TROISIÈME PARTIE
LETTRE XXII.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 116 sur 162·Livre complet →
RÉPONSE
Jeune homme, un aveugle transport t’égare ; sois plus discret, ne conseille point en demandant conseil. J’ai connu d’autres maux que les tiens. J’ai l’âme ferme ; je suis Anglais. Je sais mourir, car je sais vivre, souffrir en homme. J’ai vu la mort de près, et la regarde avec trop d’indifférence pour l’aller chercher. Parlons de toi.
Il est vrai, tu m’étais nécessaire ; mon âme avait besoin de la tienne ; tes soins pouvaient m’être utiles ; ta raison pouvait m’éclairer dans la plus importante affaire de ma vie ; si je ne m’en sers point, à qui t’en prends-tu ? Où est-elle ? Qu’est-elle devenue ? Que peux-tu faire ? À quoi es-tu bon dans l’état où te voilà ? Quels services puis-je espérer de toi ? Une douleur insensée te rend stupide et impitoyable. Tu n’es pas un homme, tu n’es rien ; et si je ne regardais à ce que tu peux être, tel que tu es, je ne vois rien dans le monde au-dessous de toi.
Je n’en veux pour preuve que ta lettre même. Autrefois je trouvais en toi du sens, de la vérité ; tes sentiments étaient droits, tu pensais juste, et je ne t’aimais pas seulement par goût, mais par choix, comme un moyen de plus pour moi de cultiver la sagesse. Qu’ai-je trouvé maintenant dans les raisonnements de cette lettre dont tu parais si content ? Un misérable et perpétuel sophisme, qui, dans l’égarement de ta raison, marque celui de ton cœur, et que je ne daignerais pas même relever si je n’avais pitié de ton délire.
Pour renverser tout cela d’un mot, je ne veux te demander qu’une seule chose : Toi qui crois Dieu existant, l’âme immortelle, et la liberté de l’homme, tu ne penses pas, sans doute, qu’un être intelligent reçoive un corps et soit placé sur la terre au hasard seulement pour vivre, souffrir, et mourir ? Il y a bien peut-être à la vie humaine un but, une fin, un objet moral ? Je te prie de me répondre clairement sur ce point ; après quoi nous reprendrons pied à pied ta lettre, et tu rougiras de l’avoir écrite.
Mais laissons les maximes générales, dont on fait souvent beaucoup de bruit sans jamais en suivre aucune ; car il se trouve toujours dans l’application quelque condition particulière qui change tellement l’état des choses, que chacun se croit dispensé d’obéir à la règle qu’il prescrit aux autres ; et l’on sait bien que tout homme qui pose des maximes générales entend qu’elles obligent tout le monde, excepté lui. Encore un coup, parlons de toi.
Il t’est donc permis, selon toi, de cesser de vivre ? La preuve en est singulière, c’est que tu as envie de mourir. Voilà certes un argument fort commode pour les scélérats : ils doivent t’être bien obligés des armes que tu leur fournis ; il n’y aura plus de forfaits qu’ils ne justifient par la tentation de les commettre ; et dès que la violence de la passion l’emportera sur l’horreur du crime, dans le désir de mal faire ils en trouveront aussi le droit.
Il t’est donc permis de cesser de vivre ? Je voudrais bien savoir si tu as commencé. Quoi ! fus-tu placé sur la terre pour n’y rien faire ? Le ciel ne t’imposa-t-il point avec la vie une tâche pour la remplir ? Si tu as fait ta journée avant le soir, repose-toi le reste du jour, tu le peux ; mais voyons ton ouvrage. Quelle réponse tiens-tu prête au juge suprême qui te demandera compte de ton temps ? Parle, que lui diras-tu ? J’ai séduit une fille honnête ; j’abandonne un ami dans ses chagrins. Malheureux ! trouve-moi ce juste qui se vante d’avoir assez vécu, que j’apprenne de lui comment il faut avoir porté la vie pour être en droit de la quitter.
