Classiques.app

CHAPITRE XLIII

Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 45 sur 50·Livre complet →

Je1 ferais du roman si je voulais noter ici l’impression que me firent les choses de Paris, impression fort modifiée depuis.

1.Le chapitre XLIII est le chapitre XXXVIII du manuscrit (fol. 717 à 738). Ecrit à Cività-Vecchia, les 7 et 8 mars 1836.

Je ne sais si j’ai dit2 qu’à la demande de son père M. Daru me mena à deux ou trois de ces sociétés littéraires dont la présidence faisait tant de plaisir à son père. J’y admirai la taille et surtout la gorge de madame Pipelet, femme d’un pauvre diable de chirurgien herniaire. Je l’ai un peu connue depuis, dans son état de princesse.

2.Je ne sais si j’ai dit …—Voir plus haut, t. II, p. 121-122.

M. Daru récitait ses vers avec une bonhomie qui me sembla bien étrange sur cette figure sévère et allumée, je le regardais avec étonnement. Je me disais: il faut l’imiter; mais je n’y sentais aucun goût.

Je me rappelle le profond ennui des dimanches, je me promenais au hasard; c’était donc là ce Paris que j’avais tant désiré! L’absence de montagnes et de bois me serrait le cœur. Les bois étaient intimement liés à mes rêveries d’amour tendre et dévoué, comme dans l’Arioste. Tous les hommes me semblaient prosaïques et plats dans les idées qu’ils avaient de l’amour et de la littérature. Je me gardais de faire confidence de mes objections contre Paris. Ainsi je ne m’aperçus pas que le centre de Paris est à une heure de distance d’une belle forêt, séjour des cerfs sous les rois. Quel n’eût pas été mon ravissement, en 1800, de voir la forêt de Fontainebleau, où il y a quelques petits rochers en miniature, les bois de Versailles, Saint-Cloud, etc. Probablement j’eusse trouvé que ces bois ressemblaient trop à un jardin.

Il fut question de nommer des adjoints aux commissaires des guerres. Je m’en aperçus au redoublement des prévenances de Mme Cardon pour la famille Daru, et même pour moi. M. Daru passa un matin chez le ministre avec le rapport sur cet objet.

Mon anxiété a fixé dans ma tête l’image du bureau où j’attendais le résultat; j’en avais changé, ma table était située dans une fort grande pièce occupée par divers commis3. M. Daru suivit la ligne DD’ en revenant de chez le ministre, il avait fait nommer, ce me semble, Cardon et Barthomeuf. Je ne fus point jaloux de Cardon, mais bien de M. Barthomeuf, pour lequel j’avais de l’éloignement. En attendant la décision, j’avais écrit sur mon appuie-main: MAUVAIS PARENT, en lettres majuscules.

3.… ma table était située dans une fort grande pièce occupée par divers commis.—Suit un plan du bureau, dont les deux fenêtres donnaient sur un «jardin, le même que pour l’autre bureau»; près des fenêtres et placées perpendiculairement à celles-ci, trois longues tables; à l’opposé, deux portes se faisant face étaient percées dans les murs perpendiculaires à celui des fenêtres. La ligne DD’ va d’une porte à l’autre.

Notez que M. Barthomeuf était un excellent commis, dont M. Daru signait toutes les lettres (c’est-à-dire M. Barthomeuf présentait vingt lettres, M. Daru en signait douze et signait en corrigeant six ou sept et en revoyait à refaire une ou deux).

Des miennes il en signait à peine la moitié, et encore quelles lettres! Mais M. Barthomeuf avait le génie et la figure d’un garçon épicier et, excepté les auteurs latins, qu’il savait comme il savait le Règlement pour la solde, il était incapable de dire un mot sur les rapports de la littérature avec la nature de l’homme, avec la manière dont il est affecté; moi, je comprenais parfaitement la façon dont Helvétius explique Régulus, je faisais tout seul un grand nombre d’applications de ce genre, j’étais bien au delà de Cailhava dans l’art de la comédie, etc., etc., et je partais de là pour me croire le supérieur ou, du moins, l’égal de M. Barthomeuf.

M. D[aru] aurait dû me faire nommer et ensuite me faire travailler ferme. Mais le hasard m’a guidé par la main dans cinq ou six grandes circonstances de ma vie. Réellement, je dois une petite statue à la Fortune. Ce fut un extrême bonheur de n’être pas fait adjoint avec Cardon. Mais je ne pensais pas ainsi, je soupirais un peu en regardant son bel uniforme doré, son chapeau, son épée. Mais je n’eus pas le moindre sentiment de jalousie. Apparemment, je comprenais que je n’avais pas une mère comme Mme Cardon. Je l’avais vue importuner M. Daru (Pierre) jusqu’à impatienter l’homme le plus flegmatique. M. Daru ne se fâchait pas, mais ses yeux de sanglier étaient à peindre. Enfin, il lui dit devant moi: «Madame, j’ai l’honneur de vous promettre que, s’il y a des adjoints, M. votre fils le sera.»

