CHAPITRE VI
Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 8 sur 50·Livre complet →
Après1 la mort de ma mère, mon grand-père fut au désespoir. Je vois, mais aujourd’hui seulement, que c’était un homme qui devait avoir un caractère dans le genre de celui de Fontenelle, modeste, prudent, discret, extrêmement aimable et amusant avant la mort de sa fille chérie. Depuis, il se renfermait souvent dans un silence discret. Il n’aimait au monde que cette fille et moi2.
1.Le chapitre VI est le chapitre IV bis du manuscrit (R 299, fol. 75 à 81).—Écrit à Rome, le 2 décembre 1835.
2.Il n’aimait au monde que cette fille et moi.—Et moi a été ajouté au crayon par Stendhal.
Son autre fille, Séraphie, l’ennuyait et le vexait; il aimait la paix par-dessus tout, et elle ne vivait que de scènes. Mon bon grand-père, pensant à son autorité de père, se faisait de vifs reproches de ne pas montrer les dents (c’est une expression du pays; je les conserve, sauf à les traduire plus tard en français de Paris, je les conserve en ce moment pour mieux me rappeler les détails qui m’arrivent en foule). M. Gagnon estimait et craignait sa sœur, qui lui avait préféré dans la jeunesse un frère mort à Paris, chose que le frère survivant ne lui avait jamais pardonné, mais avec son caractère à la Fontenelle, aimable et pacifique, il n’y paraissait nullement; j’ai deviné cela plus tard.
M. Gagnon avait une sorte d’aversion pour son fils, Romain Gagnon, mon oncle, jeune homme brillant et parfaitement aimable.
C’est la possession de cette qualité qui brouillait, ce me semble, le père et le fils; ils étaient tous deux, mais dans des genres différents, les hommes les plus aimables de la ville. Mon grand-père était plein de mesure dans les plaisanteries et son esprit fin et froid pouvait passer inaperçu. Il était d’ailleurs un prodige de science pour ce temps-là (où florissait la plus drôle d’ignorance). Les sots ou les envieux (MM. Champel, Tournus (le cocu), Tourte) lui faisaient sans cesse, pour se venger, des compliments sur sa mémoire. Il savait, croyait et citait les auteurs approuvés sur toutes sortes de sujets.
«Mon fils n’a rien lu», disait-il quelquefois avec humeur. Rien n’était plus vrai, mais il était impossible de s’ennuyer dans une société où était M. Gagnon le fils. Son père lui avait donné un charmant appartement dans sa maison et l’avait fait avocat. Dans une ville de parlement, tout le monde aimait la chicane, et vivait de la chicane, et faisait de l’esprit sur la chicane. Je sais encore un nombre de plaisanteries sur le pétitoire et le possessoire.
Mon grand-père donnait le logement et la table à son fils, plus une pension de cent francs par mois, somme énorme à Grenoble en 1789, pour ses menus plaisirs, et mon oncle achetait des habits brodés de mille écus et entretenait des actrices.
Je n’ai fait qu’entrevoir ces choses, que je pénétrais par les demi-mots de mon grand-père. Je suppose que mon oncle recevait des cadeaux de ses maîtresses riches, et avec cet argent s’habillait magnifiquement et entretenait les maîtresses pauvres. Il faut savoir que, dans notre pays et alors, il n’y avait rien de mal à recevoir de l’argent de Mme Dulauron, ou de Mme de Marcieu, ou de Mme de Sassenage, pourvu qu’on le dépensât hic et nunc et qu’on ne thésaurisât pas. Hic et nunc est une façon de parler que Grenoble devait à son parlement.
Il est arrivé plusieurs fois que mon grand-père, arrivant chez M. de Quinsonnas ou dans un autre cercle, apercevait un jeune homme richement vêtu et que tout le monde écoutait, c’était son fils.
«Mon père ne me connaissait pas ces habits, me disait mon oncle, je m’éclipsais au plus vite et rentrais pour reprendre le modeste frac. Quand mon père me disait: Mais faites-moi un peu le plaisir de me dire où vous prenez les frais de cette toilette.—Je joue et j’ai du bonheur, répondais-je.—Mais alors, pourquoi ne pas payer vos dettes?—Et madame Une telle qui voulait me voir avec le bel habit qu’elle m’avait acheté! continuait mon oncle. Je m’en tirais par quelque calembredaine.»
Je ne sais si mon lecteur de 1880 connaît un roman fort célèbre encore aujourd’hui: les Liaisons dangereuses avaient été composées à Grenoble par M. Choderlos de Laclos, officier d’artillerie, et peignaient les mœurs de Grenoble.
J’ai encore connu Mme de Merteuil, c’était Mme de Montmort, qui me donnait des noix confites, boiteuse qui avait la maison Drevon au Chevallon, près l’église de Saint-Vincent, entre le Fontanil et Voreppe, mais plus près du Fontanil. La largeur du chemin séparait le domaine de Mme de Montmort (ou loué par Mme de Montmort) et celui de M. Henri Gagnon. La jeune personne riche qui est obligée de se mettre au couvent a dû être une demoiselle de Blacons, de Voreppe.
Cette famille est exemplaire par la tristesse, la dévotion, la régularité et l’ultracisme, ou du moins était exemplaire vers 1814, quand l’Empereur m’envoya commissaire dans la 7me division militaire avec le vieux sénateur comte de Saint-Vallier, un des roués de l’époque de mon oncle et qui me parla beaucoup de lui comme ayant fait faire d’insignes folies à mesdames N. et N., j’ai oublié les noms. Alors j’étais brûlé du feu sacré et ne songeais qu’aux moyens de repousser les Autrichiens, ou du moins de les empêcher d’entrer aussi vite.
J’ai donc vu cette fin des mœurs de Mme de Merteuil, comme un enfant de neuf ou dix ans dévoré par un tempérament de feu peut voir ces choses, dont tout le monde évite de lui dire le fin mot.
[p. 76] [p. 77]