Tu comptes les maux de l’humanité ; tu ne rougis pas d’épuiser des lieux communs cent fois rebattus, et tu dis, la vie est un mal. Mais, regarde, cherche dans l’ordre des choses si tu y trouves quelques biens qui ne soient point mêlés de maux. Est-ce donc à dire qu’il n’y ait aucun bien dans l’univers ? et peux-tu confondre ce qui est mal par sa nature avec ce qui ne souffre le mal que par accident ? Tu l’as dit toi-même, la vie passive de l’homme n’est rien, et ne regarde qu’un corps dont il sera bientôt délivré ; mais sa vie active et morale, qui doit influer sur tout son être, consiste dans l’exercice de sa volonté. La vie est un mal pour le méchant qui prospère, et un bien pour l’honnête homme infortuné ; car ce n’est pas une modification passagère, mais son rapport avec son objet, qui la rend bonne ou mauvaise. Quelles sont enfin ces douleurs si cruelles qui te forcent de la quitter ? Penses-tu que je n’aie pas démêlé sous ta feinte impartialité dans le dénombrement de cette vie la honte de parler des tiens ? Crois-moi, n’abandonne pas à la fois toutes tes vertus ; garde au moins ton ancienne franchise, et dis ouvertement à ton ami ; j’ai perdu l’espoir de corrompre une honnête femme, me voilà forcé d’être homme de bien ; j’aime mieux mourir.
Tu t’ennuies de vivre, et tu dis, la vie est un mal. Tôt ou tard tu seras consolé, et tu diras, la vie est un bien. Tu diras plus vrai sans mieux raisonner ; car rien n’aura changé que toi. Change donc dès aujourd’hui ; et puisque c’est dans la mauvaise disposition de ton âme qu’est tout le mal, corrige tes affections déréglées, et ne brûle pas ta maison pour n’avoir pas la peine de la ranger.
Je souffre, me dis-tu ; dépend-il de moi de ne pas souffrir ? D’abord, c’est changer l’état de la question ; car il ne s’agit pas de savoir si tu souffres, mais si c’est un mal pour toi de vivre. Passons. Tu souffres, tu dois chercher à ne plus souffrir. Voyons s’il est besoin de mourir pour cela.
Considère un moment le progrès naturel des maux de l’âme directement opposé au progrès des maux du corps, comme les deux substances sont opposées par leur nature. Ceux-ci s’invétèrent, s’empirent en vieillissant, et détruisent enfin cette machine mortelle. Les autres, au contraire, altérations externes et passagères d’un être immortel et simple, s’effacent insensiblement, et le laissent dans sa forme originelle que rien ne saurait changer. La tristesse, l’ennui, les regrets, le désespoir, sont des douleurs peu durables qui ne s’enracinent jamais dans l’âme ; et l’expérience dément toujours ce sentiment d’amertume qui nous fait regarder nos peines comme éternelles. Je dirai plus : je ne puis croire que les vices qui nous corrompent nous soient plus inhérents que nos chagrins ; non seulement je pense qu’ils périssent avec le corps qui les occasionne, mais je ne doute pas qu’une plus longue vie ne pût suffire pour corriger les hommes, et que plusieurs siècles de jeunesse ne nous apprissent qu’il n’y a rien de meilleur que la vertu.
Quoi qu’il en soit, puisque la plupart de nos maux physiques ne font qu’augmenter sans cesse, de violentes douleurs du corps, quand elles sont incurables, peuvent autoriser un homme à disposer de lui ; car toutes ses facultés étant aliénées par la douleur, et le mal étant sans remède, il n’a plus l’usage ni de sa volonté ni de sa raison : il cesse d’être homme avant de mourir, et ne fait en s’ôtant la vie, qu’achever de quitter un corps qui l’embarrasse et où son âme n’est déjà plus.
Mais il n’en est pas ainsi des douleurs de l’âme, qui, pour vives qu’elles soient, portent toujours leur remède avec elles. En effet, qu’est-ce qui rend un mal quelconque intolérable ? c’est sa durée. Les opérations de la chirurgie sont communément beaucoup plus cruelles que les souffrances qu’elles guérissent ; mais la douleur du mal est permanente, celle de l’opération passagère, et l’on préfère celle-ci. Qu’est-il donc besoin d’opération pour des douleurs qu’éteint leur propre durée, qui seule les rendrait insupportables ? Est-il raisonnable d’appliquer d’aussi violents remèdes aux maux qui s’effacent d’eux-mêmes ? Pour qui fait cas de la constance et n’estime les ans que le peu qu’ils valent, de deux moyens de se délivrer des mêmes souffrances, lequel doit être préféré de la mort ou du temps ? Attends, et tu seras guéri. Que demandes-tu davantage ?
