TROISIÈME PARTIE
LETTRE IV.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 99 sur 162·Livre complet →
DE MADAME D’ORBE À L’AMANT DE JULIE
Vous m’avez écrit une lettre désolante ; mais il y a tant d’amour et de vertu dans votre conduite, qu’elle efface l’amertume de vos plaintes : vous êtes trop généreux pour qu’on ait le courage de vous quereller. Quelque emportement qu’on laisse paraître, quand on sait ainsi s’immoler à ce qu’on aime, on mérite plus de louanges que de reproches, et malgré vos injures, vous ne me fûtes jamais si cher que depuis que je connais si bien tout ce que vous valez.
Rendez grâce à cette vertu que vous croyez haïr, et qui fait plus pour vous que votre amour même. Il n’y a pas jusqu’à ma tante que vous n’ayez séduite par un sacrifice dont elle sent tout le prix. Elle n’a pu lire votre lettre sans attendrissement ; elle a même eu la faiblesse de la laisser voir à sa fille ; et l’effort qu’a fait la pauvre Julie pour contenir à cette lecture ses soupirs et ses pleurs l’a fait tomber évanouie.
Cette tendre mère, que vos lettres avaient déjà puissamment émue, commence à connaître par tout ce qu’elle voit, combien vos deux cœurs sont hors de la règle commune, et combien votre amour porte un caractère naturel de sympathie, que le temps ni les efforts humains ne sauraient effacer. Elle qui a si grand besoin de consolation, consolerait volontiers sa fille, si la bienséance ne la retenait, et je la vois trop près d’en devenir la confidente pour qu’elle ne me pardonne pas de l’avoir été. Elle s’échappa hier jusqu’à dire en sa présence, un peu indiscrètement1 peut-être : Ah ! s’il ne dépendait que de moi… quoi qu’elle se retînt et n’achevât pas, je vis au baiser ardent que Julie imprimait sur sa main qu’elle ne l’avait que trop entendue. Je sais même qu’elle a voulu parler plusieurs fois à son inflexible époux ; mais, soit danger d’exposer sa fille aux fureurs d’un père irrité, soit crainte pour elle-même, sa timidité l’a toujours retenue, et son affaiblissement, ses maux, augmentent si sensiblement, que j’ai peur de la voir hors d’état d’exécuter sa résolution avant qu’elle l’ait bien formée.
1.Claire, êtes-vous ici moins indiscrète ? Est-ce la dernière fois que vous le serez ?
Quoi qu’il en soit, malgré les fautes dont vous êtes cause, cette honnêteté de cœur qui se fait sentir dans votre amour mutuel lui a donné une telle opinion de vous qu’elle se fie à la parole de tous deux sur l’interruption de votre correspondance, et qu’elle n’a pris aucune précaution pour veiller de plus près sur sa fille ; effectivement, si Julie ne répondait pas à sa confiance, elle ne serait plus digne de ses soins, et il faudrait vous étouffer l’un et l’autre si vous étiez capables de tromper encore la meilleure des mères, et d’abuser de l’estime qu’elle a pour vous.
Je ne cherche point à rallumer dans votre cœur une espérance que je n’ai pas moi-même ; mais je veux vous montrer, comme il est vrai, que le parti le plus honnête est aussi le plus sage, et que s’il peut rester quelque ressource à votre amour, elle est dans le sacrifice que l’honneur et la raison vous imposent. Mère, parents, amis, tout est maintenant pour vous, hors un père qu’on gagnera par cette voie, ou que rien ne saurait gagner. Quelque imprécation qu’ait pu vous dicter un moment de désespoir, vous nous avez prouvé cent fois qu’il n’est point de route plus sûre pour aller au bonheur que celle de la vertu. Si l’on y parvient, il est plus pur, plus solide et plus doux par elle ; si on le manque, elle seule peut en dédommager. Reprenez donc courage, soyez homme, et soyez encore vous-même. Si j’ai bien connu votre cœur, la manière la plus cruelle pour vous de perdre Julie serait d’être indigne de l’obtenir.