La sœur de Mme Cardon était, ce me semble, Mme Augué des Portes, dont les filles se liaient intimement alors avec la citoyenne Hortense Beauharnais. Ces demoiselles étaient élevées chez madame Campan, la camarade et probablement l’amie de Mme Cardon.

Je riais et je déployais mon amabilité de 1800 avec Mlles Augué, dont l’une épousa bientôt après, ce me semble, le général Ney.

Je les trouvais gaies et j’étais, je devais être, un étrange animal; peut-être ces demoiselles avaient-elles assez d’esprit pour voir que j’étais étrange et non plat. Enfin, je ne sais pourquoi, j’étais bien accueilli. Quel admirable salon à cultiver! Voilà ce que M. Daru le père aurait dû me faire comprendre. Cette vérité, fondamentale à Paris, je ne l’ai entrevue pour la première fois que vingt-sept ans plus tard, après la fameuse bataille de San-Remo. La fortune, dont j’ai tant à me louer, m’a promené dans plusieurs salons des plus influents. J’ai refusé, en 1814, une place à millions4, en 1828, j’étais en société intime avec MM. Thiers (ministre des Affaires étrangères, hier), Mignet, Aubernon, Béranger. J’avais une grande considération dans ce salon. Je trouvai M. Aubernon ennuyeux, Mignet, sans esprit, Thiers, trop effronté, bavard; Béranger seul me plut, mais pour n’avoir pas l’air de faire la cour au pouvoir, je ne l’allai pas voir en prison et je laissai Mme Aubernon me prendre en guignon comme homme immoral.

4.… une place à millions …—Stendhal fait peut-être allusion ici au poste de directeur des subsistances de Paris, que lui offrit le comte Beugnot (cf. A. Chuquet, Stendhal-Beyle, p. 146), ou à celui de préfet de la Sarthe, dont lui-même parle dans la même page.

Et Mme la comtesse Bertrand, en 1809 et 1810! Quelle absence d’ambition ou plutôt quelle paresse!

Je regrette peu l’occasion perdue. Au lieu de dix, j’aurais vingt mille5; au lieu de chevalier, je serais officier de la Légion d’honneur, mais j’aurais passé trois ou quatre heures par jour à ces platitudes d’ambition qu’on décore du nom de politique, j’aurais fait beaucoup de demi-bassesses, je serais préfet du Mans (en 1814, j’allais être nommé préfet du Mans).

5.Au lieu de dix, j’aurais vingt mille … Ms.: «Ten» et «twenty thousand».

La seule chose que je regrette, c’est le séjour de Paris, mais je serais las de Paris en 1836, comme je suis las de ma solitude parmi les sauvages de Cività-Vecchia.

A tout prendre, je ne regrette rien que de ne pas avoir acheté de la rente avec les gratifications de Napoléon, vers 1808 et 1809.

M. Daru le père n’en eut pas moins tort, dans ses idées, de ne pas me dire: «Vous devriez chercher à plaire à Mme Cardon et à ses nièces, les demoiselles Augué. Avec leur protection, vous serez fait commissaire des guerres deux ans plus tôt. Ne soufflez jamais mot, même à M. Daru, de ce que je viens de vous dire. Rappelez-vous que vous n’aurez d’avancement que par les salons. Travaillez bien le matin, et le soir cultivez les salons, mon affaire est de vous guider. Par exemple, donnez-vous le mérite de l’assiduité, commencez par celui-là. Ne manquez jamais un mardi de Mme Cardon6.»

6.Ne manquez jamais un mardi de Mme Cardon.—Comparez avec la même réflexion déjà faite plus haut, chapitre XL, page 120.

Il fallait tout ce bavardage pour être compris d’un fou qui songeait plus à Hamlet et au Misanthrope qu’à la vie réelle. Quand je m’ennuyais dans un salon, j’y manquais la semaine d’après, et n’y reparaissais qu’au bout de quinze jours. Avec la franchise de mon regard et l’extrême malheur et prostration de forces que l’ennui me donne, on voit combien je devais avancer mes affaires par ces absences. D’ailleurs, je disais toujours d’un sot: c’est un sot. Cette manie m’a valu un monde d’ennemis. Depuis que j’ai eu de l’esprit (en 1826), les épigrammes sont arrivés en foule et des mots qu’on ne peut plus oublier, me disait un jour cette bonne madame Mérimée. J’aurais dû être tué dix fois, et pourtant je n’ai que trois blessures, dont deux sont des nioles (à la main et au pied gauches).

