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TROISIÈME PARTIE

LETTRE XXI.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 115 sur 162·Livre complet →

DE L’AMANT DE JULIE À MILORD ÉDOUARD

Oui, milord, il est vrai, mon âme est oppressée du poids de la vie ; depuis longtemps elle m’est à charge : j’ai perdu tout ce qui pouvait me la rendre chère, il ne m’en reste que les ennuis. Mais on dit qu’il ne m’est pas permis d’en disposer sans l’ordre de celui qui me l’a donnée. Je sais aussi qu’elle vous appartient à plus d’un titre ; vos soins me l’ont sauvée deux fois, et vos bienfaits me la conservent sans cesse ; je n’en disposerai jamais que je ne sois sûr de le pouvoir faire sans crime, ni tant qu’il me restera la moindre espérance de la pouvoir employer pour vous.

Vous disiez que je vous étais nécessaire : pourquoi me trompiez-vous ? Depuis que nous sommes à Londres, loin que vous songiez à m’occuper de vous, vous ne vous occupez que de moi. Que vous prenez de soins superflus ! Milord, vous le savez, je hais le crime encore plus que la vie ; j’adore l’Être éternel. Je vous dois tout, je vous aime, je ne tiens qu’à vous sur la terre : l’amitié, le devoir y peuvent enchaîner un infortuné ; des prétextes et des sophismes ne l’y retiendront point. Éclairez ma raison, parlez à mon cœur, je suis prêt à vous entendre ; mais souvenez-vous que ce n’est point le désespoir qu’on abuse.

Vous voulez qu’on raisonne : eh bien ! raisonnons. Vous voulez qu’on proportionne la délibération à l’importance de la question qu’on agite ; j’y consens. Cherchons la vérité paisiblement, tranquillement ; discutons la proposition générale comme s’il s’agissait d’un autre. Robeck fit l’apologie de la mort volontaire avant de se la donner. Je ne veux pas faire un livre à son exemple, et je ne suis pas fort content du sien, mais j’espère imiter son sang-froid dans cette discussion.

J’ai longtemps médité sur ce grave sujet. Vous devez le savoir, car vous connaissez mon sort, et je vis encore. Plus j’y réfléchis, plus je trouve que la question se réduit à cette proposition fondamentale : chercher son bien et fuir son mal en ce qui n’offense point autrui, c’est le droit de la nature. Quand notre vie est un mal pour nous et n’est un bien pour personne, il est donc permis de s’en délivrer. S’il y a dans le monde une maxime évidente et certaine, je pense que c’est celle-là ; et si l’on venait à bout de la renverser, il n’y a point d’action humaine dont on ne pût faire un crime.

Que disent là-dessus nos sophistes ? Premièrement ils regardent la vie comme une chose qui n’est pas à nous, parce qu’elle nous a été donnée : mais c’est précisément parce qu’elle nous a été donnée qu’elle est à nous. Dieu ne leur a-t-il pas donné deux bras ? Cependant quand ils craignent la gangrène ils s’en font couper un, et tous les deux, s’il le faut. La parité est exacte pour qui croit à l’immortalité de l’âme ; car si je sacrifie mon bras à la conservation d’une chose plus précieuse, qui est mon corps, je sacrifie mon corps à la conservation d’une chose plus précieuse, qui est mon bien-être. Si tous les dons que le ciel nous a faits sont naturellement des biens pour nous, ils ne sont que trop sujets à changer de nature ; et il y ajouta la raison pour nous apprendre à les discerner. Si cette règle ne nous autorisait pas à choisir les uns et rejeter les autres, quel serait son usage parmi les hommes ?

