans le commerce ordinaire savait trouver un ton ferme et sérieux dans les occasions importantes.

La nuit fut cruelle et décisive. Étouffement, oppression, syncope, la peau sèche et brûlante ; une ardente fièvre, durant laquelle on l’entendait souvent appeler vivement Marcellin comme pour le retenir, et prononcer aussi quelquefois un autre nom, jadis si répété dans une occasion pareille. Le lendemain, le médecin me déclara sans détour qu’il n’estimait pas qu’elle eût trois jours à vivre. Je fus seul dépositaire de cet affreux secret ; et la plus terrible heure de ma vie fut celle où je le portai dans le fond de mon cœur sans savoir quel usage j’en devais faire. J’allai seul errer dans les bosquets, rêvant au parti que j’avais à prendre, non sans quelques tristes réflexions sur le sort qui me ramenait dans ma vieillesse à cet état solitaire dont je m’ennuyais même avant d’en connaître un plus doux.

La veille, j’avais promis à Julie de lui rapporter fidèlement le jugement du médecin ; elle m’avait intéressé par tout ce qui pouvait toucher mon cœur à lui tenir parole. Je sentais cet engagement sur ma conscience. Mais quoi ! pour un devoir chimérique et sans utilité, fallait-il contrister son âme et lui faire à longs traits savourer la mort ? Quel pouvait être à mes yeux l’objet d’une précaution si cruelle ? Lui annoncer sa dernière heure n’était-ce pas l’avancer ? Dans un intervalle si court que deviennent les désirs, l’espérance, éléments de la vie ? Est-ce en jouir encore que de se voir si près du moment de la perdre ? Était-ce à moi de lui donner la mort ?

Je marchais à pas précipités avec une agitation que je n’avais jamais éprouvée. Cette longue et pénible anxiété me suivait partout ; j’en traînais après moi l’insupportable poids. Une idée vint enfin me déterminer. Ne vous efforcez pas de la prévoir ; il faut vous la dire.

Pour qui est-ce que je délibère ? Est-ce pour elle ou pour moi ? Sur quel principe est-ce que je raisonne ? Est-ce sur son système ou sur le mien ? Qu’est-ce qui m’est démontré sur l’un ou sur l’autre ? Je n’ai pour croire ce que je crois que mon opinion armée de quelques probabilités. Nulle démonstration ne la renverse, il est vrai ; mais quelle démonstration l’établit ? Elle a, pour croire ce qu’elle croit, son opinion de même, mais elle y voit l’évidence ; cette opinion à ses yeux est une démonstration. Quel droit ai-je de préférer, quand il s’agit d’elle, ma simple opinion que je reconnais douteuse à son opinion qu’elle tient pour démontrée ? Comparons les conséquences des deux sentiments. Dans le sien, la disposition de sa dernière heure doit décider de son sort durant l’éternité. Dans le mien, les ménagements que je veux avoir pour elle lui seront indifférents dans trois jours. Dans trois jours, selon moi, elle ne sentira plus rien. Mais si peut-être elle avait raison, quelle différence ! Des biens ou des maux éternels !… Peut-être ! ce mot est terrible… Malheureux ! risque ton âme et non la sienne.

Voilà le premier doute qui m’ait rendu suspecte l’incertitude que vous avez si souvent attaquée. Ce n’est pas la dernière fois qu’il est revenu depuis ce temps-là. Quoi qu’il en soit, ce doute me délivra de celui qui me tourmentait. Je pris sur-le-champ mon parti ; et de peur d’en changer, je courus en hâte au lit de Julie. Je fis sortir tout le monde et je m’assis ; vous pouvez juger avec quelle contenance. Je n’employai point auprès d’elle les précautions nécessaires pour les petites âmes. Je ne dis rien ; mais elle me vit et me comprit à l’instant. Croyez-vous me l’apprendre ? dit-elle en me tendant la main. Non, mon ami, je me sens bien : la mort me presse, il faut nous quitter.

Alors elle me tint un long discours dont j’aurai à vous parler quelque jour et durant lequel elle écrivit son testament dans mon cœur. Si j’avais moins connu le sien, ses dernières dispositions auraient suffi pour me le faire connaître.

Elle me demanda si son état était connu dans la maison. Je lui dis que l’alarme y régnait, mais qu’on ne savait rien de positif, et que du Bosson s’était ouvert à moi seul. Elle me conjura que le secret fût soigneusement gardé le reste de la journée. Claire, ajouta-t-elle, ne supportera jamais ce coup que de ma main ; elle en mourra s’il lui vient d’une autre. Je destine la nuit prochaine à ce triste devoir. C’est pour cela surtout que j’ai voulu avoir l’avis du médecin, afin de ne pas exposer sur mon seul sentiment cette infortunée à recevoir à faux une si cruelle atteinte. Faites qu’elle ne soupçonne rien avant le temps où vous risquez de rester sans amie, et de laisser vos enfants sans mère.

Elle me parla de son père. J’avouai lui avoir envoyé un exprès ; mais je me gardai d’ajouter que cet homme, au lieu de se contenter de donner ma lettre, comme je lui avais ordonné, s’était hâté de parler, et si lourdement, que mon vieil ami, croyant sa fille noyée, était tombé d’effroi sur l’escalier, et s’était fait une blessure qui le retenait à Blonay dans son lit. L’espoir de revoir son père la toucha sensiblement ; et la certitude que cette espérance était vaine ne fut pas le moindre des maux qu’il me fallut dévorer.

Le redoublement de la nuit précédente l’avait extrêmement affaiblie. Ce long entretien n’avait pas contribué à la fortifier. Dans l’accablement où elle était, elle essaya de prendre un peu de repos durant la journée ; je n’appris que le surlendemain qu’elle ne l’avait pas passée tout entière à dormir.

Cependant la consternation régnait dans la maison. Chacun dans un morne silence attendait qu’on le tirât de peine, et n’osait interroger personne, crainte d’apprendre plus qu’il ne voulait savoir. On se disait : S’il y a quelque bonne nouvelle, on s’empressera de la dire ; s’il y en a de mauvaises, on ne les saura toujours que trop tôt. Dans la frayeur dont ils étaient saisis, c’était assez pour eux qu’il n’arrivât rien qui fît nouvelle. Au milieu de ce morne repos, Madame d’Orbe était la seule active et parlante. Sitôt qu’elle était hors de la chambre de Julie, au lieu de s’aller reposer dans la sienne, elle parcourait toute la maison ; elle arrêtait tout le monde, demandant ce qu’avait dit le médecin, ce qu’on disait. Elle avait été témoin de la nuit précédente, elle ne pouvait ignorer ce qu’elle avait vu ; mais elle cherchait à se tromper elle-même et à récuser le témoignage de ses yeux. Ceux qu’elle questionnait ne lui répondant rien que de favorable, cela l’encourageait à questionner les autres, et toujours avec une inquiétude si vive, avec un air si effrayant, qu’on eût su la vérité mille fois sans être tenté de la lui dire.

Auprès de Julie elle se contraignait, et l’objet touchant qu’elle avait sous les yeux la disposait plus à l’affliction qu’à l’emportement. Elle craignait surtout de lui laisser voir ses alarmes, mais elle réussissait mal à les cacher. On apercevait son trouble dans son affectation même à paraître tranquille. Julie, de son côté, n’épargnait rien pour l’abuser. Sans atténuer son mal, elle en parlait presque comme d’une chose passée, et ne semblait en peine que du temps qu’il lui faudrait pour se remettre. C’était encore un de mes supplices de les voir chercher à se rassurer mutuellement, moi qui savais si bien qu’aucune des deux n’avait dans l’âme l’espoir qu’elle s’efforçait de donner à l’autre.

Madame d’Orbe avait veillé les deux nuits précédentes ; il y avait trois jours qu’elle ne s’était déshabillée. Julie lui proposa de s’aller coucher ; elle n’en voulut rien faire. Eh bien donc ! dit Julie, qu’on lui tende un petit lit dans ma chambre ; à moins, ajouta-t-elle comme par réflexion, qu’elle ne veuille partager le mien. Qu’en dis-tu, cousine ? Mon mal ne se gagne pas, tu ne te dégoûtes pas de moi, couche dans mon lit. Le parti fut accepté. Pour moi, l’on me renvoya, et véritablement j’avais besoin de repos.

Je fus levé de bonne heure. Inquiet de ce qui s’était passé durant la nuit, au premier bruit que j’entendis j’entrai dans la chambre. Sur l’état où Madame d’Orbe était la veille, je jugeai du désespoir où j’allais la trouver, et des fureurs dont je serais le témoin. En entrant, je la vis assise dans un fauteuil, défaite et pâle, plutôt livide, les yeux plombés et presque éteints, mais douce, tranquille, parlant peu, faisant tout ce qu’on lui disait sans répondre. Pour Julie, elle paraissait moins faible que la veille ; sa voix était plus ferme ; son geste plus animé ; elle semblait avoir pris la vivacité de sa cousine. Je connus aisément à son teint que ce mieux apparent était l’effet de la fièvre ; mais je vis aussi briller dans ses regards je ne sais quelle secrète joie qui pouvait y contribuer, et dont je ne démêlais pas la cause. Le médecin n’en confirma pas moins son jugement de la veille ; la malade n’en continua pas moins de penser comme lui, et il ne me resta plus aucune espérance.

Ayant été forcé de m’absenter pour quelque temps, je remarquai en entrant que l’appartement avait été arrangé avec soin ; il y régnait de l’ordre et de l’élégance ; elle avait fait mettre des pots de fleurs sur sa cheminée, ses rideaux étaient entr’ouverts et rattachés ; l’air avait été changé ; on y sentait une odeur agréable ; on n’eût jamais cru être dans la chambre d’un malade. Elle avait fait sa toilette avec le même soin : la grâce et le goût se montraient encore dans sa parure négligée. Tout cela lui donnait plutôt l’air d’une femme du monde qui attend compagnie, que d’une campagnarde qui attend sa dernière heure. Elle vit ma surprise, elle en sourit ; et lisant dans ma pensée elle allait me répondre, quand on amena les enfants. Alors il ne fut plus question que d’eux et vous pouvez juger si, se sentant prête à les quitter, ses caresses furent tièdes et modérées ! J’observai même qu’elle revenait plus souvent et avec des étreintes encore plus ardentes à celui qui lui coûtait la vie, comme s’il lui fût devenu plus cher à ce prix.

