SIXIÈME PARTIE.
LETTRE VI.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 156 sur 162·Livre complet →
DE MADAME DE WOLMAR À SAINT- PREUX.
Quel sentiment délicieux j’éprouve en commençant cette lettre ! Voici la première fois de ma vie où j’ai pu vous écrire sans crainte et sans honte. Je m’honore de l’amitié qui nous joint comme d’un retour sans exemple. On étouffe de grandes passions, rarement on les épure. Oublier ce qui nous fut cher quand l’honneur le veut, c’est l’effort d’une âme honnête et commune ; mais après avoir été ce que nous fûmes, être ce que nous sommes aujourd’hui, voilà le vrai triomphe de la vertu. La cause qui fait cesser d’aimer peut être un vice, celle qui change un tendre amour en une amitié non moins vive, ne saurait être équivoque.
Aurions-nous jamais fait ce progrès par nos seules forces ? Jamais, jamais, mon ami, le tenter même était une témérité. Nous fuir était pour nous la première loi du devoir, que rien ne nous eût permis d’enfreindre. Nous nous serions toujours estimés, sans doute ; mais nous aurions cessé de nous voir, de nous écrire ; nous nous serions efforcés de ne plus penser l’un à l’autre ; et le plus grand honneur que nous pouvions nous rendre mutuellement était de rompre tout commerce entre nous.
Voyez, au lieu de cela, quelle est notre situation présente. En est-il au monde une plus agréable et ne goûtons-nous pas mille fois le jour le prix des combats qu’elle nous a coûtés ? Se voir, s’aimer, le sentir, s’en féliciter, passer les jours ensemble dans la familiarité fraternelle et dans la paix de l’innocence, s’occuper l’un de l’autre, y penser sans remords, en parler sans rougir et s’honorer à ses propres yeux du même attachement qu’on s’est si longtemps reproché ; voilà le point où nous en sommes. Ô ami, quelle carrière d’honneur nous avons déjà parcourue ! Osons nous en glorifier pour savoir nous y maintenir et l’achever comme nous l’avons commencée.
À qui devons-nous un bonheur si rare ? Vous le savez. J’ai vu votre cœur sensible, plein des bienfaits du meilleur des hommes, aimer à s’en pénétrer, et comment nous seraient-ils à charge, à vous et à moi ? Ils ne nous imposent point de nouveaux devoirs ; ils ne font que nous rendre plus chers ceux qui nous étaient déjà si sacrés. Le seul moyen de reconnaître ses soins est d’en être dignes, et tout leur prix est dans leur succès. Tenons-nous-en donc là dans l’effusion de notre zèle. Payons de nos vertus celles de notre bienfaiteur ; voilà tout ce que nous lui devons. Il a fait assez pour nous et pour lui s’il nous a rendus à nous-mêmes. Absents ou présents, vivants ou morts, nous porterons partout un témoignage qui ne sera perdu pour aucun des trois.
Je faisais ces réflexions en moi-même, quand mon mari vous destinait l’éducation de ses enfants. Quand Milord Édouard m’annonça son prochain retour et le vôtre, ces mêmes réflexions revinrent et d’autres encore, qu’il importe de vous communiquer tandis qu’il est temps de le faire.
Ce n’est point de moi qu’il est question, c’est de vous : je me crois plus en droit de vous donner des conseils depuis qu’ils sont tout-à-fait désintéressés, et que n’ayant plus ma sûreté pour objet, ils ne se rapportent qu’à vous-même. Ma tendre amitié ne vous est pas suspecte, et je n’ai que trop acquis de lumières pour faire écouter mes avis.
Permettez-moi de vous offrir le tableau de l’état où vous allez être, afin que vous examiniez vous-même s’il n’a rien qui doive vous effrayer. Ô bon jeune homme ! si vous aimez la vertu, écoutez d’une oreille chaste les conseils de votre amie. Elle commence en tremblant un discours qu’elle voudrait taire ; mais comment le taire sans vous trahir ? Sera-t-il temps de voir les objets que vous devez craindre, quand ils vous auront égaré ? Non, mon ami ; je suis la seule personne au monde assez familière avec vous pour vous les présenter. N’ai-je pas le droit de vous parler, au besoin, comme une sœur, comme une mère ? Ah ! si les leçons d’un cœur honnête étaient capables de souiller le vôtre, il y a longtemps que je n’en aurais plus à vous donner.