Cette objection si peu solide, ils la retournent de mille manières. Ils regardent l’homme vivant sur la terre comme un soldat mis en faction. Dieu, disent-ils, t’a placé dans ce monde, pourquoi en sors-tu sans son congé ? Mais toi-même, il t’a placé dans ta ville, pourquoi en sors-tu sans son congé ? Le congé n’est-il pas dans le mal-être ? En quelque lieu qu’il me place, soit dans un corps, soit sur la terre, c’est pour rester autant que j’y suis bien, et pour en sortir dès que j’y suis mal. Voilà la voix de la nature et la voix de Dieu. Il faut attendre l’ordre, j’en conviens ; mais quand je meurs naturellement, Dieu ne m’ordonne pas de quitter la vie, il me l’ôte ; c’est en me la rendant insupportable qu’il m’ordonne de la quitter. Dans le premier cas, je résiste de toute ma force ; dans le second, j’ai le mérite d’obéir.

Concevez-vous qu’il y ait des gens assez injustes pour taxer la mort volontaire de rébellion contre la Providence, comme si l’on voulait se soustraire à ses lois ? Ce n’est point pour s’y soustraire qu’on cesse de vivre, c’est pour les exécuter. Quoi ! Dieu n’a-t-il de pouvoir que sur mon corps ? est-il quelque lieu dans l’univers, où quelque être existant ne soit pas sous sa main ? et agira-t-il moins immédiatement sur moi, quand ma substance épurée sera plus une et plus semblable à la sienne ? Non, sa justice et sa bonté font mon espoir, et si je croyais que la mort pût me soustraire à sa puissance, je ne voudrais plus mourir.

C’est un des sophismes du Phédon, rempli d’ailleurs de vérités sublimes. Si ton esclave se tuait, dit Socrate à Cebès, ne le punirais-tu pas, s’il t’était possible, pour t’avoir injustement privé de ton bien ? Bon Socrate, que nous dites-vous ? N’appartient-on plus à Dieu quand on est mort ? Ce n’est point cela du tout, mais il fallait dire ; si tu charges ton esclave d’un vêtement qui le gêne dans le service qu’il te doit, le puniras-tu d’avoir quitté cet habit pour mieux faire son service ? La grande erreur est de donner trop d’importance à la vie ; comme si notre être en dépendait, et qu’après la mort on ne fût plus rien. Notre vie n’est rien aux yeux de Dieu, elle n’est rien aux yeux de la raison, elle ne doit rien être aux nôtres, et quand nous laissons notre corps, nous ne faisons que poser un vêtement incommode. Est-ce la peine d’en faire un si grand bruit ? Milord, ces déclamateurs ne sont point de bonne foi. Absurdes et cruels dans leurs raisonnements, ils aggravent le prétendu crime, comme si l’on s’ôtait l’existence, et le punissent, comme si l’on existait toujours.

Quant au Phédon, qui leur a fourni le seul argument précieux qu’ils aient jamais employé, cette question n’y est traitée que très légèrement et comme en passant. Socrate, condamné par un jugement inique à perdre la vie dans quelques heures, n’avait pas besoin d’examiner bien attentivement s’il lui était permis d’en disposer. En supposant qu’il ait tenu réellement les discours que Platon lui fait tenir, croyez-moi, milord, il les eût médités avec plus de soin dans l’occasion de les mettre en pratique ; et la preuve qu’on ne peut tirer de cet immortel ouvrage aucune bonne objection contre le droit de disposer de sa propre vie, c’est que Caton le lut par deux fois tout entier la nuit même qu’il quitta la terre.

