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SIXIÈME PARTIE.

LETTRE V.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 155 sur 162·Livre complet →

DE MADAME D’ORBE À MADAME DE WOLMAR.

J’ai bien des griefs, cousine, à la charge de ce séjour. Le plus grave est qu’il me donne envie d’y rester. La ville est charmante, les habitants sont hospitaliers, les mœurs sont honnêtes et la liberté, que j’aime sur toutes choses, semble s’y être réfugiée. Plus je contemple ce petit état, plus je trouve qu’il est beau d’avoir une patrie ; et Dieu garde de mal tous ceux qui pensent en avoir une, et n’ont pourtant qu’un pays ! pour moi, je sens que si j’étais née dans celui-ci, j’aurais l’âme toute romaine. Je n’oserais pourtant pas trop dire à présent,

Rome n’est plus à Rome, elle est toute où je suis ; car j’aurais peur que dans ta malice tu n’allasses penser le contraire. Mais pourquoi donc Rome, et toujours Rome ? Restons à Genève.

Je ne te dirai rien de l’aspect du pays. Il ressemble au nôtre, excepté qu’il est moins montueux, plus champêtre et qu’il n’a pas des chalets si voisins93. Je ne te dirai rien, non plus du gouvernement. Si Dieu ne t’aide, mon père t’en parlera de reste : il passe toute la journée à politiquer avec les magistrats dans la joie de son cœur, et je le vois déjà très mal édifié que la gazette parle si peu de Genève. Tu peux juger de leurs conférences par mes lettres. Quand ils m’excèdent, je me dérobe et je t’ennuie pour me désennuyer.

93.L’éditeur les croit un peu rapprochés.

Tout ce qui m’est resté de leurs longs entretiens, c’est beaucoup d’estime pour le grand sens qui règne en cette ville. À voir l’action et réaction mutuelles de toutes les parties de l’état qui le tiennent en équilibre, on ne peut douter qu’il n’y ait plus d’art et de vrai talent employés au gouvernement de cette petite république, qu’à celui des plus vastes empires, où tout se soutient par sa propre masse, et où les rênes de l’État peuvent tomber entre les mains d’un sot, sans que les affaires cessent d’aller. Je te réponds qu’il n’en serait pas de même ici. Je n’entends jamais parler à mon père de tous ces grands ministres des grandes cours, sans songer à ce pauvre musicien qui barbouillait si fièrement sur notre grand orgue94 à Lausanne, et qui se croyait un fort habile homme parce qu’il faisait beaucoup de bruit. Ces gens-ci n’ont qu’une petite épinette, mais ils en savent tirer une bonne harmonie, quoiqu’elle soit souvent assez mal d’accord.

94.Il y avait grande orgue. Je remarquerai pour ceux de nos Suisses et Genevois qui se piquent de parler correctement, que le mot orgue est masculin au singulier, féminin au pluriel et s’emploie également dans les deux nombres ; mais le singulier est plus élégant.

Je ne te dirai rien non plus… Mais à force de ne te rien dire, je ne finirais pas. Parlons de quelque chose pour avoir plutôt fait. Le Genevois est de tous les peuples du monde celui qui cache le moins son caractère, et qu’on connaît le plus promptement. Ses mœurs, ses vices mêmes, sont mêlés de franchise. Il se sent naturellement bon ; et cela lui suffit pour ne pas craindre de se montrer tel qu’il est. Il a de la générosité, du sens, de la pénétration ; mais il aime trop l’argent : défaut que j’attribue à sa situation qui le lui rend nécessaire, car le territoire ne suffirait pas pour nourrir les habitants.

Il arrive de là que les Genevois, épars dans l’Europe pour s’enrichir, imitent les grands airs des étrangers, et, après avoir pris les vices des pays où ils ont vécu95, les rapportent chez eux en triomphe avec leurs trésors. Ainsi le luxe des autres peuples leur fait mépriser leur antique simplicité ; la fière liberté leur paraît ignoble ; ils se forgent des fers d’argent, non comme une chaîne, mais comme un ornement.

95.Maintenant on ne leur donne plus la peine de les aller chercher, on les leur porte.