Tous ces embrassements, ces soupirs, ces transports étaient des mystères pour ces pauvres enfants. Ils l’aimaient tendrement, mais c’était la tendresse de leur âge ; ils ne comprenaient rien à son état, au redoublement de ses caresses, à ses regrets de ne les voir plus ; ils nous voyaient tristes et ils pleuraient : ils n’en savaient pas davantage. Quoiqu’on apprenne aux enfants le nom de la mort, ils n’en ont aucune idée ; ils ne la craignent ni pour eux ni pour les autres ; ils craignent de souffrir et non de mourir. Quand la douleur arrachait quelque plainte à leur mère, ils perçaient l’air de leurs cris ; quand on leur parlait de la perdre, on les aurait crus stupides. La seule Henriette, un peu plus âgée, et d’un sexe où le sentiment et les lumières se développent plutôt, paraissait troublée et alarmée de voir sa petite maman dans un lit, elle qu’on voyait toujours levée avant ses enfants. Je me souviens qu’à ce propos Julie fit une réflexion tout-à-fait dans son caractère, sur l’imbécile vanité de Vespasien qui resta couché tandis qu’il pouvait agir, et se leva lorsqu’il ne put plus rien faire114. Je ne sais pas, dit-elle, s’il faut qu’un empereur meure debout, mais je sais bien qu’une mère de famille ne doit s’aliter que pour mourir.

114.Ceci n’est pas bien exact. Suétone, dit que Vespasien travaillait à l’ordinaire dans son lit de mort, et donnait même ses audiences ; mais peut-être, en effet, eût-il mieux valu se lever donner ses audiences et se recoucher pour mourir. Je sais que Vespasien, sans être un grand homme, était au moins un grand prince. N’importe ; quelque rôle qu’on ait pu faire durant sa vie, on ne doit point jouer la comédie à sa mort.

Après avoir épanché son cœur sur ses enfants, après les avoir pris chacun à part, surtout Henriette, qu’elle tint fort longtemps, et qu’on entendait plaindre et sangloter en recevant ses baisers, elle les appela tous trois, leur donna sa bénédiction et leur dit, en leur montrant Madame d’Orbe : Allez, mes enfants, allez vous jeter aux pieds de votre mère : voilà celle que Dieu vous donne ; il ne vous a rien ôté. À l’instant ils courent à elle, se mettent à ses genoux, lui prennent les mains, l’appellent leur bonne maman, leur seconde mère. Claire se pencha sur eux ; mais en les serrant dans ses bras elle s’efforça vainement de parler ; elle ne trouva que des gémissements, elle ne put jamais prononcer un seul mot ; elle étouffait. Jugez si Julie était émue ! Cette scène commençait à devenir trop vive ; je la fis cesser.

Ce moment d’attendrissement passé, l’on se remit à causer autour du lit ; et quoique la vivacité de Julie se fût un peu éteinte avec le redoublement, on voyait le même air de contentement sur son visage : elle parlait de tout avec une attention et un intérêt qui montraient un esprit très libre de soins ; rien ne lui échappait ; elle était à la conversation comme si elle n’avait eu autre chose à faire. Elle nous proposa de dîner dans sa chambre, pour nous quitter le moins qu’il se pourrait ; vous pouvez croire que cela ne fut pas refusé. On servit sans bruit, sans confusion, sans désordre, d’un air aussi rangé que si l’on eût été dans le salon d’Apollon. La Fanchon, les enfants, dînèrent à table. Julie, voyant qu’on manquait d’appétit, trouva le secret de faire manger de tout, tantôt prétextant l’instruction de sa cuisinière, tantôt voulant savoir si elle oserait en goûter, tantôt nous intéressant par notre santé même dont nous avions besoin pour la servir, toujours montrant le plaisir qu’on pouvait lui faire, de manière à ôter tout moyen de s’y refuser, et mêlant à tout cela un enjouement propre à nous distraire du triste objet qui nous occupait. Enfin, une maîtresse de maison, attentive à faire ses honneurs, n’aurait pas, en pleine santé, pour des étrangers, des soins plus marqués, plus obligeants, plus aimables, que ceux que Julie mourante avait pour sa famille. Rien de tout ce que j’avais cru prévoir n’arrivait, rien de ce que je voyais ne s’arrangeait dans ma tête. Je ne savais qu’imaginer ; je n’y étais plus.

Après le dîner on annonça monsieur le ministre. Il venait comme ami de la maison, ce qui lui arrivait fort souvent. Quoique je ne l’eusse point fait appeler, parce que Julie ne l’avait pas demandé, je vous avoue que je fus charmé de son arrivée ; et je ne crois pas qu’en pareille circonstance le plus zélé croyant l’eût pu voir avec plus de plaisir. Sa présence allait éclaircir bien des doutes et me tirer d’une étrange perplexité.

Rappelez-vous le motif qui m’avait porté à lui annoncer sa fin prochaine. Sur l’effet qu’aurait dû selon moi produire cette affreuse nouvelle, comment concevoir celui qu’elle avait produit réellement ? Quoi ! cette femme dévote qui dans l’état de santé ne passe pas un jour sans se recueillir, qui fait un de ses plaisirs de la prière, n’a plus que deux jours à vivre ; elle se voit prête à paraître devant le juge redoutable ; et au lieu de se préparer à ce moment terrible, au lieu de mettre ordre à sa conscience, elle s’amuse à parer sa chambre, à faire sa toilette, à causer avec ses amis, à égayer leur repas ; et dans tous ses entretiens pas un seul mot de Dieu ni du salut ! Que devais-je penser d’elle et de ses vrais sentiments ? Comment arranger sa conduite avec les idées que j’avais de sa piété ? Comment accorder l’usage qu’elle faisait des derniers moments de sa vie avec ce qu’elle avait dit au médecin de leur prix ? Tout cela formait à mon sens une énigme inexplicable. Car enfin, quoique je ne m’attendisse pas à lui trouver toute la petite cagoterie des dévotes, il me semblait pourtant que c’était le temps de songer à ce qu’elle estimait d’une si grande importance, et qui ne souffrait aucun retard. Si l’on est dévot durant le tracas de cette vie, comment ne le sera-t-on pas au moment qu’il la faut quitter, et qu’il ne reste plus qu’à penser à l’autre !

Ces réflexions m’amenèrent à un point où je ne me serais guère attendu d’arriver. Je commençai presque d’être inquiet que mes opinions indiscrètement soutenues n’eussent enfin trop gagné sur elle. Je n’avais pas adopté les siennes, et pourtant je n’aurais pas voulu qu’elle y eût renoncé. Si j’eusse été malade, je serais certainement mort dans mon sentiment ; mais je désirais qu’elle mourût dans le sien, et je trouvais pour ainsi dire qu’en elle je risquais plus qu’en moi. Ces contradictions vous paraîtront extravagantes ; je ne les trouve pas raisonnables, et cependant elles ont existé. Je ne me charge pas de les justifier, je vous les rapporte.

Enfin le moment vint où mes doutes allaient être éclaircis. Car il était aisé de prévoir que tôt ou tard le pasteur amènerait la conversation sur ce qui fait l’objet de son ministère ; et quand Julie eût été capable de déguisement dans ses réponses, il lui eût été bien difficile de se déguiser assez pour qu’attentif et prévenu, je n’eusse pas démêlé ses vrais sentiments.

Tout arriva comme je l’avais prévu. Je laisse à part les lieux communs mêlés d’éloges qui servirent de transition au ministre pour venir à son sujet ; je laisse encore ce qu’il lui dit de touchant sur le bonheur de couronner une bonne vie par une fin chrétienne. Il ajouta qu’à la vérité il lui avait quelquefois trouvé sur certains points des sentiments qui ne s’accordaient pas entièrement avec la doctrine de l’Église, c’est-à-dire avec celle que la plus saine raison pouvait déduire de l’Écriture ; mais comme elle ne s’était jamais aheurtée à les défendre, il espérait qu’elle voulait mourir ainsi qu’elle avait vécu, dans la communion des fidèles, et acquiescer en tout à la commune profession de foi.

Comme la réponse de Julie était décisive sur mes doutes, et n’était pas, à l’égard des lieux communs, dans le cas de l’exhortation, je vais vous la rapporter presque mot à mot ; car je l’avais bien écoutée, et j’allai l’écrire dans le moment.

« Permettez-moi, Monsieur, de commencer par vous remercier de tous les soins que vous avez pris de me conduire dans la droite route de la morale et de la foi chrétienne, et de la douceur avec laquelle vous avez corrigé ou supporté mes erreurs quand je me suis égarée. Pénétrée de respect pour votre zèle et de reconnaissance pour vos bontés, je déclare avec plaisir que je vous dois toutes mes bonnes résolutions, et que vous m’avez toujours portée à faire ce qui était bien, et à croire ce qui était vrai.

« J’ai vécu et je meurs dans la communion protestante, qui tire son unique règle de l’Écriture sainte et de la raison ; mon cœur a toujours confirmé ce que prononçait ma bouche ; et quand je n’ai pas eu pour vos lumières toute la docilité qu’il eût fallu peut-être, c’était un effet de mon aversion pour toute espèce de déguisement : ce qu’il m’était impossible de croire, je n’ai pu dire que je le croyais ; j’ai toujours cherché sincèrement ce qui était conforme à la gloire de Dieu et à la vérité. J’ai pu me tromper dans ma recherche ; je n’ai pas l’orgueil de penser avoir eu toujours raison : j’ai peut-être eu toujours tort ; mais mon intention a toujours été pure, et j’ai toujours cru ce que je disais croire. C’était sur ce point tout ce qui dépendait de moi. Si Dieu n’a pas éclairé ma raison au-delà, il est clément et juste ; pourrait-il me demander compte d’un don qu’il ne m’a pas fait ?

« Voilà, monsieur, ce que j’avais d’essentiel à vous dire sur les sentiments que j’ai professés. Sur tout le reste mon état présent vous répond pour moi. Distraite par le mal, livrée au délire de la fièvre, est-il temps d’essayer de raisonner mieux que je n’ai fait, jouissant d’un entendement aussi sain que je l’ai reçu ? Si je me suis trompée alors, me tromperais-je moins aujourd’hui ? et dans l’abattement où je suis, dépend-il de moi de croire autre chose que ce que j’ai cru étant en santé ? C’est la raison qui décide du sentiment qu’on préfère ; et la mienne ayant perdu ses meilleures fonctions, quelle autorité peut donner ce qui m’en reste aux opinions que j’adopterais sans elle ? Que me reste-t-il donc désormais à faire ? C’est de m’en rapporter à ce que j’ai cru ci-devant : car la droiture d’intention est la même, et j’ai le jugement de moins. Si je suis dans l’erreur, c’est sans l’aimer ; cela suffit pour me tranquilliser sur ma croyance.