Ces mêmes sophistes demandent si jamais la vie peut être un mal. En considérant cette foule d’erreurs, de tourments et de vices dont elle est remplie, on serait bien plus tenté de demander si jamais elle fut un bien. Le crime assiège sans cesse l’homme le plus vertueux ; chaque instant qu’il vit, il est prêt à devenir la proie du méchant ou méchant lui-même. Combattre, et souffrir, voilà son sort dans ce monde ; mal faire et souffrir, voilà celui du malhonnête homme. Dans tout le reste ils diffèrent entre eux, ils n’ont rien en commun que les misères de la vie. S’il vous fallait des autorités et des faits, je vous citerais des oracles, des réponses de sages, des actes de vertu récompensés par la mort. Laissons tout cela, milord : c’est à vous que je parle, et je vous demande quelle est ici-bas la principale occupation du sage, si ce n’est de se concentrer, pour ainsi dire, au fond de son âme, et de s’efforcer d’être mort durant sa vie. Le seul moyen qu’ait trouvé la raison pour nous soustraire aux maux de l’humanité n’est-il pas de nous détacher des objets terrestres et de tout ce qu’il y a de mortel en nous, de nous recueillir au-dedans de nous-mêmes, de nous élever aux sublimes contemplations ? et si nos passions et nos erreurs font nos infortunes, avec quelle ardeur devons-nous soupirer après un état qui nous délivre des unes et des autres ! Que font ces hommes sensuels qui multiplient si indiscrètement leurs douleurs par leurs voluptés ? Ils anéantissent, pour ainsi dire, leur existence à force de l’étendre sur la terre ; ils aggravent le poids de leurs chaînes par le nombre de leurs attachements ; ils n’ont point de jouissances qui ne leur préparent mille amères privations : plus ils sentent, et plus ils souffrent ; plus ils s’enfoncent dans la vie, et plus ils sont malheureux.

Mais qu’en général ce soit, si l’on veut, un bien pour l’homme de ramper tristement sur la terre, j’y consens : je ne prétends pas que tout le genre humain doive s’immoler d’un commun accord, ni faire un vaste tombeau du monde. Il est, il est des infortunés trop privilégiés pour suivre la route commune, et pour qui le désespoir et les amères douleurs sont le passeport de la nature : c’est à ceux-là qu’il serait aussi insensé de croire que leur vie est un bien, qu’il l’était au sophiste Possidonius tourmenté de la goutte de nier qu’elle fût un mal. Tant qu’il nous est bon de vivre, nous le désirons fortement, et il n’y a que le sentiment des maux extrêmes qui puisse vaincre en nous ce désir : car nous avons tous reçu de la nature une très grande horreur de la mort, et cette horreur déguise à nos yeux les misères de la condition humaine. On supporte longtemps une vie pénible et douloureuse avant de se résoudre à la quitter ; mais quand une fois l’ennui de vivre l’emporte sur l’horreur de mourir, alors la vie est évidemment un grand mal, et l’on ne peut s’en délivrer trop tôt. Ainsi, quoiqu’on ne puisse exactement assigner le point où elle cesse d’être un bien, on sait très certainement au moins qu’elle est un mal longtemps avant de nous le paraître ; et chez tout homme sensé le droit d’y renoncer en précède toujours de beaucoup la tentation.

Ce n’est pas tout ; après avoir nié que la vie puisse être un mal, pour nous ôter le droit de nous en défaire, ils disent ensuite qu’elle est un mal pour nous reprocher de ne la pouvoir endurer. Selon eux, c’est une lâcheté de se soustraire à ses douleurs et ses peines, et il n’y a jamais que des poltrons qui se donnent la mort. Ô Rome, conquérante du monde, quelle troupe de poltrons t’en donna l’empire ! Qu’Arrie, Éponine, Lucrèce, soient dans le nombre, elles étaient femmes ; mais Brutus, mais Cassius, et toi qui partageais avec les dieux les respects de la terre étonnée, grand et divin Caton, toi dont l’image auguste et sacrée animait les Romains d’un saint zèle et faisait frémir les tyrans, tes fiers admirateurs ne pensaient pas qu’un jour, dans le coin poudreux d’un collège, de vils rhéteurs prouveraient que tu ne fus qu’un lâche pour avoir refusé au crime heureux l’hommage de la vertu dans les fers. Force et grandeur des écrivains modernes, que vous êtes sublimes, et qu’ils sont intrépides la plume à la main ! Mais dites-moi, brave, et vaillant héros, qui vous sauvez si courageusement d’un combat pour supporter plus longtemps la peine de vivre, quand un tison brûlant vient à tomber sur cette éloquente main, pourquoi la retirez-vous si vite ? Quoi ! vous avez la lâcheté de n’oser soutenir l’ardeur du feu ! Rien, dites-vous, ne m’oblige à supporter le tison ; et moi, qui m’oblige à supporter la vie ? La génération d’un homme a-t-elle coûté plus à la Providence que celle d’un fétu ? et l’une et l’autre n’est-elle pas également son ouvrage ?