Votre carrière, dites-vous, est finie. Mais convenez qu’elle est finie avant l’âge. L’amour est éteint, les sens lui survivent et leur délire est d’autant plus à craindre que, le seul sentiment qui le bornait n’existant plus, tout est occasion de chute à qui ne tient plus à rien. Un homme ardent et sensible, jeune et garçon, veut être continent et chaste ; il sait, il sent, il l’a dit mille fois, que la force de l’âme qui produit toutes les vertus tient à la pureté qui les nourrit toutes. Si l’amour le préserva des mauvaises mœurs dans sa jeunesse, il veut que la raison l’en préserve dans tous les temps ; il connaît pour les devoirs pénibles un prix qui console de leur rigueur ; et s’il en coûte des combats quand on veut se vaincre, fera-t-il moins aujourd’hui pour le Dieu qu’il adore, qu’il ne fit pour la maîtresse qu’il servit autrefois ? Ce sont là, ce me semble, des maximes de votre morale ; ce sont donc aussi des règles de votre conduite : car vous avez toujours méprisé ceux qui, contents de l’apparence, parlent autrement qu’ils n’agissent, et chargent les autres de lourds fardeaux auxquels ils ne veulent pas toucher eux-mêmes.
Quel genre de vie a choisi cet homme sage pour suivre les lois qu’il se prescrit ? Moins philosophe encore qu’il n’est vertueux et chrétien, sans doute il n’a point pris son orgueil pour guide. Il sait que l’homme est plus libre d’éviter les tentations que de les vaincre, et qu’il n’est pas question de réprimer les passions irritées, mais de les empêcher de naître. Se dérobe-t-il donc aux occasions dangereuses ? Fuit-il les objets capables de l’émouvoir ? Fait-il d’une humble défiance de lui-même la sauvegarde de sa vertu ? Tout au contraire, il n’hésite pas à s’offrir aux plus téméraires combats. À trente ans, il va s’enfermer dans une solitude avec des femmes de son âge, dont une lui fut trop chère pour qu’un si dangereux souvenir se puisse effacer, dont l’autre vit avec lui dans une étroite familiarité, et dont une troisième lui tient encore par les droits qu’ont les bienfaits sur les âmes reconnaissantes. Il va s’exposer à tout ce qui peut réveiller en lui des passions mal éteintes ; il va s’enlacer dans les pièges qu’il devrait le plus redouter. Il n’y a pas un rapport dans sa situation qui ne dût le faire défier de sa force, et pas un qui ne l’avilît à jamais s’il était faible un moment. Où est-elle donc cette grande force d’âme à laquelle il ose tant se fier ? Qu’a-t-elle fait jusqu’ici qui lui réponde de l’avenir ? Le tira-t-elle à Paris de la maison du colonel ? Est-ce elle qui lui dicta l’été dernier la scène de Meillerie ? L’a-t-elle bien sauvé cet hiver des charmes d’un autre objet, et ce printemps des frayeurs d’un rêve ? S’est-il vaincu pour elle au moins une fois, pour espérer de se vaincre sans cesse ? Il sait, quand le devoir l’exige, combattre les passions d’un ami ; mais les siennes ?… Hélas ! sur la plus belle moitié de sa vie, qu’il doit penser modestement de l’autre !
On supporte un état violent quand il passe. Six mois, un an, ne sont rien ; on envisage un terme et l’on prend courage. Mais quand cet état doit durer toujours, qui est-ce qui le supporte ? Qui est-ce qui sait triompher de lui-même jusqu’à la mort ? Ô mon ami ! si la vie est courte pour le plaisir, qu’elle est longue pour la vertu ! Il faut être incessamment sur ses gardes. L’instant de jouir passe et ne revient plus ; celui de mal faire passe et revient sans cesse : on s’oublie un moment et l’on est perdu. Est-ce dans cet état effrayant qu’on peut couler des jours tranquilles et ceux mêmes qu’on a sauvés du péril n’offrent-ils pas une raison de n’y plus exposer les autres ?
