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CHAPITRE XLII

Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 44 sur 50·Livre complet →

Mes1 relations avec M. Daru, commencées ainsi en février ou janvier 1800, n’ont fini qu’à sa mort, en 1829. Il a été mon bienfaiteur, en ce sens qu’il m’a employé de préférence à bien d’autres, mais j’ai passé bien des jours de pluie, avec mal à la tête pour un poêle trop chauffé, à écrire de dix heures du matin à une heure après minuit, et cela sous les yeux d’un homme furieux et constamment en colère parce qu’il avait toujours peur. C’étaient les ricochets de son ami Picard: il avait une peur mortelle de Napoléon et j’avais une peur mortelle de lui.

1.Le chapitre XLII est le chapitre XXXVII du manuscrit (fol. 697 à 716). Ecrit à Cività-Vecchia, les 5, 6 et 7 mars 1836.—Stendhal note, en tête du fol. 708: «6 mars 1836, Cività-Vecchia. Nouveau papier acheté à Cività-Vecchia.»

On verra à Erfurt, 1809, le nec plus ultra de notre travail. M. Daru et moi, nous avons fait toute l’intendance générale de l’armée pendant trois ou huit jours. Il n’y avait pas même un copiste. Emerveillé de ce qu’il faisait, M. Daru ne se fâcha peut-être que deux ou trois fois par jour; ce fut une partie de plaisir. J’étais en colère contre moi d’être ému par ses paroles dures. Cela ne faisait ni chaud ni froid à mon avancement et, d’ailleurs, je n’ai jamais été fou pour l’avancement. Je le vois aujourd’hui, je cherchais le plus possible à être séparé de M. Daru, ne fût-ce que par une porte à demi fermée. Ses propos durs sur les présents et les absents m’étaient insupportables.

Quand j’écrivais cela par deux, au bureau de la Guerre, au bout de la rue Hillerin-Bertin, j’étais bien loin de connaître encore toute la dureté de M. Daru, ce volcan d’injures. J’étais tout étonné, j’avais à peine l’expérience d’un enfant de neuf ans, et toutefois je venais d’en avoir dix-sept2 au 23 janvier 1800.

2.… je venais d’en avoir dix-sept …—Ms.: «42 + 1.»

Ce qui me désolait, c’était la conversation incessante des commis, mes compagnons, qui m’empêchait de travailler et de penser! Pendant plus de six semaines, arrivé à quatre heures j’en étais hébété.

Félix Faure, mon camarade assez intime à Grenoble, n’avait nullement ma rêverie folle sur l’Amour et les Arts. C’est ce manque de folie qui a toujours coupé la pointe à notre amitié, qui n’a été que compagnonnage de vie. Il est aujourd’hui pair de France, Premier Président, et condamne sans trop de remords, je pense, à vingt ans de prison les fous d’avril, trop punis par six mois de prison, vu le parjure of the k[ing], et à mort ce second Bailly, le sage Morey, guillotiné le 19 mars 1836, coupable peut-être, mais sans preuve. Félix Faure résisterait à une injustice qu’on lui demanderait dans cinq minutes, mais si on donne vingt-quatre heures à sa vanité, la plus bourgeoise que je connaisse, si un roi lui demande la tête d’un innocent, il trouvera des raisons pour l’accorder. L’égoïsme et une absence complète de la plus petite étincelle de générosité, réunis à un caractère triste, à l’anglaise, et à la peur de devenir fou comme sa mère et sa sœur, forment le caractère de ce mien camarade. C’est le plus plat de tous mes amis et celui qui a fait la plus grande fortune.

Quelle différence de générosité avec Louis Crozet, Bigillion3! Mareste ferait les même choses, mais sans faire illusion, pour de l’avancement et à l’italienne. Edmond Cardon eût fait les même choses en en gémissant et les recouvrant de toute la grâce possible, d’Argout avec courage et en songeant au danger personnel et surmontant cette crainte. Louis Crozet (ingénieur en chef à Grenoble) aurait exposé sa vie avec héroïsme plutôt que de condamner à vingt ans de prison un fou généreux comme Kersanné (que je n’ai jamais vu), trop puni par six mois de prison. Colomb refuserait encore plus nettement que Louis Crozet, mais on pourrait le tromper.