Hé bien ! ne me voilà-t-il pas encore dans cette maudite politique ? Je m’y perds, je m’y noie, j’en ai par-dessus la tête, je ne sais plus par où m’en tirer. Je n’entends parler ici d’autre chose, si ce n’est quand mon père n’est pas avec nous, ce qui n’arrive qu’aux heures des courriers. C’est nous, mon enfant, qui portons partout notre influence ; car, d’ailleurs, les entretiens du pays sont utiles et variés, et l’on n’apprend rien de bon dans les livres qu’on ne puisse apprendre ici dans la conversation. Comme autrefois les mœurs anglaises ont pénétré jusqu’en ce pays, les hommes, y vivant encore un peu plus séparés des femmes que dans le nôtre, contractent entre eux un ton plus grave, et généralement plus de solidité dans leurs discours. Mais aussi cet avantage a son inconvénient qui se fait bientôt sentir. Des longueurs toujours excédantes, des arguments, des exordes, un peu d’apprêt, quelquefois des phrases, rarement de la légèreté, jamais de cette simplicité naïve qui dit le sentiment avant la pensée, et fait si bien valoir ce qu’elle dit. Au lieu que le Français écrit comme il parle, ceux-ci parlent comme ils écrivent ; ils dissertent au lieu de causer ; on les croirait toujours prêts à soutenir thèse. Ils distinguent, ils divisent, ils traitent la conversation par points : ils mettent dans leurs propos la même méthode que dans leurs livres ; ils sont auteurs et toujours auteurs. Ils semblent lire en parlant, tant ils observent bien les étymologies, tant ils font sonner toutes les lettres avec soin ! Ils articulent le marc du raisin comme Marc nom d’homme ; ils disent exactement du taba-k et non pas du taba, un pare-sol et non pas un parasol ; avant-t-hier, et non pas avan-hier, secrétaire et non pas segrétaire, un lac-d’amour où l’on se noie et non pas où l’on s’étrangle ; partout les s finales, partout les r des infinitifs ; enfin leur parler est toujours soutenu, leurs discours sont des harangues, et ils jasent comme s’ils prêchaient.

Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’avec ce ton dogmatique et froid ils sont vifs, impétueux, et ont les passions très ardentes ; ils diraient même assez bien les choses de sentiment s’ils ne disaient pas tout, ou s’ils ne parlaient qu’à des oreilles. Mais leurs points, leurs virgules, sont tellement insupportables, ils peignent si posément des émotions si vives que, quand ils ont achevé leur dire, on chercherait volontiers autour d’eux où est l’homme qui sent ce qu’ils ont écrit.

Au reste, il faut t’avouer que je suis un peu payée pour bien penser de leurs cœurs, et croire qu’ils ne sont pas de mauvais goût. Tu sauras en confidence qu’un joli monsieur à marier, et, dit-on, fort riche, m’honore de ses attentions, et qu’avec des propos assez tendres il ne m’a point fait chercher ailleurs l’auteur de ce qu’il me disait. Ah ! s’il était venu il y a dix-huit mois, quel plaisir j’aurais pris à me donner un souverain pour esclave, et à faire tourner la tête à un magnifique seigneur ! Mais à présent la mienne n’est plus assez droite pour que le jeu me soit agréable, et je sens que toutes mes folies s’en vont avec ma raison.

Je reviens à ce goût de lecture qui porte les Genevois à penser. Il s’étend à tous les états et se fait sentir dans tous avec avantage. Le Français lit beaucoup ; mais il ne lit que les livres nouveaux, ou plutôt il les parcourt, moins pour les lire que pour dire qu’il les a lus. Le Genevois ne lit que les bons livres ; il les lit, il les digère : il ne les juge pas, mais il les sait. Le jugement et le choix se font à Paris ; les livres choisis sont presque les seuls qui vont à Genève. Cela fait que la lecture y est moins mêlée et s’y fait avec plus de profit. Les femmes dans leur retraite96 lisent de leur côté ; et leur ton s’en ressent aussi, mais d’une autre manière. Les belles dames y sont petites-maîtresses et beaux esprits tout comme chez nous. Les petites citadines elles-mêmes prennent dans les livres un babil plus arrangé, et certain choix d’expressions qu’on est étonné d’entendre sortir de leur bouche, comme quelquefois de celle des enfants. Il faut tout le bon sens des hommes, toute la gaieté des femmes et tout l’esprit qui leur est commun, pour qu’on ne trouve pas les premiers un peu pédants et les autres un peu précieuses.