Que d’occasions peuvent renaître, aussi dangereuses que celles dont vous avez échappé, et, qui pis est, non moins imprévues ! Croyez-vous que les monuments à craindre n’existent qu’à Meillerie ? Ils existent partout où nous sommes ; car nous les portons avec nous. Eh ! vous savez trop qu’une âme attendrie intéresse l’univers entier à sa passion, et que, même après la guérison, tous les objets de la nature nous rappellent encore ce qu’on sentit autrefois en les voyant. Je crois pourtant, oui, j’ose le croire, que ces périls ne reviendront plus, et mon cœur me répond du vôtre. Mais, pour être au-dessus d’une lâcheté, ce cœur facile est-il au-dessus d’une faiblesse, et suis-je la seule ici qu’il lui en coûtera peut-être de respecter ? Songez, Saint-Preux, que tout ce qui m’est cher doit être couvert de ce même respect que vous me devez ; songez que vous aurez sans cesse à porter innocemment les jeux innocents d’une femme charmante ; songez aux mépris éternels que vous auriez mérités, si jamais votre cœur osait s’oublier un moment et profaner ce qu’il doit honorer à tant de titres.
Je veux que le devoir, la foi, l’ancienne amitié, vous arrêtent, que l’obstacle opposé par la vertu vous ôte un vain espoir, et qu’au moins par raison vous étouffiez des vœux inutiles ; serez-vous pour cela délivré de l’empire des sens et des pièges de l’imagination ? Forcé de nous respecter toutes deux et d’oublier en nous notre sexe, vous le verrez dans celles qui nous servent et en vous abaissant vous croirez vous justifier ; mais serez-vous moins coupable en effet et la différence des rangs change-t-elle ainsi la nature des fautes ? Au contraire vous vous avilirez d’autant plus que les moyens de réussir seront moins honnêtes. Quels moyens ! Quoi ! vous !… Ah ! périsse l’homme indigne qui marchande un cœur et rend l’amour mercenaire ! C’est lui qui couvre la terre des crimes que la débauche y fait commettre. Comment ne serait pas toujours à vendre celle qui se laisse acheter une fois ? et dans l’opprobre où bientôt elle tombe, lequel est l’auteur de sa misère, du brutal qui la maltraite en un mauvais lieu, ou du séducteur qui l’y traîne en mettant le premier ses faveurs à prix ?
Oserai-je ajouter une considération qui vous touchera, si je ne me trompe ? Vous avez vu quels soins j’ai pris pour établir ici la règle et les bonnes mœurs ; la modestie et la paix y règnent, tout y respire le bonheur et l’innocence. Mon ami, songez à vous, à moi, à ce que nous fûmes, à ce que nous sommes, à ce que nous devons être. Faudra-t-il que je dise un jour, en regrettant mes peines perdues : C’est de lui que vient le désordre de ma maison ?
Disons tout, s’il est nécessaire, et sacrifions la modestie elle-même au véritable amour de la vertu. L’homme n’est pas fait pour le célibat, et il est bien difficile qu’un état si contraire à la nature n’amène pas quelque désordre public ou caché. Le moyen d’échapper toujours à l’ennemi qu’on porte sans cesse avec soi ? Voyons en d’autres pays ces téméraires qui font vœu de n’être pas hommes. Pour les punir d’avoir tenté Dieu, Dieu les abandonne ; ils se disent saints et sont déshonnêtes ; leur feinte continence n’est que souillure ; et pour avoir dédaigné l’humanité ils s’abaissent au-dessous d’elle. Je comprends qu’il en coûte peu de se rendre difficile sur des lois qu’on n’observe qu’en apparence99 ; mais celui qui veut être sincèrement vertueux se sent assez chargé des devoirs de l’homme sans s’en imposer de nouveaux. Voilà, cher Saint-Preux, la véritable humilité du chrétien, c’est de trouver toujours sa tâche au-dessus de ses forces, bien loin d’avoir l’orgueil de la doubler. Faites-vous l’application de cette règle et vous sentirez qu’un état qui devrait seulement alarmer un autre homme doit par mille raisons vous faire trembler. Moins vous craignez, plus vous avez à craindre ; et si vous n’êtes point effrayé de vos devoirs, n’espérez pas de les remplir.
