CHAPITRE XIX
Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 21 sur 50·Livre complet →
Mon1 père fut rayé de la liste des suspects (ce qui, pendant vingt-et-un mois, avait été l’objet unique de notre ambition) le 21 juillet 1794, à l’aide des beaux yeux de ma jolie cousine Joséphine Martin.
1.Le chapitre XIX est le chapitre XVI du manuscrit (fol. 260 bis et 274 à 279; les fol. 261 à 273 sont blancs).—Écrit à Rome, les 25 et 26 décembre 1835.—Au sujet de l’établissement du texte du début de ce chapitre, voir les notes du début du chapitre XVIII, et la reproduction du fol. 260 bis.
Il fit alors de longs séjours à Claix (c’est-à-dire à Furonières2). Mon indépendance prit naissance comme la liberté dans les villes d’Italie vers le VIIIe siècle3, par la faiblesse de mes tyrans.
2.… Furonières …—Hameau de la commune de Claix.
3.… les villes d’Italie vers le VIIIe siècle …—A vérifier sur la dissertation 55 de Muratori, lue il y a quinze jours et déjà oubliée quant à la date. (Note de Stendhal.)
Pendant les absences de mon père, j’inventai d’aller travailler rue des Vieux-Jésuites dans le salon de notre appartement, où, depuis quatre ans, personne n’avait mis les pieds4.
4.… où, depuis quatre ans, personne n’avait mis les pieds—En face, au verso du fol. 273, plan du quartier des maisons Gagnon et Beyle. On y voit, à l’angle de la Grande-rue et de la rue du Département, l’emplacement du «café tenu par M. Genou, père de M. de Genoude, de la Gazette de France». (Voir notre plan de Grenoble en 1793.) A ce sujet, on lit cette note au crayon de R. Colomb: «Le café Genou était sur la place Saint-André, dans la maison qu’habitait Mme Vignon, je crois; celui de la Grande-rue était tenu par Charréa.»
Cette idée, fille du besoin du moment, comme toutes les inventions de la mécanique, avait d’immenses avantages. D’abord, j’allais seul rue des Vieux-Jésuites, à deux cents pas de la maison Gagnon; secondo, j’y étais à l’abri des incursions de Séraphie qui, chez mon grand-père, venait, quand elle avait le diable au corps plus qu’à l’ordinaire, visiter mes livres et fourrager mes papiers.
Tranquille dans le salon silencieux où était le beau meuble brodé par ma pauvre mère, je commençai à travailler avec plaisir. J’écrivis ma comédie appelée, je crois, M. Piklar.
Pour écrire, j’attendais toujours le moment du génie.
Je n’ai été corrigé de cette manie que bien tard. Si je l’eusse chassée plus tôt, j’aurais fini ma comédie de Letellier et Saint-Bernard, que j’ai portée à Moscou et, qui plus est, rapportée (et qui est dans mes papiers, à Paris). Cette sottise a nui beaucoup à la quantité de mes travaux. Encore en 1806, j’attendais le moment du génie pour écrire. Pendant tout le cours de ma vie, je n’ai jamais parlé de la chose pour laquelle j’étais passionné, la moindre objection m’eût percé le cœur. Mais je n’ai jamais parlé littérature. Mon ami, alors intime, M. Adolphe de Mareste (né à Grenoble vers 1782), m’écrivit à Milan pour me donner son avis sur la Vie de Haydn, Mozart et Métastase. Il ne se doutait nullement que j’eu fusse the author.
Si j’eusse parlé, vers 1795, de mon projet d’écrire, quelque homme sensé m’eût dit: «Ecrivez tous les jours pendant deux heures, génie ou non.» Ce mot m’eût fait employer dix ans de ma vie dépensés niaisement à attendre le génie.
Mon imagination avait été employée à prévoir le mal que me faisaient mes tyrans et à les maudire; dès que je fus libre, en H5, dans le salon de ma mère, j’eus le loisir d’avoir du goût pour quelque chose. Ma passion fut: les médailles moulées en plâtre sur des moules ou creux de soufre. J’avais eu auparavant une petite passion: l’amour des épinaux6, bâtons noueux pris dans les haies d’aubépine, je crois; la chasse.
5.… dès que je fus libre, en H …—En face, au verso du fol. 274, plan de l’appartement Beyle, rue des Vieux-Jésuites. On voit dans le salon, près de la fenêtre, en «H, table de travail» de Beyle.
6.… l’amour des épinaux …—La lecture du dernier mot est incertaine.
Mon père et Séraphie avaient comprimé les deux. Celle pour les épinaux disparut sous les plaisanteries de mon oncle; celle pour la chasse, appuyée sur les rêveries de volupté nourries par le paysage de M. Le Roy et sur les images vives que mon imagination avait fabriquées en lisant l’Arioste, devint une fureur, me fit adorer la Maison rustique, Buffon, me fit écrire sur les animaux, et enfin n’a péri que par la satiété. A Brunswick, en 1808, je fus un des chefs de chasses où l’on tuait cinquante ou soixante lièvres avec des battues faites par des paysans. J’eus horreur de tuer une biche, cette horreur a augmenté. Rien ne me semble plus plat aujourd’hui que de changer un oiseau charmant en quatre onces de chair morte.
Si mon père, par peur bourgeoise, m’eût permis d’aller à la chasse, j’eusse été plus leste, ce qui m’eût servi pour la guerre. Je n’y ai été leste qu’à force de force.
Je reparlerai de la chasse, revenons aux médailles7.
7.Je reparlerai de la chasse, revenons aux médailles.—On lit au verso du fol. 279, avec la date du 26 décembre: «A placer: «Caractère of my father Chérubin Beyle.—Il n’était point avare, mais bien passionné. Rien ne lui coûtait pour satisfaire la passion dominante: ainsi pour faire miner une tière, il ne m’envoyait pas à Paris les 150 francs par mois, sans lesquels je ne pouvais vivre. Il eut la passion pour l’agriculture et pour Claix, puis un an ou deux de passion pour bâtir (la maison de la rue de Bonne, dont j’eus la sottise de faire le plan avec Mante). Il empruntait à huit ou dix pour cent à l’effet de terminer une maison qui un jour lui rendrait le six. Ennuyé de la maison, il se livra à la passion d’administrer pour les Bourbons, au point incroyable de passer dix-sept mois sans aller à Claix, à deux lieues de la ville. Il s’est ruiné de 1814 à 1819, je crois, époque de sa mort. Il aimait les femmes avec excès, mais timide comme un enfant de douze ans; Mme Abraham Mallein, née Pascal, se moquait ferme de lui à cet égard.»]