Ah ! c’est ce qui redouble mes peines de songer qu’elles finiront ! vain sophisme de la douleur ; bon mot sans raison, sans justesse, et peut-être sans bonne foi. Quel absurde motif de désespoir que l’espoir de terminer sa misère16 ! Même en supposant ce bizarre sentiment, qui n’aimerait mieux aigrir un moment la douleur présente par l’assurance de la voir finir, comme on scarifie une plaie pour la faire cicatriser ? et quand la douleur aurait un charme qui nous ferait aimer à souffrir, s’en priver en s’ôtant la vie, n’est-ce pas faire à l’instant même tout ce qu’on craint de l’avenir ?
16.Non, Milord, on ne termine pas ainsi sa misère, on y met le comble ; on rompt les derniers nœuds qui nous attachaient au bonheur. En regrettant ce qui nous fut cher, on tient encore à l’objet de sa douleur par sa douleur même, et cet état est moins affreux que de ne tenir plus à rien.
Penses-y bien, jeune homme ; que sont dix, vingt, trente ans pour un être immortel ? La peine et le plaisir passent comme une ombre ; la vie s’écoule en un instant ; elle n’est rien par elle-même, son prix dépend de son emploi. Le bien seul qu’on a fait demeure, et c’est par lui qu’elle est quelque chose.
Ne dis donc plus que c’est un mal pour toi de vivre, puisqu’il dépend de toi seul que ce soit un bien, et que si c’est un mal d’avoir vécu, c’est une raison de plus pour vivre encore. Ne dis pas non plus qu’il t’est permis de mourir ; car autant vaudrait dire qu’il t’est permis de n’être pas homme, qu’il t’est permis de te révolter contre l’auteur de ton être, et de tromper ta destination. Mais, en ajoutant que ta mort ne fait de mal à personne, songes-tu que c’est à ton ami que tu l’oses dire ?
Ta mort ne fait de mal à personne ! J’entends ; mourir à nos dépens ne t’importe guère, tu comptes pour rien nos regrets. Je ne te parle plus des droits de l’amitié que tu méprises : n’en est-il point de plus chers encore17 qui t’obligent à te conserver ? S’il est une personne au monde qui t’ait assez aimé pour ne vouloir pas te survivre, et à qui ton bonheur manque pour être heureuse, penses-tu ne lui rien devoir ? Tes funestes projets exécutés ne troubleront-ils point la paix d’une âme rendue avec tant de peine à sa première innocence ? Ne crains-tu point de rouvrir dans ce cœur trop tendre des blessures mal refermées ? Ne crains-tu point que ta perte n’en entraîne une autre encore plus cruelle, en ôtant au monde et à la vertu leur plus digne ornement ? et si elle te survit, ne crains-tu point d’exciter dans son sein le remords, plus pesant à supporter que la vie ? Ingrat ami, amant sans délicatesse, seras-tu toujours occupé de toi-même ? Ne songeras-tu jamais qu’à tes peines ? N’es-tu point sensible au bonheur de ce qui te fut cher ? et ne saurais-tu vivre pour celle qui voulut mourir avec toi ?
17.Des droits plus chers que ceux de l’amitié ! Et c’est un sage qui le dit ! Mais ce prétendu sage était amoureux lui-même.
Tu parles des devoirs du magistrat et du père de famille, et parce qu’ils ne te sont pas imposés, tu te crois affranchi de tout : et la société à qui tu dois ta conservation, tes talents, tes lumières ; la patrie à qui tu appartiens ; les malheureux qui ont besoin de toi, leur dois-tu rien ? Oh ! l’exact dénombrement que tu fais ! parmi les devoirs que tu comptes, tu n’oublies que ceux d’homme et de citoyen. Où est ce vertueux patriote qui refuse de vendre son sang à un prince étranger parce qu’il ne doit le verser que pour son pays, et qui veut maintenant le répandre en désespéré contre l’expresse défense des lois ? Les lois, les lois, jeune homme ! le sage les méprise-t-il ? Socrate innocent, par respect pour elles, ne voulut pas sortir de prison : tu ne balances point à les violer pour sortir injustement de la vie, et tu demandes : Quel mal fais-je ?