99.Quelques hommes sont continents sans mérite, d’autres le sont par vertu, et je ne doute point que plusieurs prêtres catholiques ne soient dans ce dernier cas : mais imposer le célibat à un corps aussi nombreux que le clergé de l’Église romaine, ce n’est pas tant lui défendre de n’avoir point de femmes, que lui ordonner de se contenter de celles d’autrui. Je suis surpris que dans tout pays où les bonnes mœurs sont encore en estime, les lois et les magistrats tolèrent un vœu si scandaleux.
Tels sont les dangers qui vous attendent ici. Pensez-y tandis qu’il en est temps. Je sais que jamais de propos délibéré vous ne vous exposerez à mal faire, et le seul mal que je crains de vous est celui que vous n’aurez pas prévu. Je ne vous dis donc pas de vous déterminer sur mes raisons, mais de les peser. Trouvez-y quelque réponse dont vous soyez content, et je m’en contente ; osez compter sur vous et j’y compte. Dites-moi : Je suis un ange, et je vous reçois à bras ouverts.
Quoi ! toujours des privations et des peines ! toujours des devoirs cruels à remplir ! toujours fuir les gens qui nous sont chers ! Non, mon aimable ami. Heureux qui peut dès cette vie offrir un prix à la vertu ! J’en vois un digne d’un homme qui sut combattre et souffrir pour elle. Si je ne présume pas trop de moi, ce prix que j’ose vous destiner acquittera tout ce que mon cœur redoit au vôtre ; et vous aurez plus que vous n’eussiez obtenu si le ciel eût béni nos premières inclinations. Ne pouvant vous faire ange vous-même, je vous en veux donner un qui garde votre âme, qui l’épure, qui la ranime, et sous les auspices duquel vous puissiez vivre avec nous dans la paix du séjour céleste. Vous n’aurez pas, je crois, beaucoup de peine à deviner qui je veux dire ; c’est l’objet qui se trouve à peu près établi d’avance dans le cœur qu’il doit remplir un jour, si mon projet réussit.
Je vois toutes les difficultés de ce projet sans en être rebutée, car il est honnête. Je connais tout l’empire que j’ai sur mon amie, et ne crains point d’en abuser en l’exerçant en votre faveur. Mais ses résolutions vous sont connues ; et avant de les ébranler, je dois m’assurer de vos dispositions, afin qu’en l’exhortant de vous permettre d’aspirer à elle je puisse répondre de vous et de vos sentiments ; car, si l’inégalité que le sort a mise entre l’un et l’autre vous ôte le droit de vous proposer vous-même, elle permet encore moins que ce droit vous soit accordé sans savoir quel usage vous en pourrez faire.
Je connais toute votre délicatesse ; et si vous avez des objections à m’opposer, je sais qu’elles seront pour elle bien plus que pour vous. Laissez ces vains scrupules. Serez-vous plus jaloux que moi de l’honneur de mon amie ? Non, quelque cher que vous me puissiez être, ne craignez point que je préfère votre intérêt à sa gloire. Mais autant je mets de prix à l’estime des gens sensés, autant je méprise les jugements téméraires de la multitude, qui se laisse éblouir par un faux éclat et ne voit rien de ce qui est honnête. La différence fût-elle cent fois plus grande, il n’est point de rang auquel les talents et les mœurs n’aient droit d’atteindre : et à quel titre une femme oserait-elle dédaigner pour époux celui qu’elle s’honore d’avoir pour ami ? Vous savez quels sont là-dessus nos principes à toutes deux. La fausse honte et la crainte du blâme inspirent plus de mauvaises actions que de bonnes, et la vertu ne sait rougir que de ce qui est mal.
À votre égard, la fierté que je vous ai quelquefois connue ne saurait être plus déplacée que dans cette occasion ; et ce serait à vous une ingratitude de craindre d’elle un bienfait de plus, et puis, quelque difficile que vous puissiez être, convenez qu’il est plus doux et mieux séant de devoir sa fortune à son épouse qu’à son ami ; car on devient le protecteur de l’une et le protégé de l’autre ; et, quoi que l’on puisse dire, un honnête homme n’aura jamais de meilleur ami que sa femme.