« Quant à la préparation à la mort, Monsieur, elle est faite ; mal, il est vrai, mais de mon mieux, et mieux du moins que je ne la pourrais faire à présent. J’ai tâché de ne pas attendre, pour remplir cet important devoir, que j’en fusse incapable. Je priais en santé, maintenant je me résigne. La prière du malade est la patience. La préparation à la mort est une bonne vie ; je n’en connais point d’autre. Quand je conversais avec vous, quand je me recueillais seule, quand je m’efforçais de remplir les devoirs que Dieu m’impose, c’est alors que je me disposais à paraître devant lui, c’est alors que je l’adorais de toutes les forces qu’il m’a données : que ferais-je aujourd’hui que je les ai perdues ? Mon âme aliénée est-elle en état de s’élever à lui ? Ces restes d’une vie à demi éteinte, absorbés par la souffrance, sont-ils dignes de lui être offerts ? Non, monsieur, il me les laisse pour être donnés à ceux qu’il m’a fait aimer et qu’il veut que je quitte ; je leur fais mes adieux pour aller à lui ; c’est d’eux qu’il faut que je m’occupe : bientôt je m’occuperai de lui seul. Mes derniers plaisirs sur la terre sont aussi mes derniers devoirs : n’est-ce pas le servir encore et faire sa volonté, que de remplir les soins que l’humanité m’impose avant d’abandonner sa dépouille ? Que faire pour apaiser des troubles que je n’ai pas ? Ma conscience n’est point agitée ; si quelquefois elle m’a donné des craintes, j’en avais plus en santé qu’aujourd’hui. Ma confiance les efface ; elle me dit que Dieu est plus clément que je ne suis coupable, et ma sécurité redouble en me sentant approcher de lui. Je ne lui porte point un repentir imparfait, tardif et forcé, qui, dicté par la peur, ne saurait être sincère, et n’est qu’un piège pour le tromper. Je ne lui porte pas le reste et le rebut de mes jours, pleins de peine et d’ennuis, en proie à la maladie, aux douleurs, aux angoisses de la mort, et que je ne lui donnerais que quand je n’en pourrais plus rien faire. Je lui porte ma vie entière, pleine de péchés et de fautes, mais exempte des remords de l’impie et des crimes du méchant.

« À quels tourments Dieu pourrait-il condamner mon âme ? Les réprouvés, dit-on, le haïssent ; il faudrait donc qu’il m’empêchât de l’aimer ? Je ne crains pas d’augmenter leur nombre. Ô grand Être ! Être éternel, suprême intelligence, source de vie et de félicité, créateur, conservateur, père de l’homme et roi de la nature, Dieu très puissant, très bon, dont je ne doutai jamais un moment, et sous les yeux duquel j’aimai toujours à vivre ! je le sais, je m’en réjouis, je vais paraître devant ton trône. Dans peu de jours mon âme, libre de sa dépouille, commencera de t’offrir plus dignement cet immortel hommage qui doit faire mon bonheur durant l’éternité. Je compte pour rien tout ce que je serai jusqu’à ce moment. Mon corps vit encore, mais ma vie morale est finie. Je suis au bout de ma carrière, et déjà jugée sur le passé. Souffrir et mourir est tout ce qui me reste à faire ; c’est l’affaire de la nature : mais moi, j’ai tâché de vivre de manière à n’avoir pas besoin de songer à la mort ; et maintenant qu’elle approche, je la vois venir sans effroi. Qui s’endort dans le sein d’un père n’est pas en souci du réveil. »

Ce discours, prononcé d’abord d’un ton grave et posé, puis avec plus d’accent et d’une voix plus élevée, fit sur tous les assistants, sans m’en excepter, une impression d’autant plus vive, que les yeux de celle qui le prononça brillaient d’un feu surnaturel ; un nouvel éclat animait son teint, elle paraissait rayonnante ; et s’il y a quelque chose au monde qui mérite le nom de céleste, c’était son visage tandis qu’elle parlait.

Le pasteur lui-même, saisi, transporté de ce qu’il venait d’entendre, s’écria en levant les mains et les yeux au ciel : Grand Dieu, voilà le culte qui t’honore ; daigne t’y rendre propice ; les humains t’en offrent peu de pareils.

Madame, dit-il en s’approchant du lit, je croyais vous instruire et c’est vous qui m’instruisez. Je n’ai plus rien à vous dire. Vous avez la véritable foi, celle qui fait aimer Dieu. Emportez ce précieux repos d’une bonne conscience, il ne vous trompera pas ; j’ai vu bien des chrétiens dans l’état où vous êtes, je ne l’ai trouvé qu’en vous seule. Quelle différence d’une fin si paisible à celle de ces pécheurs bourrelés qui n’accumulent tant de vaines et sèches prières que parce qu’ils sont indignes d’être exaucés ! Madame, votre mort est aussi belle que votre vie : vous avez vécu pour la charité ; vous mourez martyre de l’amour maternel. Soit que Dieu vous rende à nous pour nous servir d’exemple, soit qu’il vous appelle à lui pour couronner vos vertus, puissions-nous tous tant que nous sommes vivre et mourir comme vous ! Nous serons bien sûrs du bonheur de l’autre vie.

Il voulut s’en aller ; elle le retint. Vous êtes de mes amis, lui dit-elle, et l’un de ceux que je vois avec le plus de plaisir ; c’est pour eux que mes derniers moments me sont précieux. Nous allons nous quitter pour si longtemps qu’il ne faut pas nous quitter si vite. Il fut charmé de rester, et je sortis là-dessus.

En rentrant, je vis que la conversation avait continué sur le même sujet, mais d’un autre ton et comme sur une matière indifférente. Le pasteur parlait de l’esprit faux qu’on donnait au christianisme en n’en faisant que la religion des mourants et de ses ministres des hommes de mauvais augure. On nous regarde, disait-il, comme des messagers de mort, parce que, dans l’opinion commode qu’un quart-d’heure de repentir suffit pour effacer cinquante ans de crimes, on n’aime à nous voir que dans ce temps-là. Il faut nous vêtir d’une couleur lugubre ; il faut affecter un air sévère ; on n’épargne rien pour nous rendre effrayants. Dans les autres cultes, c’est pis encore. Un catholique mourant n’est environné que d’objets qui l’épouvantent et de cérémonies qui l’enterrent tout vivant. Au soin qu’on prend d’écarter de lui les démons, il croit en voir sa chambre pleine ; il meurt cent fois de terreur avant qu’on l’achève, et c’est dans cet état d’effroi que l’Église aime à le plonger pour avoir meilleur marché de sa bourse. Rendons grâces au ciel, dit Julie, de n’être point nés dans ces religions vénales qui tuent les gens pour en hériter et qui, vendant le paradis aux riches, portent jusqu’en l’autre monde l’injuste inégalité qui règne dans celui-ci. Je ne doute point que toutes ces sombres idées ne fomentent l’incrédulité, et ne donnent une aversion naturelle pour le culte qui les nourrit. J’espère, dit-elle en me regardant, que celui qui doit élever nos enfants prendra des maximes tout opposées, et qu’il ne leur rendra point la religion lugubre et triste, en y mêlant incessamment des pensées de mort. S’il leur apprend à bien vivre, ils sauront assez bien mourir.

Dans la suite de cet entretien, qui fut moins serré et plus interrompu que je ne vous le rapporte, j’achevai de concevoir les maximes de Julie et la conduite qui m’avait scandalisé. Tout cela tenait à ce que, sentant son état parfaitement désespéré, elle ne songeait plus qu’à en écarter l’inutile et funèbre appareil dont l’effroi des mourants les environne, soit pour donner le change à notre affliction, soit pour s’ôter à elle-même un spectacle attristant à pure perte. La mort, disait-elle, est déjà si pénible ! pourquoi la rendre encore hideuse ? Les soins que les autres perdent à vouloir prolonger leur vie, je les emploie à jouir de la mienne jusqu’au bout : il ne s’agit que de savoir prendre son parti ; tout le reste va de lui-même. Ferai-je de ma chambre un hôpital, un objet de dégoût et d’ennui, tandis que mon dernier soin est d’y rassembler tout ce qui m’est cher ? Si j’y laisse croupir le mauvais air, il faudra en écarter mes enfants, ou exposer leur santé. Si je reste dans un équipage à faire peur, personne ne me reconnaîtra plus ; je ne serai plus la même ; vous vous souviendrez tous de m’avoir aimée et ne pourrez plus me souffrir ; j’aurai, moi vivante, l’affreux spectacle de l’horreur que je ferai, même à mes amis, comme si j’étais déjà morte. Au lieu de cela, j’ai trouvé l’art d’étendre ma vie sans la prolonger. J’existe, j’aime, je suis aimée, je vis jusqu’à mon dernier soupir. L’instant de la mort n’est rien ; le mal de la nature est peu de chose ; j’ai banni tous ceux de l’opinion.

Tous ces entretiens et d’autres semblables se passaient entre la malade, le pasteur, quelquefois le médecin, la Fanchon et moi. Madame d’Orbe y était toujours présente, et ne s’y mêlait jamais. Attentive aux besoins de son amie, elle était prompte à la servir. Le reste du temps, immobile et presque inanimée, elle la regardait sans rien dire et sans rien entendre de ce qu’on disait.

Pour moi, craignant que Julie ne parlât jusqu’à s’épuiser, je pris le moment que le ministre et le médecin s’étaient mis à causer ensemble ; et m’approchant d’elle, je lui dis à l’oreille : Voilà bien des discours pour une malade ! voilà bien de la raison pour quelqu’un qui se croit hors d’état de raisonner ! Oui, me dit-elle tout bas, je parle trop pour une malade, mais non pas pour une mourante, bientôt je ne dirai plus rien. À l’égard des raisonnements, je n’en fais plus, mais j’en ai fait. Je savais en santé qu’il fallait mourir. J’ai souvent réfléchi sur ma dernière maladie ; je profite aujourd’hui de ma prévoyance. Je ne suis plus en état de penser ni de résoudre ; je ne fais que dire ce que j’avais pensé et pratiquer ce que j’avais résolu.

Le reste de la journée, à quelques accidents près, se passa avec la même tranquillité, et presque de la même manière que quand tout le monde se portait bien. Julie était, comme en pleine santé, douce et caressante ; elle parlait avec le même sens, avec la même liberté d’esprit, même d’un air serein qui allait quelquefois jusqu’à la gaieté. Enfin, je continuais de démêler dans ses yeux un certain mouvement de joie qui m’inquiétait de plus en plus, et sur lequel je résolus de m’éclaircir avec elle.

