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TROISIÈME PARTIE

LETTRE III.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 98 sur 162·Livre complet →

DE L’AMANT DE JULIE À MADAME D’ORBE

En lui envoyant la Lettre précédente.

Tenez, cruelle, voilà ma réponse. En la lisant, fondez en larmes si vous connaissez mon cœur, et si le vôtre est sensible encore ; mais surtout, ne m’accablez plus de cette estime impitoyable que vous me vendez si cher et dont vous faites le tourment de ma vie.

Votre main barbare a donc osé les rompre, ces doux nœuds formés sous vos yeux presque dès l’enfance, et que votre amitié semblait partager avec tant de plaisir ? Je suis donc aussi malheureux que vous le voulez et que je puis l’être ! Ah ! connaissez-vous tout le mal que vous faites ? Sentez-vous bien que vous m’arrachez l’âme, que ce que vous m’ôtez est sans dédommagement, et qu’il vaut mieux cent fois mourir que ne plus vivre l’un pour l’autre ? Que me parlez-vous du bonheur de Julie ? En peut-il être sans le consentement du cœur ? Que me parlez-vous du danger de sa mère ? Ah ! qu’est-ce que la vie d’une mère, la mienne, la vôtre, la sienne même, qu’est-ce que l’existence du monde entier auprès du sentiment délicieux qui nous unissait ? Insensée, et farouche vertu ! j’obéis à ta voix sans mérite ; je t’abhorre en faisant tout pour toi. Que sont tes vaines consolations contre les vives douleurs de l’âme ? Va, triste idole des malheureux, tu ne fais qu’augmenter leur misère, en leur ôtant les ressources que la fortune leur laisse. J’obéirai pourtant, oui, cruelle, j’obéirai ; je deviendrai, s’il se peut, insensible, et féroce comme vous. J’oublierai tout ce qui me fut cher au monde. Je ne veux plus entendre ni prononcer le nom de Julie ni le vôtre. Je ne veux plus m’en rappeler l’insupportable souvenir. Un dépit, une rage inflexible m’aigrit contre tant de revers. Une dure opiniâtreté me tiendra lieu de courage : il m’en a trop coûté d’être sensible ; il vaut mieux renoncer à l’humanité.