Sans doute il y a du courage à souffrir avec constance les maux qu’on ne peut éviter ; mais il n’y a qu’un insensé qui souffre volontairement ceux dont il peut s’exempter sans mal faire, et c’est souvent un très grand mal d’endurer un mal sans nécessité. Celui qui ne sait pas se délivrer d’une vie douloureuse par une prompte mort, ressemble à celui qui aime mieux laisser envenimer une plaie que de la livrer au fer salutaire d’un chirurgien. Viens, respectable Parisot14, coupe-moi cette jambe qui me ferait périr : je te verrai faire sans sourciller, et me laisserai traiter de lâche par le brave qui voit tomber la sienne en pourriture faute d’oser soutenir la même opération.

14.Chirurgien de Lyon, homme d’honneur, bon citoyen, ami tendre, et généreux, négligé, mais non pas oublié de tel qui fut honoré de ses bienfaits.

J’avoue qu’il est des devoirs envers autrui qui ne permettent pas à tout homme de disposer de lui-même ; mais en revanche combien en est-il qui l’ordonnent ! Qu’un magistrat à qui tient le salut de la patrie, qu’un père de famille qui doit la subsistance à ses enfants, qu’un débiteur insolvable qui ruinerait ses créanciers, se dévouent à leur devoir, quoi qu’il arrive ; que mille autres relations civiles et domestiques forcent un honnête homme infortuné de supporter le malheur de vivre pour éviter le malheur plus grand d’être injuste, est-il permis pour cela, dans des cas tout différents, de conserver aux dépens d’une foule de misérables une vie qui n’est utile qu’à celui qui n’ose mourir ? Tue-moi, mon enfant, dit le sauvage décrépit à son fils qui le porte et fléchit sous le poids ; les ennemis sont là ; va combattre avec tes frères, va sauver tes enfants, et n’expose pas ton père à tomber vif entre les mains de ceux dont il mangea les parents. Quand la faim, les maux, la misère, ennemis domestiques pires que les sauvages, permettraient à un malheureux estropié de consommer dans son lit le pain d’une famille qui peut à peine en gagner pour elle, celui qui ne tient à rien, celui que le ciel réduit à vivre seul sur la terre, celui dont la malheureuse existence ne peut produire aucun bien, pourquoi n’aurait-il pas au moins le droit de quitter un séjour où ses plaintes sont importunes et ses maux sans utilité ?

Pesez ces considérations, milord, rassemblez toutes ces raisons, et vous trouverez qu’elles se réduisent au plus simple des droits de la nature qu’un homme sensé ne mit jamais en question. En effet, pourquoi serait-il permis de se guérir de la goutte et non de la vie ? L’une et l’autre ne nous viennent-elles pas de la même main ? S’il est pénible de mourir, qu’est-ce à dire ? Les drogues font-elles plaisir à prendre ? Combien de gens préfèrent la mort à la médecine ! Preuve que la nature répugne à l’une et à l’autre. Qu’on me montre donc comment il est plus permis de se délivrer d’un mal passager en faisant des remèdes, que d’un mal incurable en s’ôtant la vie, et comment on est moins coupable d’user de quinquina pour la fièvre que d’opium pour la pierre. Si nous regardons à l’objet, l’un et l’autre est de nous délivrer du mal-être ; si nous regardons au moyen, l’un et l’autre est également naturel ; si nous regardons à la répugnance, il y en a également des deux côtés ; si nous regardons à la volonté du maître, quel mal veut-on combattre qu’il ne nous ait pas envoyé ? À quelle douleur veut-on se soustraire qui ne nous vienne pas de sa main ? Quelle est la borne où finit sa puissance et où l’on peut légitimement résister ? Ne nous est-il donc permis de changer l’état d’aucune chose parce que tout ce qui est, est comme il l’a voulu ? Faut-il ne rien faire en ce monde de peur d’enfreindre ses lois, et quoi que nous fassions, pouvons-nous jamais les enfreindre ? Non, milord, la vocation de l’homme est plus grande et plus noble. Dieu ne l’a point animé pour rester immobile dans un quiétisme éternel ; mais il lui a donné la liberté pour faire le bien, la conscience pour le vouloir, et la raison pour le choisir ; il l’a constitué seul juge de ses propres actions ; il a écrit dans son cœur : Fais ce qui t’est salutaire et n’est nuisible à personne. Si je sens qu’il m’est bon de mourir, je résiste à son ordre en m’opiniâtrant à vivre ; car, en me rendant la mort désirable, il me prescrit de la chercher.