Je n’attendis pas plus tard que le même soir. Comme elle vit que je m’étais ménagé un tête-à-tête, elle me dit : Vous m’avez prévenue, j’avais à vous parler. Fort bien, lui dis-je ; mais puisque j’ai pris les devants, laissez-moi m’expliquer le premier.

Alors, m’étant assis auprès d’elle et la regardant fixement, je lui dis : Julie, ma chère Julie ! vous avez navré mon cœur : hélas ! vous avez attendu bien tard ! Oui, continuai-je, voyant qu’elle me regardait avec surprise, je vous ai pénétrée ; vous vous réjouissez de mourir ; vous êtes bien aise de me quitter. Rappelez-vous la conduite de votre époux depuis que nous vivons ensemble ; ai-je mérité de votre part un sentiment si cruel ? À l’instant elle me prit les mains, et de ce ton qui savait aller chercher l’âme : Qui ? moi ? je veux vous quitter ? Est-ce ainsi que vous lisez dans mon cœur ? Avez-vous sitôt oublié notre entretien d’hier ? – Cependant, repris-je, vous mourez contente… je l’ai vu… je le vois… – Arrêtez, dit-elle ; il est vrai, je meurs contente ; mais c’est de mourir comme j’ai vécu, digne d’être votre épouse. Ne m’en demandez pas davantage, je ne vous dirai rien de plus ; mais voici, continua-t-elle en tirant un papier de dessous son chevet, où vous achèverez d’éclaircir ce mystère. Ce papier était une lettre ; et je vis qu’elle vous était adressée. Je vous la remets ouverte, ajouta-t-elle en me la donnant, afin qu’après l’avoir lue vous vous déterminiez à l’envoyer ou à la supprimer, selon ce que vous trouverez le plus convenable à votre sagesse et à mon honneur. Je vous prie de ne la lire que quand je ne serai plus ; et je suis si sûre de ce que vous ferez à ma prière, que je ne veux pas même que vous me le promettiez. Cette lettre, cher Saint-Preux, est celle que vous trouverez ci-jointe. J’ai beau savoir que celle qui l’a écrite est morte, j’ai peine à croire qu’elle n’est plus rien.

Elle me parla ensuite de son père avec inquiétude. Quoi ! dit-elle, il sait sa fille en danger, et je n’entends point parler de lui ! Lui serait-il arrivé quelque malheur ? Aurait-il cessé de m’aimer ? Quoi ! mon père !… ce père si tendre… m’abandonner ainsi !… me laisser mourir sans le voir… sans recevoir sa bénédiction… ses derniers embrassements !… Ô Dieu ! quels reproches amers il se fera quand il ne me trouvera plus !… Cette réflexion lui était douloureuse. Je jugeai qu’elle supporterait plus aisément l’idée de son père malade que celle de son père indifférent. Je pris le parti de lui avouer la vérité. En effet, l’alarme qu’elle en conçut se trouva moins cruelle que ses premiers soupçons. Cependant la pensée de ne plus le revoir l’affecta vivement. Hélas ! dit-elle, que deviendra-t-il après moi ? à quoi tiendra-t-il ? Survivre à toute sa famille !… quelle vie sera la sienne ? Il sera seul, il ne vivra plus. Ce moment fut un de ceux où l’horreur de la mort se faisait sentir, et où la nature reprenait son empire. Elle soupira, joignit les mains, leva les yeux ; et je vis qu’en effet elle employait cette difficile prière qu’elle avait dit être celle du malade.

Elle revint à moi. Je me sens faible, dit-elle ; je prévois que cet entretien pourrait être le dernier que nous aurons ensemble. Au nom de notre union, au nom de nos chers enfants qui en sont le gage, ne soyez plus injuste envers votre épouse. Moi, me réjouir de vous quitter ! vous qui n’avez vécu que pour me rendre heureuse et sage ; vous de tous les hommes celui qui me convenait le plus, le seul peut-être avec qui je pouvais faire un bon ménage et devenir une femme de bien ! Ah ! croyez que si je mettais un prix à la vie, c’était pour la passer avec vous. Ces mots prononcés avec tendresse m’émurent au point qu’en portant fréquemment à ma bouche ses mains que je tenais dans les miennes, je les sentis se mouiller de mes pleurs. Je ne croyais pas mes yeux faits pour en répandre. Ce furent les premiers depuis ma naissance, ce seront les derniers jusqu’à ma mort. Après en avoir versé pour Julie, il n’en faut plus verser pour rien.

Ce jour fut pour elle un jour de fatigue. La préparation de Madame d’Orbe durant la nuit, la scène des enfants le matin, celle du ministre l’après-midi, l’entretien du soir avec moi, l’avaient jetée dans l’épuisement. Elle eut un peu plus de repos cette nuit-là que les précédentes, soit à cause de sa faiblesse, soit qu’en effet la fièvre et le redoublement fussent moindres.

Le lendemain, dans la matinée, on vint me dire qu’un homme très mal mis demandait avec beaucoup d’empressement à voir Madame en particulier. On lui avait dit l’état où elle était : il avait insisté, disant qu’il s’agissait d’une bonne action, qu’il connaissait bien Madame de Wolmar, et qu’il savait bien que tant qu’elle respirerait elle aimerait à en faire de telles. Comme elle avait établi pour règle inviolable de ne jamais rebuter personne, et surtout les malheureux, on me parla de cet homme avant de le renvoyer. Je le fis venir. Il était presque en guenilles, il avait l’air et le ton de la misère ; au reste, je n’aperçus rien dans sa physionomie et dans ses propos qui me fît mal augurer de lui. Il s’obstinait à ne vouloir parler qu’à Julie. Je lui dis que, s’il ne s’agissait que de quelques secours pour lui aider à vivre, sans importuner pour cela une femme à l’extrémité, je ferais ce qu’elle aurait pu faire. Non, dit-il, je ne demande point d’argent, quoique j’en aie grand besoin : je demande un bien qui m’appartient, un bien que j’estime plus que tous les trésors de la terre, un bien que j’ai perdu par ma faute, et que Madame seule, de qui je le tiens, peut me rendre une seconde fois.

Ce discours, auquel je ne compris rien, me détermina pourtant. Un malhonnête homme eût pu dire la même chose, mais il ne l’eût jamais dite du même ton. Il exigeait du mystère : ni laquais, ni femme de chambre. Ces précautions me semblaient bizarres ; toutefois je les pris. Enfin, je le lui menai. Il m’avait dit être connu de Madame d’Orbe : il passa devant elle ; elle ne le reconnut point ; et j’en fus peu surpris. Pour Julie, elle le reconnut à l’instant ; et le voyant dans ce triste équipage, elle me reprocha de l’y avoir laissé. Cette reconnaissance fut touchante. Claire, éveillée par le bruit, s’approche et le reconnaît à la fin, non sans donner aussi quelques signes de joie ; mais les témoignages de son bon cœur s’éteignaient dans sa profonde affliction : un seul sentiment absorbait tout ; elle n’était plus sensible à rien.

Je n’ai pas besoin, je crois, de vous dire qui était cet homme. Sa présence rappela bien des souvenirs. Mais tandis que Julie le consolait et lui donnait de bonnes espérances, elle fut saisie d’un violent étouffement et se trouva si mal qu’on crut qu’elle allait expirer. Pour ne pas faire scène et prévenir les distractions dans un moment où il ne fallait songer qu’à la secourir, je fis passer l’homme dans le cabinet, l’avertissant de le fermer sur lui. La Fanchon fut appelée, et à force de temps et de soins la malade revint enfin de sa pâmoison. En nous voyant tous consternés autour d’elle, elle nous dit : Mes enfants, ce n’est qu’un essai ; cela n’est pas si cruel qu’on pense.

Le calme se rétablit ; mais l’alarme avait été si chaude qu’elle me fit oublier l’homme dans le cabinet ; et quand Julie me demanda tout bas ce qu’il était devenu, le couvert était mis, tout le monde était là. Je voulus entrer pour lui parler ; mais il avait fermé la porte en dedans, comme je le lui avais dit ; il fallut attendre après le dîner pour le faire sortir.

Durant le repas, du Bosson qui s’y trouvait, parlant d’une jeune veuve qu’on disait se remarier, ajouta quelque chose sur le triste sort des veuves. Il y en a, dis-je, de bien plus à plaindre encore, ce sont les veuves dont les maris sont vivants. – Cela est vrai, reprit Fanchon qui vit que ce discours s’adressait à elle, surtout quand ils leur sont chers. Alors l’entretien tomba sur le sien ; et comme elle en avait parlé avec affection dans tous les temps, il était naturel qu’elle en parlât de même au moment où la perte de sa bienfaitrice allait lui rendre la sienne encore plus rude. C’est aussi ce qu’elle fit en termes très touchants, louant son bon naturel, déplorant les mauvais exemples qui l’avaient séduit, et le regrettant si sincèrement, que, déjà disposée à la tristesse, elle s’émut jusqu’à pleurer. Tout à coup le cabinet s’ouvre, l’homme en guenilles en sort impétueusement, se précipite à ses genoux, les embrasse et fond en larmes. Elle tenait un verre ; il lui échappe : Ah ! malheureux ! d’où viens-tu ? elle se laisse aller sur lui, et serait tombée en faiblesse si l’on n’eût été prompt à la secourir.

Le reste est facile à imaginer. En un moment on sut par toute la maison que Claude Anet était arrivé. Le mari de la bonne Fanchon ! quelle fête ! À peine était-il hors de la chambre qu’il fut équipé. Si chacun n’avait eu que deux chemises, Anet en aurait autant eu lui tout seul qu’il en serait resté à tous les autres. Quand je sortis pour le faire habiller, je trouvai qu’on m’avait si bien prévenu qu’il fallut user d’autorité pour faire tout reprendre à ceux qui l’avaient fourni.

Cependant Fanchon ne voulait point quitter sa maîtresse. Pour lui faire donner quelques heures à son mari, on prétexta que les enfants avaient besoin de prendre l’air et tous deux furent chargés de les conduire.

Cette scène n’incommoda point la malade comme les précédentes ; elle n’avait rien eu que d’agréable et ne lui fit que du bien. Nous passâmes l’après-midi, Claire et moi, seuls auprès d’elle ; et nous eûmes deux heures d’un entretien paisible, qu’elle rendit le plus intéressant, le plus charmant que nous eussions jamais eu.