96.On se souviendra que cette lettre est de vieille date, et je crains bien que cela ne soit trop facile à voir.

Hier, vis-à-vis de ma fenêtre, deux filles d’ouvriers, fort jolies, causaient devant leur boutique d’un air assez enjoué pour me donner de la curiosité. Je prêtai l’oreille, et j’entendis qu’une des deux proposait en riant d’écrire leur journal. Oui, reprit l’autre à l’instant ; le journal tous les matins et tous les soirs le commentaire. Qu’en dis-tu, cousine ? Je ne sais si c’est là le ton des filles d’artisans ; mais je sais qu’il faut faire un furieux emploi du temps, pour ne tirer du cours des journées que le commentaire de son journal. Assurément la petite personne avait lu les aventures des Mille et une Nuits.

Avec ce style un peu guindé, les Genevoises ne laissent pas d’être vives et piquantes et l’on voit autant de grandes passions ici qu’en ville du monde. Dans la simplicité de leur parure elles ont de la grâce et du goût ; elles en ont dans leur entretien, dans leurs manières. Comme les hommes sont moins galants que tendres, les femmes sont moins coquettes que sensibles ; et cette sensibilité donne même aux plus honnêtes un tour d’esprit agréable et fin qui va au cœur, et qui en tire tout sa finesse. Tant que les Genevoises seront Genevoises, elles seront les plus aimables femmes de l’Europe ; mais bientôt elles voudront être Françaises et alors les Françaises vaudront mieux qu’elles.

Ainsi tout dépérit avec les mœurs. Le meilleur goût tient à la vertu même ; il disparaît avec elle et fait place à un goût factice et guindé, qui n’est plus que l’ouvrage de la mode. Le véritable esprit est presque dans le même cas. N’est-ce pas la modestie de notre sexe qui nous oblige d’user d’adresse pour repousser les agaceries des hommes, et s’ils ont besoin d’art pour se faire écouter, nous en faut-il moins pour savoir ne les pas entendre ? N’est-ce pas eux qui nous délient l’esprit et la langue, qui nous rendent plus vives à la riposte97, et nous forcent de nous moquer d’eux ? Car enfin, tu as beau dire, une certaine coquetterie maligne et railleuse désoriente encore plus les soupirants que le silence ou le mépris. Quel plaisir de voir un beau Céladon, tout déconcerté, se confondre, se troubler, se perdre à chaque repartie ; de s’environner contre lui de traits moins brûlants, mais plus aigus que ceux de l’Amour ; de le cribler de pointes de glace qui piquent à l’aide du froid ! Toi-même qui ne fais semblant de rien, crois-tu que tes manières naïves et tendres, ton air timide et doux, cachent moins de ruse et d’habileté que toutes mes étourderies ? Ma foi, mignonne, s’il fallait compter les galants que chacune de nous a persiflés, je doute fort qu’avec ta mine hypocrite ce fût toi qui serais en reste. Je ne puis m’empêcher de rire encore en songeant à ce pauvre Conflans, qui venait tout en furie me reprocher que tu l’aimais trop. Elle est si caressante, me disait-il, que je ne sais de quoi me plaindre ; elle me parle avec tant de raison, que j’ai honte d’en manquer devant elle ; et je la trouve si fort mon amie, que je n’ose être son amant.

97.Il fallait risposte, de l’italien risposta ; toutefois riposte se dit aussi, et je le laisse. Ce n’est, au pis aller, qu’une faute de plus.