Bomston, j’en appelle à votre sagesse et à votre candeur, quelles maximes plus certaines la raison peut-elle déduire de la religion sur la mort volontaire ? Si les chrétiens en ont établi d’opposées, ils ne les ont tirées ni des principes de leur religion, ni de sa règle unique, qui est l’Écriture, mais seulement des philosophes païens. Lactance, et Augustin, qui les premiers avancèrent cette nouvelle doctrine, dont Jésus-Christ ni les apôtres n’avaient pas dit un mot, ne s’appuyèrent que sur le raisonnement du Phédon, que j’ai déjà combattu ; de sorte que les fidèles, qui croient suivre en cela l’autorité de l’Évangile, ne suivent que celle de Platon. En effet, où verra-t-on dans la Bible entière une loi contre le suicide, ou même une simple improbation ? et n’est-il pas bien étrange que dans les exemples de gens qui se sont donné la mort, on n’y trouve pas un seul mot de blâme contre aucun de ces exemples ? Il y a plus ; celui de Samson est autorisé par un prodige qui le venge de ses ennemis. Ce miracle se serait-il fait pour justifier un crime ? et cet homme, qui perdit sa force pour s’être laissé séduire par une femme, l’eût-il recouvrée pour commettre un forfait authentique ? comme si Dieu lui-même eût voulu tromper les hommes !

Tu ne tueras point, dit le Décalogue. Que s’ensuit-il de là ? Si ce commandement doit être pris à la lettre, il ne faut tuer ni les malfaiteurs, ni les ennemis ; et Moïse, qui fit tant mourir de gens, entendait fort mal son propre précepte. S’il y a quelques exceptions, la première est certainement en faveur de la mort volontaire, parce qu’elle est exempte de violence et d’injustice, les deux seules considérations qui puissent rendre l’homicide criminel, et que la nature y a mis d’ailleurs un suffisant obstacle.

Mais, disent-ils encore, souffrez patiemment les maux que Dieu vous envoie ; faites-vous un mérite de vos peines. Appliquer ainsi les maximes du christianisme, que c’est mal en saisir l’esprit ! L’homme est sujet à mille maux, sa vie est un tissu de misères, et il ne semble naître que pour souffrir. De ces maux, ceux qu’il peut éviter, la raison veut qu’il les évite ; et la religion, qui n’est jamais contraire à la raison, l’approuve. Mais que leur somme est petite auprès de ceux qu’il est forcé de souffrir malgré lui ! C’est de ceux-ci qu’un Dieu clément permet aux hommes de se faire un mérite ; il accepte en hommage volontaire le tribut forcé qu’il nous impose, et marque au profit de l’autre vie la résignation dans celle-ci. La véritable pénitence de l’homme lui est imposée par la nature ; s’il endure patiemment tout ce qu’il est contraint d’endurer, il a fait à cet égard tout ce que Dieu lui demande ; et si quelqu’un montre assez d’orgueil pour vouloir faire davantage, c’est un fou qu’il faut enfermer, ou un fourbe qu’il faut punir. Fuyons donc sans scrupule tous les maux que nous pouvons fuir, il ne nous en restera que trop à souffrir encore. Délivrons-nous sans remords de la vie même, aussitôt qu’elle est un mal pour nous, puisqu’il dépend de nous de le faire, et qu’en cela nous n’offensons ni Dieu, ni les hommes. S’il faut un sacrifice à l’Être suprême, n’est-ce rien que de mourir ? Offrons à Dieu la mort qu’il nous impose par la voix de la raison, et versons paisiblement dans son sein notre âme qu’il redemande.