Elle commença par quelques observations sur le touchant spectacle qui venait de nous frapper, et qui lui rappelait si vivement les premiers temps de sa jeunesse. Puis, suivant le fil des événements, elle fit une courte récapitulation de sa vie entière, pour montrer qu’à tout prendre elle avait été douce et fortunée, que de degré en degré elle était montée au comble du bonheur permis sur la terre, et que l’accident qui terminait ses jours au milieu de leur course marquait, selon toute apparence, dans sa carrière naturelle, le point de séparation des biens et des maux.

Elle remercia le ciel de lui avoir donné un cœur sensible, et porté au bien, un entendement sain, une figure prévenante ; de l’avoir fait naître dans un pays de liberté et non parmi des esclaves, d’une famille honorable et non d’une race de malfaiteurs, dans une honnête fortune et non dans les grandeurs du monde qui corrompent l’âme, ou dans l’indigence qui l’avilit. Elle se félicita d’être née d’un père et d’une mère tous deux vertueux et bons, pleins de droiture et d’honneur, et qui, tempérant les défauts l’un de l’autre, avaient formé sa raison sur la leur sans lui donner leur faiblesse ou leurs préjugés. Elle vanta l’avantage d’avoir été élevée dans une religion raisonnable et sainte, qui, loin d’abrutir l’homme, l’ennoblit et l’élève ; qui, ne favorisant ni l’impiété ni le fanatisme, permet d’être sage et de croire, d’être humain et pieux tout à la fois.

Après cela, serrant la main de sa cousine qu’elle tenait dans la sienne, et la regardant de cet œil que vous devez connaître et que la langueur rendait encore plus touchant : Tous ces biens, dit-elle, ont été donnés à mille autres ; mais celui-ci !… le ciel ne l’a donné qu’à moi. J’étais femme et j’eus une amie. Il nous fit naître en même temps ; il mit dans nos inclinations un accord qui ne s’est jamais démenti ; il fit nos cœurs l’un pour l’autre, il nous unit dès le berceau, je l’ai conservée tout le temps de ma vie, et sa main me ferme les yeux. Trouvez un autre exemple pareil au monde, et je ne me vante plus de rien. Quels sages conseils ne m’a-t-elle pas donnés ? De quels périls ne m’a-t-elle pas sauvée ? De quels maux ne me consolait-elle pas ? Qu’eussai-je été sans elle ? Que n’eût-elle pas fait de moi, si je l’avais mieux écoutée ? Je la vaudrais peut-être aujourd’hui ! Claire, pour toute réponse, baissa la tête sur le sein de son amie, et voulut soulager ses sanglots par des pleurs ; il ne fut pas possible. Julie la pressa longtemps contre sa poitrine en silence. Ces moments n’ont ni mots ni larmes.

Elles se remirent, et Julie continua. Ces biens étaient mêlés d’inconvénients ; c’est le sort des choses humaines. Mon cœur était fait pour l’amour, difficile en mérite personnel, indifférent sur tous les biens de l’opinion. Il était presque impossible que les préjugés de mon père s’accordassent avec mon penchant. Il me fallait un amant que j’eusse choisi moi-même. Il s’offrit ; je crus le choisir : sans doute le ciel le choisit pour moi, afin que, livrée aux erreurs de ma passion, je ne le fusse pas aux horreurs du crime, et que l’amour de la vertu restât au moins dans mon âme après elle. Il prit le langage honnête et insinuant avec lequel mille fourbes séduisent tous les jours autant de filles bien nées ; mais seul parmi tant d’autres, il était honnête homme et pensait ce qu’il disait. Était-ce ma prudence qui l’avait discerné ? Non ; je ne connus d’abord de lui que son langage et je fus séduite. Je fis par désespoir ce que d’autres font par effronterie : je me jetai, comme disait mon père, à sa tête ; il me respecta. Ce fut alors seulement que je pus le connaître. Tout homme capable d’un pareil trait a l’âme belle ; alors on y peut compter. Mais j’y comptais auparavant, ensuite j’osai compter sur moi-même ; et voilà comment on se perd.

Elle s’étendit avec complaisance sur le mérite de cet amant ; elle lui rendait justice, mais on voyait combien son cœur se plaisait à la lui rendre. Elle le louait même à ses propres dépens. À force d’être équitable envers lui, elle était inique envers elle, et se faisait tort pour lui faire honneur. Elle alla jusqu’à soutenir qu’il eut plus d’horreur qu’elle de adultère, sans se souvenir qu’il avait lui-même réfuté cela.

Tous les détails du reste de sa vie furent suivis dans le même esprit. Milord Édouard, son mari, ses enfants, votre retour, notre amitié, tout fut mis sous un jour avantageux. Ses malheurs même lui en avaient épargné de plus grands. Elle avait perdu sa mère au moment que cette perte lui pouvait être la plus cruelle ; mais si le ciel la lui eût conservée, bientôt il fût survenu du désordre dans sa famille. L’appui de sa mère, quelque faible qu’il fût, eût suffi pour la rendre plus courageuse à résister à son père ; et de là seraient sortis la discorde et les scandales, peut-être les désastres et le déshonneur, peut-être pis encore si son frère avait vécu. Elle avait épousé malgré elle un homme qu’elle n’aimait point, mais elle soutint qu’elle n’aurait pu jamais être aussi heureuse avec un autre, pas même avec celui qu’elle avait aimé. La mort de M. d’Orbe lui avait ôté un ami, mais en lui rendant son amie. Il n’y avait pas jusqu’à ses chagrins et ses peines qu’elle ne comptât pour des avantages, en ce qu’ils avaient empêché son cœur de s’endurcir aux malheurs d’autrui. On ne sait pas, disait-elle, quelle douceur c’est de s’attendrir sur ses propres maux et sur ceux des autres. La sensibilité porte toujours dans l’âme un certain contentement de soi-même indépendant de la fortune et des événements. Que j’ai gémi ! que j’ai versé de larmes ! Eh bien ! s’il fallait renaître aux mêmes conditions, le mal que j’ai commis serait le seul que je voudrais retrancher ; celui que j’ai souffert me serait agréable encore. Saint-Preux, je vous rends ses propres mots ; quand vous aurez lu sa lettre, vous les comprendrez peut-être mieux.

Voyez donc, continuait-elle, à quelle félicité je suis parvenue. J’en avais beaucoup ; j’en attendais davantage. La prospé- rité de ma famille, une bonne éducation pour mes enfants, tout ce qui m’était cher rassemblé autour de moi ou prêt à l’être. Le présent, l’avenir, me flattaient également ; la jouissance et l’espoir se réunissaient pour me rendre heureuse. Mon bonheur monté par degrés était au comble ; il ne pouvait plus que déchoir ; il était venu sans être attendu, il se fût enfui quand je l’aurais cru durable. Qu’eût fait le sort pour me soutenir à ce point ? Un état permanent est-il fait pour l’homme ? Non, quand on a tout acquis, il faut perdre, ne fût-ce que le plaisir de la possession qui s’use par elle. Mon père est déjà vieux ; mes enfants sont dans l’âge tendre où la vie est encore mal assurée : que de pertes pouvaient m’affliger, sans qu’il me restât plus rien à pouvoir acquérir ! L’affection maternelle augmente sans cesse, la tendresse filiale diminue, à mesure que les enfants vivent plus loin de leur mère. En avançant en âge, les miens se seraient plus séparés de moi. Ils auraient vécu dans le monde ; ils m’auraient pu négliger. Vous en voulez envoyer un en Russie ; que de pleurs son départ m’aurait coûtés ! Tout se serait détaché de moi peu à peu et rien n’eût suppléé aux pertes que j’aurais faites. Combien de fois j’aurais pu me trouver dans l’état où je vous laisse. Enfin n’eût-il pas fallu mourir ? Peut-être mourir la dernière de tous ! Peut-être seule et abandonnée. Plus on vit, plus on aime à vivre, même sans jouir de rien : j’aurais eu l’ennui de la vie et la terreur de la mort, suite ordinaire de la vieillesse. Au lieu de cela, mes derniers instants sont encore agréables, et j’ai de la vigueur pour mourir ; si même on peut appeler mourir que laisser vivant ce qu’on aime. Non, mes amis, non, mes enfants, je ne vous quitte pas, pour ainsi dire, je reste avec vous ; en vous laissant tous unis, mon esprit, mon cœur, vous demeurent. Vous me verrez sans cesse entre vous ; vous vous sentirez sans cesse environnés de moi… et puis nous nous rejoindrons, j’en suis sûre ; le bon Wolmar lui-même ne m’échappera pas. Mon retour à Dieu tranquillise mon âme et m’adoucit un moment pénible ; il me promet pour vous le même destin qu’à moi. Mon sort me suit et s’assure. Je fus heureuse, je le suis, je vais l’être : mon bonheur est fixé, je l’arrache à la fortune ; il n’a plus de bornes que l’éternité.

Elle en était là quand le ministre entra. Il l’honorait et l’estimait véritablement. Il savait mieux que personne combien sa foi était vive et sincère. Il n’en avait été que plus frappé de l’entretien de la veille, et en tout, de la contenance qu’il lui avait trouvée. Il avait vu souvent mourir avec ostentation, jamais avec sérénité. Peut-être à l’intérêt qu’il prenait à elle se joignait-il un désir secret de voir si ce calme se soutiendraient jusqu’au bout.

Elle n’eut pas besoin de changer beaucoup le sujet de l’entretien pour en amener un convenable au caractère du survenant. Comme ses conversations en pleine santé n’étaient jamais frivoles, elle ne faisait alors que continuer à traiter dans son lit avec la même tranquillité des sujets intéressants pour elle et pour ses amis ; elle agitait indifféremment des questions qui n’étaient pas indifférentes.