3.Quelle différence de générosité avec Louis Crozet, Bigillion!—Suit un blanc d’une demi-ligne.

Ainsi, le plus plat à peu près de tous mes amis est Félix Faure (pair de France), avec lequel j’ai vécu intimement en janvier 1800, de 1803 à 1805, et de 1810 à 1815 et 16.

Louis Crozet m’a dit que ses talents atteignent à peine à la médiocrité, mais sa tristesse continue lui donnait de la dignité lorsque je le connus aux Mathématiques, ce me semble, vers 1797. Son père, né très pauvre, avait fait une jolie fortune dans l’administration des Finances et avait un beau domaine à Saint-Ismier (à deux lieues de Grenoble, route de Barraux et Chambéry).

Mais je réfléchis qu’on va prendre pour de l’envie ma sévérité envers ce plat pair de France. Me croira-t-on quand j’ajouterai que je dédaignerais bien de changer de réputation avec lui? Dix mille francs et être exempt de poursuivre for my future writings serait mon bâton de maréchal, idéal, il est vrai.

Félix Faure me présenta, à ma demande, à Fabien, maître d’armes rue Montpensier, je crois, rue des Cabriolets, près le Théâtre-Français, derrière Corazza, près du passage vis-à-vis la fontaine et la maison où Molière est mort. Là, je faisais des armes non pas avec, mais dans la même salle que plusieurs Grenoblois.

Deux grands et sales coquins entre autres (je parle du fond, et non de l’apparence, et de coquinerie en affaires privées, non de l’Etat), MM. Casimir Périer, depuis ministre, et D……. membre de la Chambre des Députés en 1836. Ce dernier non seulement volait au jeu dix francs, à Grenoble, vers 1820, mais y a été pris sur le fait.

Casimir Périer était peut-être alors le plus beau des jeunes gens de Paris; il était sombre, sauvage, ses beaux yeux montraient de la folie.

Je dis folie dans le sens propre. Mme Savoye de Rollin, sa sœur, dévote célèbre et cependant pas méchante, avait été folle et pendant plusieurs mois avait tenu des propos dignes de l’Arétin, et en termes les plus clairs, sans aucun voile. Cela est drôle, où une dévote de fort bonne compagnie peut-elle prendre une douzaine de mots que je n’ose écrire ici? Ce qui explique un peu ce genre d’amabilité, c’est que M. Savoye de Rollin, homme d’infiniment d’esprit, libertin philosophe, etc., etc., ami de mon oncle, était devenu nul par abus un an ou deux avant son mariage avec la fille de Périer milord. C’est le nom que Grenoble donnait à un homme d’esprit, ami de ma famille, qui méprisait de tout son cœur la bonne compagnie et qui a laissé trois cent cinquante mille francs à chacun de ses dix ou douze enfants4, tous plus ou moins emphatiques, bêtes et fous. Leur précepteur avait été le mien, ce profond et sec coquin, M. l’abbé Raillane.

4.… trois cent cinquante mille francs à chacun de ses dix ou douze enfants …—Cinq cent mille francs à chacun des dix enfants. (Note au crayon de R. Colomb.)—Voir plus haut, t. I, ch. VII, p. 83-84, et les notes correspondantes.

M. Périer milord ne pensait jamais qu’à l’argent. Mon grand-père Gagnon, qui l’aimait, malgré son protestantisme en bonne compagnie qui irritait beaucoup M. Gagnon, me racontait que M. Périer, en arrivant dans un salon, ne pouvait se dispenser, au premier coup d’œil, de faire le compte fort exact de ce qu’avait coûté l’ameublement. Mon grand-père, comme tous les orthodoxes, prêtait des aveux humiliants à M. Périer milord, qui fuyait la bonne compagnie de Grenoble comme la peste (vers 1780).

Un soir, mon grand-père le trouva dans la rue:

«Montez avec moi chez Mme de Quinsonnas.

—Je vous avouerai une chose, mon cher Gagnon: lorsqu’on a été quelque temps de suite sans voir la bonne compagnie et qu’on a pris une certaine habitude de la mauvaise, on se trouve déplacé dans la bonne.»