Je ne crois pas qu’il y ait nulle part au monde des époux plus unis et de meilleurs ménages que dans cette ville. La vie domestique y est agréable et douce : on y voit des maris complaisants et presque d’autres Julie. Ton système se vérifie très bien ici. Les deux sexes gagnent de toutes manières à se donner des travaux et des amusements différents qui les empêchent de se rassasier l’un de l’autre, et font qu’ils se retrouvent avec plus de plaisir. Ainsi s’aiguise la volupté du sage ; s’abstenir pour jouir, c’est ta philosophie ; c’est l’épicuréisme de la raison.

Malheureusement cette antique modestie commence à décliner. On se rapproche, et les cœurs s’éloignent. Ici, comme chez nous, tout est mêlé de bien et de mal, mais à différentes mesures. Le Genevois tire ses vertus de lui-même ; ses vices lui viennent d’ailleurs. Non seulement il voyage beaucoup, mais il adopte aisément les mœurs et les manières des autres peuples ; il parle avec facilité toutes les langues ; il prend sans peine leurs divers accents, quoiqu’il ait lui-même un accent traînant très sensible, surtout dans les femmes, qui voyagent moins. Plus humble de sa petitesse que fier de sa liberté, il se fait chez les nations étrangères une honte de sa patrie ; il se hâte pour ainsi dire de se naturaliser dans le pays où il vit, comme pour faire oublier le sien : peut-être la réputation qu’il a d’être âpre au gain contribue-t-elle à cette coupable honte. Il vaudrait mieux sans doute effacer par son désintéressement l’opprobre du nom genevois, que de l’avilir encore en craignant de le porter ; mais le Genevois le méprise, même en le rendant estimable ; et il a plus de tort encore de ne pas honorer son pays de son propre mérite.

Quelque avide qu’il puisse être, on ne le voit guère aller à la fortune par des moyens serviles et bas ; il n’aime point s’attacher aux grands et ramper dans les cours. L’esclavage personnel ne lui est pas moins odieux que l’esclavage civil. Flexible et liant comme Alcibiade, il supporte aussi peu la servitude ; et quand il se plie aux usages des autres, il les imite sans s’y assujettir. Le commerce, étant de tous les moyens de s’enrichir le plus compatible avec la liberté, est aussi celui que les Genevois préfèrent. Ils sont presque tous marchands ou banquiers ; et ce grand objet de leurs désirs leur fait souvent enfouir de rares talents que leur prodigua la nature. Ceci me ramène au commencement de ma lettre. Ils ont du génie et du courage, ils sont vifs et pénétrants, il n’y a rien d’honnête et de grand au-dessus de leur portée ; mais, plus passionnés d’argent que de gloire, pour vivre dans l’abondance ils meurent dans l’obscurité, et laissent à leurs enfants pour tout exemple l’amour des trésors qu’ils leur ont acquis.

Je tiens tout cela des Genevois mêmes ; car ils parlent d’eux fort impartialement. Pour moi, je ne sais comment ils sont chez les autres, mais je les trouve aimables chez eux, et je ne connais qu’un moyen de quitter sans regret Genève. Quel est ce moyen cousine ? Oh ! ma foi, tu as beau prendre ton air humble ; si tu dis ne l’avoir pas déjà deviné, tu mens. C’est après-demain que s’embarque la bande joyeuse dans un joli brigantin appareillé de fête ; car nous avons choisi l’eau à cause de la saison et pour demeurer tous rassemblés. Nous comptons coucher le même soir, à Morges, le lendemain à Lausanne98, pour la cérémonie ; et le surlendemain… tu m’entends. Quand tu verras de loin briller des flammes, flotter des banderoles, quand tu entendras ronfler le canon, cours par toute la maison comme une folle en criant : Armes ! armes ! voici les ennemis ! voici les ennemis !

98.Comment cela ? Lausanne n’est pas au bord du lac ; il y a du port à la ville une demi-lieue de fort mauvais chemin ; et puis il faut un peu supposer que tous ces jolis arrangements ne seront point contrariés par le vent.

P. S. Quoique la distribution des logements entre incontestablement dans les droits de ma charge, je veux bien m’en désister en cette occasion. J’entends seulement que mon père soit logé chez Milord Édouard, à cause des cartes de géographie, et qu’on achève d’en tapisser du haut en bas tout l’appartement.