En suivant le fil de ses idées sur ce qui pouvait rester d’elle avec nous, elle nous parlait de ses anciennes réflexions sur l’état des âmes séparées des corps. Elle admirait la simplicité des gens qui promettaient à leurs amis de venir leur donner des nouvelles de l’autre monde. Cela, disait-elle, est aussi raisonnable que les contes de revenants qui font mille désordres et tourmentent les bonnes femmes ; comme si les esprits avaient des voix pour parler et des mains pour battre115 ! Comment un pur esprit agirait-il sur une âme enfermée dans un corps et qui, en vertu de cette union, ne peut rien apercevoir que par l’entremise de ses organes ? Il n’y a pas de sens à cela. Mais j’avoue que je ne vois point ce qu’il y a d’absurde à supposer qu’une âme libre d’un corps qui jadis habita la terre puisse y revenir encore, errer, demeurer peut-être autour de ce qui lui fut cher ; non pas pour nous avertir de sa présence, elle n’a nul moyen pour cela ; non pas pour agir sur nous et nous communiquer ses pensées, elle n’a point de prise pour ébranler les organes de notre cerveau ; non pas pour apercevoir non plus ce que nous faisons, car il faudrait qu’elle eût des sens ; mais pour connaître elle-même ce que nous pensons et ce que nous sentons, par une communication immédiate, semblable à celle par laquelle Dieu lit nos pensées dès cette vie, et par laquelle nous lirons réciproquement les siennes dans l’autre, puisque nous le verrons face à face116. Car enfin, ajouta-t-elle en regardant le ministre, à quoi serviraient des sens lorsqu’ils n’auront plus rien à faire ? L’Être éternel ne se voit ni ne s’entend ; il se fait sentir ; il ne parle ni aux yeux ni aux oreilles, mais au cœur.

115.Platon dit qu’à la mort les âmes des justes qui n’ont point contracté de souillure sur la terre, se dégagent seules de la matière dans toute leur pureté. Quant à ceux qui se sont ici-bas asservis à leurs passions, il ajoute que leurs âmes ne reprennent point sitôt leur pureté primitive, mais qu’elles entraînent avec elles des parties terrestres qui les tiennent comme enchaînées autour des débris de leurs corps ; voilà, dit-il, ce qui produit ces simulacres sensibles qu’on voit quelquefois errant sur les cimetières, en attendant de nouvelles transmigrations. C’est une manie commune aux philosophes de tous les âges de nier ce qui est, et d’expliquer ce qui n’est pas.

116.Cela me paraît très bien dit : car qu’est-ce que voir Dieu face à face, si ce n’est lire dans la suprême intelligence.

Je compris, à la réponse du pasteur et à quelques signes d’intelligence, qu’un des points ci-devant contestés entre eux était la résurrection des corps. Je m’aperçus aussi que je commençais à donner un peu plus d’attention aux articles de la religion de Julie où la foi se rapprochait de la raison.

Elle se complaisait tellement à ces idées, que quand elle n’eût pas pris son parti sur ses anciennes opinions, c’eût été une cruauté d’en détruire une qui lui semblait si douce dans l’état où elle se trouvait. Cent fois, disait-elle, j’ai pris plus de plaisir à faire quelque bonne œuvre en imaginant ma mère présente qui lisait dans le cœur de sa fille et l’applaudissait. Il y a quelque chose de si consolant à vivre encore sous les yeux de ce qui nous fut cher ! Cela fait qu’il ne meurt qu’à moitié pour nous. Vous pouvez juger si, durant ces discours, la main de Claire était souvent serrée.

Quoique le pasteur répondît à tout avec beaucoup de douceur et de modération, et qu’il affectât même de ne la contrarier en rien, de peur qu’on ne prît son silence sur d’autres points pour un aveu, il ne laissa pas d’être ecclésiastique un moment, et d’exposer sur l’autre vie une doctrine opposée. Il dit que l’immensité, la gloire et les attributs de Dieu, serait le seul objet dont l’âme des bienheureux serait occupée ; que cette contemplation sublime effacerait tout autre souvenir ; qu’on ne se verrait point, qu’on ne se reconnaîtrait point, même dans le ciel, et qu’à cet aspect ravissant on ne songerait plus à rien de terrestre.

Cela peut être, reprit Julie : il y a si loin de la bassesse de nos pensées à l’essence divine, que nous ne pouvons juger des effets qu’elle produira sur nous quand nous serons en état de la contempler. Toutefois, ne pouvant maintenant raisonner que sur mes idées, j’avoue que je me sens des affections si chères, qu’il m’en coûterait de penser que je ne les aurai plus. Je me suis même fait une espèce d’argument qui flatte mon espoir. Je me dis qu’une partie de mon bonheur consistera dans le témoignage d’une bonne conscience. Je me souviendrai donc de ce que j’aurai fait sur la terre ; je me souviendrai donc aussi des gens qui m’y ont été chers ; ils me le seront donc encore : ne les voir117 plus serait une peine, et le séjour des bienheureux n’en admet point. Au reste, ajouta-t-elle en regardant le ministre d’un air assez gai, si je me trompe, un jour ou deux d’erreur seront bientôt passés : dans peu j’en saurai là-dessus plus que vous-même. En attendant, ce qu’il y a pour moi de très sûr, c’est que tant que je me souviendrai d’avoir habité la terre, j’aimerai ceux que j’y ai aimés, et mon pasteur n’aura pas la dernière place.

117.Il est aisé de comprendre que par ce mot voir, elle entend un pur acte de l’entendement, semblable à celui par lequel Dieu nous voit et par lequel nous verrons Dieu. Les sens ne peuvent imaginer l’immédiate communication des esprits : mais la raison la conçoit très bien et mieux, ce me semble, que la communication du mouvement dans les corps.

Ainsi se passèrent les entretiens de cette journée, où la sécurité, l’espérance, le repos de l’âme, brillèrent plus que jamais dans celle de Julie, et lui donnaient d’avance, au jugement du ministre, la paix des bienheureux dont elle allait augmenter le nombre. Jamais elle ne fut plus tendre, plus vraie, plus caressante, plus aimable, en un mot plus elle-même. Toujours du sens, toujours du sentiment, toujours la fermeté du sage et toujours la douceur du chrétien. Point de prétention, point d’apprêt, point de sentence ; partout la naïve expression de ce qu’elle sentait ; partout la simplicité de son cœur. Si quelquefois elle contraignait les plaintes que la souffrance aurait dû lui arracher, ce n’était point pour jouer l’intrépidité stoïque, c’était de peur de navrer ceux qui étaient autour d’elle ; et quand les horreurs de la mort faisaient quelque instant pâtir la nature, elle ne cachait point ses frayeurs, elle se laissait consoler. Sitôt qu’elle était remise, elle consolait les autres. On voyait, on sentait son retour ; son air caressant le disait à tout le monde. Sa gaieté n’était point contrainte, sa plaisanterie même était touchante ; on avait le sourire à la bouche et les yeux en pleurs. Ôtez cet effroi qui ne permet pas de jouir de ce qu’on va perdre, elle plaisait plus, elle était plus aimable qu’en santé même, et le dernier jour de sa vie en fut aussi le plus charmant.

Vers le soir elle eut encore un accident qui, bien que moindre que celui du matin, ne lui permit pas de voir longtemps ses enfants. Cependant elle remarqua qu’Henriette était changée. On lui dit qu’elle pleurait beaucoup et ne mangeait point. On ne la guérira pas de cela, dit-elle en regardant Claire : la maladie est dans le sang.

Se sentant bien revenue, elle voulut qu’on soupât dans sa chambre. Le médecin s’y trouva comme le matin. La Fanchon, qu’il fallait toujours avertir quand elle devait venir manger à notre table, vint ce soir-là sans se faire appeler. Julie s’en aperçut et sourit. Oui, mon enfant, lui dit-elle, soupe encore avec moi ce soir ; tu auras plus longtemps ton mari que ta maîtresse. Puis elle me dit : Je n’ai pas besoin de vous recommander Claude Anet. Non, repris-je ; tout ce que vous avez honoré de votre bienveillance n’a pas besoin de m’être recommandé.

Le souper fut encore plus agréable que je ne m’y étais attendu. Julie, voyant qu’elle pouvait soutenir la lumière, fit approcher la table, et ce qui semblait inconcevable dans l’état où elle était, elle eut appétit. Le médecin, qui ne voyait plus d’inconvénient à la satisfaire, lui offrit un blanc de poulet : Non, dit-elle ; mais je mangerais bien de cette féra118. On lui en donna un petit morceau ; elle le mangea avec un peu de pain, et le trouva bon. Pendant qu’elle mangeait, il fallait voir Madame d’Orbe la regarder ; il fallait le voir, car cela ne peut se dire. Loin que ce qu’elle avait mangé lui fît mal, elle en parut mieux le reste du souper. Elle se trouva même de si bonne humeur, qu’elle s’avisa de remarquer, par forme de reproche, qu’il y avait longtemps que je n’avais bu de vin étranger. Donnez, dit-elle, une bouteille de vin d’Espagne à ces messieurs. À la contenance du médecin, elle vit qu’il s’attendait à boire du vrai vin d’Espagne, et sourit encore en regardant sa cousine. J’aperçus aussi que, sans faire attention à tout cela, Claire, de son côté, commençait de temps à autre à lever les yeux avec un peu d’agitation, tantôt sur Julie et tantôt sur Fanchon, à qui ces yeux semblaient dire ou demander quelque chose.

118.Excellent poisson particulier au lac de Genève, et qu’on n’y trouve qu’en certain temps.

Le vin tardait à venir. On eut beau chercher la clef de la cave, on ne la trouva point ; et l’on jugea, comme il était vrai, que le valet-de-chambre du baron, qui en était chargé, l’avait emportée par mégarde. Après quelques autres informations, il fut clair que la provision d’un seul jour en avait duré cinq, et que le vin manquait sans que personne s’en fût aperçu, malgré plusieurs nuits de veille119. Le médecin tombait des nues. Pour moi, soit qu’il fallût attribuer cet oubli à la tristesse ou à la sobriété des domestiques, j’eus honte d’user avec de telles gens des précautions ordinaires. Je fis enfoncer la porte de la cave, et j’ordonnai que désormais tout le monde eût du vin à discrétion.

119.Lecteurs à beaux laquais, ne demandez point avec un ris moqueur où l’on avait pris ces gens-là. On vous a répondu d’avance : on ne les avait point pris, on les avait faits. Le problème entier dépend d’un point unique : trouvez seulement Julie, et tout le reste est trouvé. Les hommes en général ne sont point ceci ou cela, ils sont ce qu’on les fait être.

La bouteille arrivée, on en but. Le vin fut trouvé excellent. La malade en eut envie. Elle en demanda une cuillerée avec de l’eau : le médecin le lui donna dans un verre et voulut qu’elle le bût pur. Ici les coups d’œil devinrent plus fréquents entre Claire et la Fanchon ; mais comme à la dérobée et craignant toujours d’en trop dire.