Je suppose que la bonne compagnie des Présidentes au parlement de Grenoble, mesdames de Sassenage, de Quinsonnas, de Bailly, contenait encore un degré d’alliage ou d’affectation trop fort pour un homme d’un génie vif comme M. Périer milord. Je pense que je me serais fort ennuyé dans la société où Montesquieu brillait vers 1745, chez Mme Geoffrin ou chez Mme de Mirepoix. J’ai découvert dernièrement que l’esprit des vingt premières pages de La Bruyère (qui, en 1803, fit mon éducation littéraire, d’après les éloges de Saint-Simon dans les éditions en trois et en sept volumes) est une copie exacte de ce que Saint-Simon appelle avoir infiniment d’esprit. Or, en 1836, ces vingt premières pages sont puériles, vides, de très bon ton assurément, mais ne valent pas trop la peine d’être écrites. Le style en est admirable en ce qu’il ne gâte pas la pensée, qui a le malheur d’être sine ictu. Ces vingt pages ont eu de l’esprit peut-être jusqu’en 1789. L’esprit, si délicieux pour qui le sent, ne dure pas. Comme une belle pêche passe en quelques jours, l’esprit passe en deux cents ans, et bien plus vite s’il y a révolution dans les rapports que les classes d’une société ont entre elles, dans la distribution du pouvoir dans une société.

L’esprit doit être de cinq ou six degrés au-dessus des idées qui forment l’intelligence d’un public.

S’il est de huit degrés au-dessus, il fait mal à la tête à ce public (défaut de la conversation de Dominique, quand il est animé).

Pour achever d’éclairer ma pensée, je dirai que La Bruyère était à cinq degrés au-dessus de l’intelligence commune des ducs de Saint-Simon, de Charost, de Beauvilliers, de Chevreuse, de La Feuillade, de Villars, de Montfort, de Foix, de Lesdiguières (le vieux Canaple), d’Harcourt, de La Rocheguyon, de La Rochefoucauld, d’Humières, de Mmes de Maintenon, de Caylus, de Berry, etc., etc., etc.

La Bruyère a dû être au niveau des intelligences vers 1780, au temps du duc de Richelieu, Voltaire, M. de Vaudreuil, le duc de Nivernais (prétendu fils de Voltaire), quand ce plat Marmontel passait pour spirituel, du temps de Duclos, Collé, etc., etc.

En 1836, excepté pour les choses d’art littéraire ou plutôt de style, en en exceptant formellement les jugements sur Racine, Corneille, Bossuet, etc., La Bruyère reste au-dessous de l’intelligence d’une société qui se réunirait chez Mme Boni de Castellane et qui serait composée de MM. Mérimée, Molé, Koreff, moi, Dupin aîné, Thiers, Béranger, duc de Fitz-James, Sainte-Aulaire, Arago, Villemain.

Ma foi, l’esprit manque, chacun réserve toutes ses forces pour un métier qui lui donne un rang dans le monde. L’esprit, argent comptant, imprévu même pour le parler, l’esprit de Dominique fait peur aux convenances. Si je ne me trompe, l’esprit va se réfugier chez les dames de mœurs faciles, chez Mme Ancelot (qui n’a pas plus d’amants que Mme de Talaru, la première ou la seconde) mais chez laquelle on ose plus.

Quelle terrible digression en faveur des lecteurs de 1880! Mais comprendront-ils l’allusion en faveur? J’en doute, les crieurs publics auront alors un autre mot pour faire acheter les discours du roi. Qu’est-ce qu’une allusion expliquée? De l’esprit à la Charles Nodier, de l’esprit ennuyeux.

Je veux coller ici un exemple du style de 1835. C’est M. Gozlan qui parle, dans le Temps5 …

5.Je veux coller ici un exemple du style de 1835. C’est M. Gozlan qui parle, dans le Temps …—Stendhal n’a pas mis sa menace à exécution: le reste du feuillet est resté blanc.

Le plus doux, le plus vraiment jeune de tous ces sombres Grenoblois qui faisaient des armes chez l’élégant Fabien, était sans doute M. César Pascal6, fils d’un père également aimable et auquel Casimir Périer donna la croix étant ministre, et la recette générale d’Auxerre à son frère maternel, l’aimable Turquin, et une autre recette générale, celle de Valence, au neveu de Casimir, M. Camille Teisseire.