Tels sont les préceptes généraux que le bon sens dicte à tous les hommes, et que la religion autorise15. Revenons à nous. Vous avez daigné m’ouvrir votre cœur ; je connais vos peines, vous ne souffrez pas moins que moi ; vos maux sont sans remède ainsi que les miens, et d’autant plus sans remède, que les lois de l’honneur sont plus immuables que celles de la fortune. Vous les supportez, je l’avoue, avec fermeté. La vertu vous soutient ; un pas de plus, elle vous dégage. Vous me pressez de souffrir ; milord, j’ose vous presser de terminer vos souffrances, et je vous laisse à juger qui de nous est le plus cher à l’autre.

15.L’étrange lettre pour la délibération dont il s’agit ! Raisonne-t-on si paisiblement sur une question pareille, quand on l’examine pour soi ? La lettre est-elle fabriquée, ou l’auteur ne veut-il qu’être réfuté ? Ce qui peut tenir en doute, c’est l’exemple de Robeck qu’il cite, et qui semble autoriser le sien. Robeck délibéra si posément qu’il eut la patience de faire un livre, un gros livre, bien long, bien pesant, bien froid, et quand il eût établi, selon lui, qu’il était permis de se donner la mort, il se la donna avec la même tranquillité. Défions-nous des préjugés de siècle et de nation. Quand ce n’est pas la mode de se tuer, on n’imagine que des enragés qui se tuent ; tous les actes de courage sont autant de chimères pour les âmes faibles ; chacun ne juge des autres que par soi. Cependant combien n’avons-nous pas d’exemples attestés d’hommes sages en tout autre point, qui sans remords, sans fureur, sans désespoir, renoncent à la vie uniquement parce qu’elle leur est à charge, et meurent plus tranquillement qu’ils n’ont vécu !

Que tardons-nous à faire un pas qu’il faut toujours faire ? Attendrons-nous que la vieillesse et les ans nous attachent bassement à la vie après nous en avoir ôté les charmes, et que nous traînions avec effort, ignominie et douleur, un corps infirme et cassé ? Nous sommes dans l’âge où la vigueur de l’âme la dégage aisément de ses entraves, et où l’homme sait encore mourir ; plus tard il se laisse en gémissant arracher à la vie. Profitons d’un temps où l’ennui de vivre nous rend la mort désirable ; craignons qu’elle ne vienne avec ses horreurs au moment où nous n’en voudrons plus. Je m’en souviens, il fut un instant où je ne demandais qu’une heure au ciel, et où je serais mort désespéré si je ne l’eusse obtenue. Ah ! qu’on a de peine à briser les nœuds qui lient nos cœurs à la terre, et qu’il est sage de la quitter aussitôt qu’ils sont rompus ! Je le sens, Milord, nous sommes dignes tous deux d’une habitation plus pure : la vertu nous la montre, et le sort nous invite à la chercher. Que l’amitié qui nous joint nous unisse encore à notre dernière heure ! Ô quelle volupté pour deux vrais amis de finir leurs jours volontairement dans les bras l’un de l’autre, de confondre leurs derniers soupirs, d’exhaler à la fois les deux moitiés de leur âme ! Quelle douleur, quel regret peut empoisonner leurs derniers instants ? Que quittent-ils en sortant du monde ? Ils s’en vont ensemble ; ils ne quittent rien.