Le jeûne, la faiblesse, le régime ordinaire à Julie, donnèrent au vin une grande activité. Ah ! dit-elle, vous m’avez enivrée ! après avoir attendu si tard, ce n’était pas la peine de commencer, car c’est un objet bien odieux qu’une femme ivre. En effet, elle se mit à babiller, très sensément pourtant, à son ordinaire, mais avec plus de vivacité qu’auparavant. Ce qu’il y avait d’étonnant, c’est que son teint n’était point allumé ; ses yeux ne brillaient que d’un feu modéré par la langueur de la maladie ; à la pâleur près, on l’aurait crue en santé. Pour lors l’émotion de Claire devint tout-à-fait visible. Elle élevait un œil craintif alternativement sur Julie, sur moi, sur la Fanchon, mais principalement sur le médecin ; tous ces regards étaient autant d’interrogations qu’elle voulait et n’osait faire. On eût dit toujours qu’elle allait parler, mais que la peur d’une mauvaise réponse la retenait ; son inquiétude était si vive qu’elle en paraissait oppressée.

Fanchon, enhardie par tous ces signes, hasarda de dire, mais en tremblant et à demi-voix, qu’il semblait que Madame avait un peu moins souffert aujourd’hui… que la dernière convulsion avait été moins forte… que la soirée… Elle resta interdite. Et Claire, qui pendant qu’elle avait parlé tremblait comme la feuille, leva des yeux craintifs sur le médecin, les regards attachés aux siens, l’oreille attentive, et n’osant respirer de peur de ne pas bien entendre ce qu’il allait dire.

Il eût fallu être stupide pour ne pas concevoir tout cela. Du Bosson se lève, va tâter le pouls de la malade et dit : Il n’y a point là d’ivresse ni de fièvre ; le pouls est fort bon. À l’instant Claire s’écrie en tendant à demi les deux bras : Eh bien ! Monsieur !… le pouls ?… la fièvre ?… la voix lui manquait, mais ses mains écartées restaient toujours en avant ; ses yeux pétillaient d’impatience ; il n’y avait pas un muscle de son visage qui ne fût en action. Le médecin ne répond rien, reprend le poignet, examine les yeux, la langue, reste un moment pensif et dit : Madame, je vous entends bien ; il m’est impossible de dire à présent rien de positif ; mais si demain matin à pareille heure elle est encore dans le même état, je réponds de sa vie. À ce moment Claire part comme un éclair, renverse deux chaises et presque la table, saute au cou du médecin, l’embrasse, le baise mille fois en sanglotant et pleurant à chaudes larmes, et toujours avec la même impétuosité, s’ôte du doigt une bague de prix, la met au sien malgré lui et lui dit hors d’haleine : Ah ! Monsieur, si vous nous la rendez, vous ne la sauverez pas seule !

Julie vit tout cela. Ce spectacle la déchira. Elle regarde son amie, et lui dit d’un ton tendre et douloureux : Ah ! cruelle, que tu me fais regretter la vie ! veux-tu me faire mourir désespérée ? Faudra-t-il te préparer deux fois ? Ce peu de mots fut un coup de foudre ; il amortit aussitôt les transports de joie ; mais il ne put étouffer tout-à-fait l’espoir renaissant.

En un instant la réponse du médecin fut sue par toute la maison. Ces bonnes gens crurent déjà leur maîtresse guérie. Ils résolurent tout d’une voix de faire au médecin, si elle en revenait, un présent en commun pour lequel, chacun donna trois mois de ses gages ; et l’argent fut sur-le-champ consigné dans les mains de Fanchon, les uns prêtant aux autres ce qui leur manquait pour cela. Cet accord se fit avec tant d’empressement, que Julie entendait de son lit le bruit de leurs acclamations. Jugez de l’effet dans le cœur d’une femme qui se sent mourir ! Elle me fit signe et me dit à l’oreille : On m’a fait boire jusqu’à la lie la coupe amère et douce de la sensibilité.

Quand il fut question de se retirer, madame d’Orbe, qui partagea le lit de sa cousine comme les deux nuits précédentes, fit appeler sa femme de chambre pour relayer cette nuit la Fanchon ; mais celle-ci s’indigna de cette proposition, plus même, ce me sembla, qu’elle n’eût fait si son mari ne fût pas arrivé. Madame d’Orbe s’opiniâtra de son côté, et les deux femmes de chambres passèrent la nuit ensemble dans le cabinet ; je la passai dans la chambre voisine ; et l’espoir avait tellement ranimé le zèle, que ni par ordre ni par menaces, je ne pus envoyer coucher un seul domestique. Ainsi toute la maison resta sur pied cette nuit avec une telle impatience, qu’il y avait peu de ses habitants qui n’eussent donné beaucoup de leur vie pour être à neuf heures du matin.

J’entendis durant la nuit quelques allées et venues qui ne m’alarmèrent pas ; mais sur le matin que tout était tranquille, un bruit sourd frappa mon oreille. J’écoute, je crois distinguer des gémissements. J’accours, j’entre, j’ouvre le rideau… Saint-Preux !… cher Saint-Preux !… je vois les deux amies sans mouvement et se tenant embrassées, l’une évanouie et l’autre expi- rante. Je m’écrie, je veux retarder ou recueillir son dernier soupir, je me précipite. Elle n’était plus.

Adorateur de Dieu, Julie n’était plus… Je ne vous dirai pas ce qui se fit durant quelques heures ; j’ignore ce que je devins moi-même. Revenu du premier saisissement, je m’informai de Madame d’Orbe. J’appris qu’il avait fallu la porter dans sa chambre et même l’y renfermer ; car elle rentrait à chaque instant dans celle de Julie, se jetait sur son corps, le réchauffait du sien, s’efforçait de le ranimer, le pressait, s’y collait avec une espèce de rage, l’appelait à grands cris de mille noms passionnés, et nourrissait son désespoir de tous ces efforts inutiles.

En entrant je la trouvai tout-à-fait hors de sens ne voyant rien, n’entendant rien, ne connaissant personne, se roulant par la chambre en se tordant les mains et mordant les pieds des chaises, murmurant d’une voix sourde quelques paroles extravagantes, puis poussant par longs intervalles des cris aigus qui faisaient tressaillir. Sa femme de chambre au pied de son lit, consternée, épouvantée, immobile, n’osant souffler, cherchait à se cacher d’elle et tremblait de tout son corps. En effet, les convulsions dont elle était agitée avaient quelque chose d’effrayant. Je fis signe à la femme de chambre de se retirer ; car je craignais qu’un seul mot de consolation lâché mal à propos ne la mît en fureur.

Je n’essayai pas de lui parler, elle ne m’eût point écouté, ni même entendu ; mais au bout de quelque temps, la voyant épuisée de fatigue, je la pris et la portai dans un fauteuil ; je m’assis auprès d’elle en lui tenant les mains ; j’ordonnai qu’on amenât les enfants et les fis venir autour d’elle. Malheureusement, le premier qu’elle aperçut fut précisément la cause innocente de la mort de son amie. Cet aspect la fit frémir. Je vis ses traits s’altérer, ses regards s’en détourner avec une espèce d’horreur et ses bras en contraction se raidir pour le repousser. Je tirai l’enfant à moi. Infortuné ! lui dis-je, pour avoir été trop cher à l’une tu deviens odieux à l’autre : elles n’eurent pas en tout le même cœur. Ces mots l’irritèrent violemment et m’en attirèrent de très piquants. Ils ne laissèrent pourtant pas de faire impression. Elle prit l’enfant dans ses bras et s’efforça de le caresser : ce fut en vain ; elle le rendit presque au même instant. Elle continue même à le voir avec moins de plaisir que l’autre, et je suis bien aise que ce ne soit pas celui-là qu’on a destiné à sa fille.

Gens sensibles, qu’eussiez-vous fait à ma place ? Ce que faisait Madame d’Orbe. Après avoir mis ordre aux enfants, à Madame d’Orbe, aux funérailles de la seule personne que j’aie aimée, il fallut monter à cheval et partir, la mort dans le cœur, pour la porter au plus déplorable père. Je le trouvai souffrant de sa chute, agité, troublé de l’accident de sa fille. Je le laissai accablé de douleur, de ces douleurs de vieillard, qu’on n’aperçoit pas au-dehors, qui n’excitent ni gestes, ni cris, mais qui tuent. Il n’y résistera jamais, j’en suis sûr, et je prévois de loin le dernier coup qui manque au malheur de son ami. Le lendemain je fis toute la diligence possible pour être de retour de bonne heure et rendre les derniers honneurs à la plus digne des femmes. Mais tout n’était pas dit encore. Il fallait qu’elle ressuscitât pour me donner l’horreur de la perdre une seconde fois.

En approchant du logis, je vois un de mes gens accourir à perte d’haleine, et s’écrier d’aussi loin que je pus l’entendre : Monsieur, Monsieur, hâtez-vous, Madame n’est pas morte. Je ne compris rien à ce propos insensé : j’accours toutefois. Je vois la cour pleine de gens qui versaient des larmes de joie en donnant à grand cris des bénédictions à Madame de Wolmar. Je demande ce que c’est ; tout le monde est dans le transport, personne ne peut me répondre : la tête avait tourné à mes propres gens. Je monte à pas précipités dans l’appartement de Julie. Je trouve plus de vingt personnes à genoux autour de son lit et les yeux fixés sur elle. Je m’approche ; je la vois sur ce lit habillée et parée ; le cœur me bat ; je l’examine… Hélas ! elle était morte ! Ce moment de fausse joie sitôt et si cruellement éteinte fut le plus amer de ma vie. Je ne suis pas colère, je me sentis vivement irrité. Je voulus savoir le fond de cette extravagante scène. Tout était déguisé, altéré, changé : j’eus toute la peine du monde à démêler la vérité. Enfin j’en vins à bout ; et voici l’histoire du prodige.