Tu veux t’autoriser par des exemples ; tu m’oses nommer des Romains ! Toi, des Romains ! il t’appartient bien d’oser prononcer ces noms illustres ! Dis-moi, Brutus mourut-il en amant désespéré, et Caton déchira-t-il ses entrailles pour sa maîtresse ? Homme petit et faible, qu’y a-t-il entre Caton et toi ? Montre-moi la mesure commune de cette âme sublime et de la tienne. Téméraire, ah ! tais-toi. Je crains de profaner son nom par son apologie. À ce nom saint et auguste, tout ami de la vertu doit mettre le front dans la poussière, et honorer en silence la mémoire du plus grand des hommes.
Que tes exemples sont mal choisis ! et que tu juges bassement des Romains, si tu penses qu’ils se crussent en droit de s’ôter la vie aussitôt qu’elle leur était à charge ! Regarde les beaux temps de la République, et cherche si tu y verras un seul citoyen vertueux se délivrer ainsi du poids de ses devoirs, même après les plus cruelles infortunes. Régulus retournant à Carthage prévint-il par sa mort les tourments qui l’attendaient ? Que n’eût point donné Posthumius pour que cette ressource lui fût permise aux Fourches Caudines ? Quel effort de courage le sénat même n’admira-t-il pas dans le consul Varron pour avoir pu survivre à sa défaite ! Par quelle raison tant de généraux se laissèrent-ils volontairement livrer aux ennemis, eux à qui l’ignominie était si cruelle, et à qui il en coûtait si peu de mourir ? C’est qu’ils devaient à la patrie leur sang, leur vie et leurs derniers soupirs, et que la honte ni les revers ne les pouvaient détourner de ce devoir sacré. Mais quand les lois furent anéanties, et que l’état fut en proie à des tyrans, les citoyens reprirent leur liberté naturelle et leurs droits sur eux-mêmes. Quand Rome ne fut plus, il fut permis à des Romains de cesser d’être : ils avaient rempli leurs fonctions sur la terre ; ils n’avaient plus de patrie ; ils étaient en droit de disposer d’eux, et de se rendre à eux-mêmes la liberté qu’ils ne pouvaient plus rendre à leur pays. Après avoir employé leur vie à servir Rome expirante et à combattre pour les lois, ils moururent vertueux et grands comme ils avaient vécu ; et leur mort fut encore un tribut à la gloire du nom romain, afin qu’on ne vît dans aucun d’eux le spectacle indigne de vrais citoyens servant un usurpateur.
Mais toi, qui es-tu ? qu’as-tu fait ? Crois-tu t’excuser sur ton obscurité ? ta faiblesse t’exempte-t-elle de tes devoirs, et pour n’avoir ni nom ni rang dans ta patrie, en es-tu moins soumis à ses lois ? Il te sied bien d’oser parler de mourir, tandis que tu dois l’usage de ta vie à tes semblables ! Apprends qu’une mort telle que tu la médites est honteuse et furtive. C’est un vol fait au genre humain. Avant de le quitter, rends-lui ce qu’il a fait pour toi. Mais je ne tiens à rien… Je suis inutile au monde… Philosophe d’un jour ! ignores-tu que tu ne saurais faire un pas sur la terre sans y trouver quelque devoir à remplir, et que tout homme est utile à l’humanité par cela seul qu’il existe ?
Écoute-moi, jeune insensé ; tu m’es cher, j’ai pitié de tes erreurs. S’il te reste au fond du cœur le moindre sentiment de vertu, viens, que je t’apprenne à aimer la vie. Chaque fois que tu seras tenté d’en sortir, dis en toi-même : « Que je fasse encore une bonne action avant que de mourir ». Puis va chercher quelque indigent à secourir, quelque infortuné à consoler, quelque opprimé à défendre. Rapproche de moi les malheureux que mon abord intimide ; ne crains d’abuser ni de ma bourse ni de mon crédit : prends, épuise mes biens, fais-moi riche. Si cette considération te retient aujourd’hui, elle te retiendra encore demain, après-demain, toute ta vie. Si elle ne te retient pas, meurs : tu n’es qu’un méchant.