6.… M. César Pascal …—Mort à Bourgoin en mai 1838. (Note au crayon de R. Colomb.)

Mais, au milieu de sa demi-friponnerie comme négociant, M. Casimir Périer avait la qualité dauphinoise: il savait vouloir. Le souffle de Paris, affaiblissant, corrodant la faculté de vouloir, n’avait pas encore pénétré dans7 nos montagnes en 1800. J’en suis témoin fidèle pour mes camarades. Napoléon, Fieschi avaient la faculté de vouloir qui manque à M. Villemain, à M. Casimir Delavigne, à M. de Pastoret (Amédée), élevés à Paris.

7.… n’avait pas encore pénétré dans …—Variante: «Atteint.»

Chez l’élégant Fabien, je me convainquis de mon métalent pour les armes. Son prévôt, le sombre Renouvier, qui s’est tué, je pense, après avoir tué en duel d’un coup d’épée son dernier ami, me fit comprendre très honnêtement mon métalent. J’ai été bien heureux de me battre toujours au pistolet, je ne prévoyais pas ce bonheur en 1800, et, d’ennui de parer tierce et quarte toujours trop tard, je résolus, le cas échéant, de fondre à fond sur mon adversaire. Cela m’a gêné toutes les fois qu’à l’armée je me suis vu l’épée au côté. A Brunswick, par exemple, ma maladresse eût pu m’envoyer ad patres avec le grand chambellan de Munichhausen; heureusement, il ne fut pas brave ce jour-là, ou plutôt il ne voulut pas se compromettre. J’ai eu de même un métalent pour le violon, et au contraire un talent naturel et singulier pour tirer les perdrix et les lièvres et, à Brunswick, un corbeau d’un coup de pistolet, à quarante pas, la voiture allant au grand trot, ce qui m’a valu le respect des aides-de-camp du général Rivaut, cet homme si poli. (Rivaut de La Rafinière, haï du prince de Neuchâtel (Berthier), depuis commandant à Rouen, et ultra vers 1825.)

J’ai eu le bonheur aussi d’atteindre un bancozeitel, à Vienne, au Prater, dans le duel arrangé avec M. Raindre, colonel ou chef d’escadron d’artillerie légère. Ce brave à trois poils ne le fut guère!

Enfin, j’ai porté l’épée toute ma vie ne sachant pas la manier. J’ai toujours été gros et facile à essouffler. Mon projet a toujours été: «Y êtes-vous?» et droit le coup de seconde.

Dans le temps où je faisais des armes avec César Pascal, Félix Faure, Duchesne, Casimir Périer et deux ou trois autres Dauphinois, j’allai voir Périer milord (en Dauphiné, on supprime le Monsieur quand il y a un surnom). Je le trouvai dans un appartement de ses belles maisons des Feuillants (près la rue Castiglione d’aujourd’hui); il occupait un des appartements qu’il ne pouvait pas louer. C’était l’avare le plus gai et de la meilleure compagnie. Il sortit avec moi, il portait, un habit bleu qui avait sur la basque une tache rousse de huit pouces de diamètre.

Je ne comprenais pas comment cet homme d’une apparence si aimable (à peu près comme mon cousin Rebuffel) pouvait laisser mourir de faim ses fils Casimir et Scipion.

La maison Périer prenait à 5% les économies des servantes, des huissiers, des petits propriétaires, c’étaient des sommes de 500, 800, rarement 1.500 francs. Quand vinrent les assignats, et que pour un louis d’or on avait cent francs, elle remboursa tous ces pauvres diables; plusieurs se pendirent ou se noyèrent.

Ma famille trouva ce procédé infâme. Il ne me surprend pas de marchands, mais pourquoi, une fois arrivé aux millions, n’avoir pas trouvé un prétexte honnête de rembourser les servantes?

Ma famille était parfaite sur les choses d’argent, elle eut grand’peine à tolérer un de nos parents qui remboursa en assignats une somme de huit ou dix mille francs, prêtée à ses auteurs en billets de la banque de Law (1718, je pense, à 1793).

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