Que s’il reste au fond de votre âme quelque répugnance à former de nouveaux engagements, vous ne pouvez trop vous hâter de la détruire pour votre honneur et pour mon repos ; car je ne serai jamais contente de vous et de moi, que quand vous serez en effet tel que vous devez être, et que vous aimerez les devoirs que vous avez à remplir. Eh ! mon ami, je devrais moins craindre cette répugnance qu’un empressement trop relatif à vos anciens penchants. Que ne fais-je point pour m’acquitter auprès de vous ? Je tiens plus que je n’avais promis. N’est-ce pas aussi Julie que je vous donne ? N’aurez-vous pas la meilleure partie de moi-même et n’en serez-vous pas plus cher à l’autre ? Avec quel charme alors je me livrerai sans contrainte à tout mon attachement pour vous ! Oui, portez-lui la foi que vous m’avez jurée ; que votre cœur remplisse avec elle tous les engagements qu’il prit avec moi ; qu’il lui rende, s’il est possible, tout ce que vous redevez au mien. Ô Saint-Preux ! je lui transmets cette ancienne dette. Souvenez-vous qu’elle n’est pas facile à payer.
Voilà, mon ami, le moyen que j’imagine de nous réunir sans danger, en vous donnant dans notre famille la même place que vous tenez dans nos cœurs. Dans le nœud cher et sacré qui nous unira tous, nous ne serons plus entre nous que des sœurs et des frères ; vous ne serez plus votre propre ennemi ni le nôtre ; les plus doux sentiments, devenus légitimes, ne seront plus dangereux ; quand il ne faudra plus les étouffer, on n’aura plus à les craindre. Loin de résister à des sentiments si charmants, nous en ferons à la fois nos devoirs et nos plaisirs ; c’est alors que nous nous aimerons tous plus parfaitement et que nous goûterons véritablement réunis les charmes de l’amitié, de l’amour et de l’innocence. Que si dans l’emploi dont vous vous chargez, le ciel récompense du bonheur d’être père le soin que vous prendrez de nos enfants, alors vous connaîtrez par vous-même le prix de ce que vous aurez fait pour nous. Comblé des vrais biens de l’humanité, vous apprendrez à porter avec plaisir le doux fardeau d’une vie utile à vos proches ; vous sentirez enfin ce que la vaine sagesse des méchants n’a jamais pu croire, qu’il est un bonheur réservé dès ce monde aux seuls amis de la vertu.
Réfléchissez à loisir sur le parti que je vous propose, non pour savoir s’il vous convient, je n’ai pas besoin là-dessus de votre réponse, mais s’il convient à Madame d’Orbe, et si vous pouvez faire son bonheur comme elle doit faire le vôtre. Vous savez comment elle a rempli ses devoirs dans tous les états de son sexe ; sur ce qu’elle est, jugez ce qu’elle a droit d’exiger. Elle aime comme Julie, elle doit être aimée comme elle. Si vous sentez pouvoir la mériter, parlez ; mon amitié tentera le reste et se promet tout de la sienne. Mais si j’ai trop espéré de vous, au moins vous êtes honnête homme, et vous connaissez sa délicatesse ; vous ne voudriez pas d’un bonheur qui lui coûterait le sien : que votre cœur soit digne d’elle, ou qu’il ne lui soit jamais offert.
Encore une fois, consultez-vous bien. Pesez votre réponse avant de la faire. Quand il s’agit du sort de la vie, la prudence ne permet pas de se déterminer légèrement ; mais toute délibération légère est un crime quand il s’agit du destin de l’âme et du choix de la vertu. Fortifiez la vôtre, ô mon bon ami, de tous les secours de la sagesse. La mauvaise honte m’empêcherait-elle de vous rappeler le plus nécessaire ? Vous avez de la religion ; mais j’ai peur que vous n’en tiriez pas tout l’avantage qu’elle offre dans la conduite de la vie, et que la hauteur philosophique ne dédaigne la simplicité du chrétien. Je vous ai vu sur la prière des maximes que je ne saurais goûter. Selon vous, cet acte d’humilité ne nous est d’aucun fruit ; et Dieu, nous ayant donné dans la conscience tout ce qui peut nous porter au bien, nous abandonne ensuite à nous-mêmes, et laisse agir notre liberté. Ce n’est pas là, vous le savez, la doctrine de saint Paul, ni celle qu’on professe dans notre Église. Nous sommes libres, il est vrai, mais nous sommes ignorants, faibles, portés au mal, et d’où nous viendraient la lumière et la force, si ce n’est de celui qui en est la source, et pourquoi les obtiendrions-nous, si nous ne daignons pas les demander ? Prenez garde, mon ami, qu’aux idées sublimes que vous vous faites du grand Être l’orgueil humain ne mêle des idées basses qui se rapportent à l’homme ; comme si les moyens qui soulagent notre faiblesse convenaient à la puissance divine, et qu’elle eût besoin d’art comme nous pour généraliser les choses afin de les traiter plus facilement ! Il semble, à vous entendre, que ce soit un embarras pour elle de veiller sur chaque individu ; vous craignez qu’une attention partagée et continuelle ne la fatigue, et vous trouvez bien plus beau qu’elle fasse tout par des lois générales, sans doute parce qu’elles lui coûtent moins de soin. Ô grands philosophes ! que Dieu vous est obligé de lui fournir ainsi des méthodes commodes et de lui abréger le travail !