Mon beau-père, alarmé de l’accident qu’il avait appris, et croyant pouvoir se passer de son valet de chambre, l’avait envoyé, un peu avant mon arrivée auprès de lui, savoir des nouvelles de sa fille. Le vieux domestique, fatigué du cheval, avait pris un bateau ; et traversant le lac pendant la nuit, était arrivé à Clarens le matin même de mon retour. En arrivant, il voit la consternation, il en apprend le sujet, il monte en gémissant à la chambre de Julie ; il se met à genoux au pied de son lit, il la regarde, il pleure, il la contemple. Ah ! ma bonne maîtresse ! ah ! que Dieu ne m’a-t-il pris au lieu de vous ! Moi qui suis vieux, qui ne tiens à rien, qui ne suis bon à rien, que fais-je sur la terre ? et vous qui étiez jeune, qui faisiez la gloire de votre famille, le bonheur de votre maison, l’espoir des malheureux… hélas ! quand je vous vis naître, était-ce pour vous voir mourir ?…

Au milieu des exclamations que lui arrachaient son zèle et son bon cœur, les yeux toujours collés sur ce visage, il crut apercevoir un mouvement : son imagination se frappe ; il voit Julie tourner les yeux, le regarder, lui faire un signe de tête. Il se lève avec transport et court par toute la maison en criant que Madame n’est pas morte, qu’elle l’a reconnu, qu’il en est sûr, qu’elle en reviendra. Il n’en fallut pas davantage ; tout le monde accourt, les voisins, les pauvres, qui faisaient retentir l’air de leurs lamentations, tous s’écrient : Elle n’est pas morte ! Le bruit s’en répand et s’augmente : le peuple, ami du merveilleux, se prête avidement à la nouvelle ; on la croit comme on la désire ; chacun cherche à se faire fête en appuyant la crédulité commune. Bientôt la défunte n’avait pas seulement fait signe, elle avait agi, elle avait parlé, et il y avait vingt témoins oculaires de faits circonstanciés qui n’arrivèrent jamais.

Sitôt qu’on crut qu’elle vivait encore, on fit mille efforts pour la ranimer ; on s’empressait autour d’elle, on lui parlait, on l’inondait d’eaux spiritueuses, on touchait si le pouls ne revenait point. Ses femmes, indignées que le corps de leur maîtresse restât environné d’hommes dans un état si négligé, firent sortir le monde, et ne tardèrent pas à connaître combien on s’abusait. Toutefois, ne pouvant se résoudre à détruire une erreur si chère, peut-être espérant encore elles-mêmes quelque événement miraculeux, elles vêtirent le corps avec soin, et quoique sa garderobe leur eût été laissée, elles lui prodiguèrent la parure ; ensuite l’exposant sur un lit, et, laissant les rideaux ouverts, elles se remirent à la pleurer au milieu de la joie publique.

C’était au plus fort de cette fermentation que j’étais arrivé. Je reconnus bientôt qu’il était impossible de faire entendre raison à la multitude ; que si je faisais fermer la porte et porter le corps à la sépulture, il pourrait arriver du tumulte ; que je passerais au moins pour un mari parricide qui faisait enterrer sa femme en vie, et que je serais en horreur dans tout le pays. Je résolus d’attendre. Cependant, après plus de trente-six heures, par l’extrême chaleur qu’il faisait, les chairs commençaient à se corrompre ; et quoique le visage eût gardé ses traits et sa douceur, on y voyait déjà quelques signes d’altération. Je le dis à Madame d’Orbe, qui restait demi-morte au chevet du lit. Elle n’avait pas le bonheur d’être la dupe d’une illusion si grossière ; mais elle feignait de s’y prêter pour avoir un prétexte d’être incessamment dans la chambre, d’y navrer son cœur à plaisir, de l’y repaître de ce mortel spectacle, de s’y rassasier de douleur.

Elle m’entendit, et prenant son parti sans rien dire, elle sortit de la chambre. Je la vis rentrer un moment après, tenant un voile d’or brodé de perles que vous lui aviez apporté des Indes120. Puis, s’approchant du lit, elle baisa le voile, en couvrit en pleurant la face de son amie et s’écria d’une voix éclatante : Maudite soit l’indigne main qui jamais lèvera ce voile ! maudit soit l’œil impie qui verra ce visage défiguré ! Cette action, ces mots frappèrent tellement les spectateurs, qu’aussitôt, comme par une inspiration soudaine, la même imprécation fut répétée par mille cris. Elle a fait tant d’impression sur tous nos gens et sur tout le peuple, que la défunte ayant été mise au cercueil dans ses habits, et avec les plus grandes précautions, elle a été portée et inhumée dans cet état, sans qu’il se soit trouvé personne assez hardi pour toucher au voile121.

120.On voit assez que c’est le songe de Saint-Preux, dont Madame d’Orbe avait l’imagination toujours pleine, qui lui suggère l’expédient de ce voile. Je crois que si l’on y regardait de bien près, on trouverait ce même rapport dans l’accomplissement de beaucoup de prédictions. L’événement n’est pas prédit parce qu’il arrivera ; mais il arrive parce qu’il a été prédit.

121.Le peuple du pays de Vaud, quoique protestant, ne laisse pas d’être extrêmement superstitieux.

Le sort du plus à plaindre est d’avoir encore à consoler les autres. C’est ce qui me reste à faire auprès de mon beau-père, de Madame d’Orbe, des amis, des parents, des voisins et de mes propres gens. Le reste n’est rien ; mais mon vieux ami ! mais Madame d’Orbe ! il faut voir l’affliction de celle-ci pour juger de ce qu’elle ajoute à la mienne. Loin de me savoir gré de mes soins, elle me les reproche ; mes attentions l’irritent, ma froide tristesse l’aigrit ; il lui faut des regrets amers semblables aux siens, et sa douleur barbare voudrait voir tout le monde au désespoir. Ce qu’il y a de plus désolant est qu’on ne peut compter sur rien avec elle, et ce qui la soulage un moment, la dépite un moment après. Tout ce qu’elle fait, tout ce qu’elle dit, approche de la folie, et serait risible pour des gens de sang-froid. J’ai beaucoup à souffrir ; je ne me rebuterai jamais. En servant ce qu’aima Julie, je crois l’honorer mieux que par des pleurs.

Un seul trait vous fera juger des autres. Je croyais avoir tout fait en engageant Claire à se conserver pour remplir les soins dont la chargea son amie. Exténuée d’agitations, d’abstinences, elle semblait enfin résolue à revenir sur elle-même, à recommencer sa vie ordinaire, à reprendre ses repas dans la salle à manger. La première fois qu’elle vint, je fis dîner les enfants dans leur chambre, ne voulant pas courir le hasard de cet essai devant eux : car le spectacle des passions violentes de toute espèce est un des plus dangereux qu’on puisse offrir aux enfants. Ces passions ont toujours dans leurs excès quelque chose de puéril qui les amuse, qui les séduit, et leur fait aimer ce qu’ils devraient craindre122. Ils n’en avaient déjà que trop vu.

122.Voilà pourquoi nous aimons tous le théâtre et plusieurs d’entre nous les Romans.

En entrant, elle jeta un coup d’œil sur la table et vit deux couverts. À l’instant elle s’assit sur la première chaise qu’elle trouva derrière elle, sans vouloir se mettre à table ni dire la raison de ce caprice. Je crus la deviner, et je fis mettre un troisième couvert à la place qu’occupait ordinairement sa cousine. Alors elle se laissa prendre par la main et mener à table sans résistance, rangeant sa robe avec soin, comme si elle eût craint d’embarrasser cette place vide. À peine avait-elle porté la première cuillerée de potage à sa bouche qu’elle la repose, et demande d’un ton brusque ce que faisait là ce couvert puisqu’il n’était point occupé. Je lui dis qu’elle avait raison, et fis ôter le couvert. Elle essaya de manger, sans pouvoir en venir à bout. Peu à peu son cœur se gonflait, sa respiration devenait haute et ressemblait à des soupirs. Enfin elle se leva tout à coup de table, s’en retourna dans sa chambre sans dire un mot, ni rien écouter de tout ce que je voulus lui dire, et de toute la journée elle ne prit que du thé.

Le lendemain ce fut à recommencer. J’imaginai un moyen de la ramener à la raison par ses propres caprices, et d’amollir la dureté du désespoir par un sentiment plus doux. Vous savez que sa fille ressemble beaucoup à Madame de Wolmar. Elle se plaisait à marquer cette ressemblance par des robes de même étoffe, et elle leur avait apporté de Genève plusieurs ajustements semblables, dont elles se paraient les mêmes jours. Je fis donc habiller Henriette le plus à l’imitation de Julie qu’il fût possible, et, après l’avoir instruite, je lui fis occuper à table le troisième couvert qu’on avait mis comme la veille.

Claire, au premier coup d’œil, comprit mon intention ; elle en fut touchée ; elle me jeta un regard tendre et obligeant. Ce fut là le premier de mes soins auquel elle parut sensible, et j’augurai bien d’un expédient qui la disposait à l’attendrissement.

Henriette, fière de représenter sa petite maman, joua parfaitement son rôle, et si parfaitement que je vis pleurer les domestiques. Cependant elle donnait toujours à sa mère le nom de maman, et lui parlait avec le respect convenable ; mais enhardie par le succès et par mon approbation qu’elle remarquait fort bien, elle s’avisa de porter la main sur une cuiller, et de dire dans une saillie : Claire, veux-tu de cela ? Le geste et le ton de voix furent imités au point que sa mère en tressaillit. Un moment après, elle part d’un grand éclat de rire, tend son assiette en disant : Oui, mon enfant, donne ; tu es charmante, et puis elle se mit à manger avec une avidité qui me surprit. En la considérant avec attention, je vis de l’égarement dans ses yeux, et dans son geste un mouvement plus brusque et plus décidé qu’à l’ordinaire. Je l’empêchai de manger davantage et je fis bien ; car une heure après elle eut une violente indigestion qui l’eût infailliblement étouffée, si elle eût continué de manger. Dès ce moment je résolus de supprimer tous ces jeux, qui pouvaient allumer son imagination au point qu’on n’en serait plus maître. Comme on guérit plus aisément de l’affliction que de la folie, il vaut mieux la laisser souffrir davantage et ne pas exposer sa raison.

Voilà, mon cher, à peu près où nous en sommes. Depuis le retour du baron, Claire monte chez lui tous les matins, soit tandis que j’y suis, soit quand j’en sors : ils passent une heure ou deux ensemble, et les soins qu’elle lui rend facilitent un peu ceux qu’on prend d’elle. D’ailleurs elle commence à se rendre plus assidue auprès des enfants. Un des trois a été malade, précisément celui qu’elle aime le moins. Cet accident lui a fait sentir qu’il lui reste des pertes à faire, et lui a rendu le zèle de ses devoirs. Avec tout cela, elle n’est pas encore au point de la tristesse ; les larmes ne coulent pas encore : on vous attend pour en répandre ; c’est à vous de les essuyer. Vous devez m’entendre. Pensez au dernier conseil de Julie : il est venu de moi le premier, et je le crois plus que jamais utile et sage. Venez vous réunir à tout ce qui reste d’elle. Son père, son amie, son mari, ses enfants, tout vous attend, tout vous désire, vous êtes nécessaire à tous. Enfin, sans m’expliquer davantage, venez partager et guérir mes ennuis : je vous devrai peut-être plus que personne.