À quoi bon lui rien demander ? dites-vous encore, ne connaît-il pas tous nos besoins ? N’est-il pas notre père pour y pourvoir ? Savons-nous mieux que lui ce qu’il nous faut et voulons-nous notre bonheur plus véritablement qu’il ne le veut lui-même ? Cher Saint-Preux, que de vains sophismes ! Le plus grand de nos besoins, le seul auquel nous pouvons pourvoir, est celui de sentir nos besoins ; et le premier pas pour sortir de notre misère est de la connaître. Soyons humbles pour être sages ; voyons notre faiblesse et nous serons forts. Ainsi s’accorde la justice avec la clémence ; ainsi règnent à la fois la grâce et la liberté. Esclaves par notre faiblesse, nous sommes libres par la prière ; car il dépend de nous de demander et d’obtenir la force qu’il ne dépend pas de nous d’avoir par nous-mêmes.
Apprenez donc à ne pas prendre toujours conseil de vous seul dans les occasions difficiles, mais de celui qui joint le pouvoir à la prudence, et sait faire le meilleur parti du parti qu’il nous fait préférer. Le grand défaut de la sagesse humaine, même de celle qui n’a que la vertu pour objet, est un excès de confiance qui nous fait juger de l’avenir par le présent et par un moment de la vie entière. On se sent ferme un instant, et l’on compte n’être jamais ébranlé. Plein d’un orgueil que l’expérience confond tous les jours, on croit n’avoir plus à craindre un piège une fois évité. Le modeste langage de la vaillance est : Je fus brave un tel jour ; mais celui qui dit : Je suis brave, ne sait ce qu’il sera demain ; et tenant pour sienne une valeur qu’il ne s’est pas donnée, il mérite de la perdre au moment de s’en servir.
Que tous nos projets doivent être ridicules, que tous nos raisonnements doivent être insensés devant l’Être pour qui les temps n’ont point de succession ni les lieux de distance ! Nous comptons pour rien ce qui est loin de nous, nous ne voyons que ce qui nous touche : quand nous aurons changé de lieu, nos jugements seront tout contraires et ne seront pas mieux fondés. Nous réglons l’avenir sur ce qui nous convient aujourd’hui, sans savoir s’il nous conviendra demain ; nous jugeons de nous comme étant toujours les mêmes, et nous changeons tous les jours. Qui sait si nous aimerons ce que nous aimons, si nous voudrons ce que nous voulons, si nous serons ce que nous sommes, si les objets étrangers et les altérations de nos corps n’auront pas autrement modifié nos âmes ; et si nous ne trouverons pas notre misère dans ce que nous aurons arrangé pour notre bonheur ? Montrez-moi la règle de la sagesse humaine, et je vais la prendre pour guide. Mais si sa meilleure leçon est de nous apprendre à nous défier d’elle, recourons à celle qui ne trompe point, et faisons ce qu’elle nous inspire. Je lui demande d’éclairer mes conseils ; demandez-lui d’éclairer vos résolutions. Quelque parti que vous preniez, vous ne voudrez que ce qui est bon et honnête, je le sais bien. Mais ce n’est pas assez encore ; il faut vouloir ce qui le sera toujours ; et ni vous ni moi n’en sommes les juges.