Mes salons étaient, de décembre [1799] à avril 1800: Mme Cardon, Mme Rebuffel, Mme Daru, M. Rebuffel, Mme Sorel (je crois), dont le mari m’avait servi de chaperon pendant le voyage7. C’étaient des gens aimables et utiles, serviables, qui entraient dans le détail de mes affaires, qui me cultivaient même à cause du crédit déjà fort remarquable de M. Daru (le comte). Ils m’ennuyaient, car ils n’étaient nullement romanesques et littéraires (cut there); je les lâchai en grand.

7.… Mme Sorel (je crois), dont le mari m’avait servi de chaperon pendant le voyage.—Stendhal l’a appelé plus haut M. Rosset (voir chapitres XXXV et XXXVI).

Mes cousins Martial et Daru (le comte) avaient fait la guerre de la Vendée. Je n’ai jamais vu de gens plus purs de tout sentiment patriotique, cependant ils avaient couru la chance, à Rennes, à Nantes, et dans toute la Bretagne, d’être assassinés vingt fois; ainsi ils n’adoraient point les Bourbons, ils en parlaient avec le respect que l’on doit au malheur, et Mme Cardon nous disait à peu près la vérité sur Marie-Antoinette: bonne, bornée, pleine de hauteur, fort galante, et se moquant fort de l’ouvrier serrurier nommé Louis XVI, si différent de l’aimable comte d’Artois. Du reste, Versailles—la cour du roi Pétaud, et personne, à l’exception peut-être de Louis XVI, et encore rarement, ne faisant une promesse ou un serment au peuple que dans l’intention de le violer.

Je crois me rappeler qu’on lut chez Mme Cardon les Mémoires de sa camarade, Mme Campan, bien différents de l’homélie niaise que l’on a imprimée vers 18208. Plusieurs fois, nous ne repassâmes la rue qu’à deux heures du matin, j’étais dans mon centre, moi, adorateur de Saint-Simon, et je parlais d’une façon qui jurait avec ma niaiserie et mon exaltation habituelles.

8.… les Mémoires de sa camarade, Mme Campan …imprimés vers 1820.—Les Mémoires de Mme Campan furent publiés en 1823.

J’ai adoré Saint-Simon en 1800, comme en 1836. Les épinards et Saint-Simon ont été mes seuls goûts durables, après celui toutefois de vivre à Paris avec cent louis de rente, faisant des livres. Félix Faure m’a rappelé en 1829 que je lui parlais ainsi en 1798.

La famille Daru fut tout occupée d’abord du décret d’organisation du corps des inspecteurs aux revues, décret souvent corrigé, ce me semble, par M. Daru (le comte), et ensuite de la nomination du comte Daru et de Martial; le premier fut inspecteur et le second sous-inspecteur aux revues, tous les deux avec le chapeau brodé et l’habit rouge. Ce bel uniforme choqua le militaire, bien moins vain toutefois en 1800 que deux ou trois ans après, quand la vertu eut été tournée en ridicule.

Je crois avoir précisé mon premier séjour à Paris, de novembre 1799 à avril ou mai 1800, j’ai même trop bavardé, il y aura à effacer. Excepté le bel uniforme de Cardon (collet brodé en or), la salle de Fabien et mes tilleuls ou fond du jardin, à la Guerre, tout le reste ne paraît guère qu’à travers un nuage. Sans doute je voyais souvent Mante, mais nul souvenir. Fut-ce alors que Grand-Dufay mourut au café de l’Europe, sur le boulevard du Temple, ou en 1803? Je ne puis le dire.

A la Guerre, MM. Barthomeuf et Cardon étaient adjoints et moi très piqué et très ridicule, sans doute, aux yeux de M. Daru. Car enfin, je n’étais pas en état de faire la moindre lettre. Martial, cet être excellent, était toujours avec moi sur le ton plaisant et ne me fit jamais apercevoir que, comme commis, je n’avais pas le sens commun. Il était tout occupé de ses amours avec madame Lavalette, avec madame Petiet, pour laquelle son raisonnable frère, le comte Daru, s’était donné bien des ridicules. Il prétendait attendrir cette méchante fée par des vers. Je sus tout cela quelques mois plus tard9.

9.Je sus tout cela quelques mois plus tard.—Une partie du feuillet 732 est en blanc. En marge, Stendhal a écrit: «Placer les portraits physiques.»

Toutes ces choses, si nouvelles pour moi, faisaient une cruelle distraction à mes idées littéraires ou d’amour passionné et romanesque, c’était alors la même chose. D’un autre côté, mon horreur pour Paris diminuait, mais j’étais absolument fou; ce qui me semblait vrai en ce genre un jour me paraissait faux le lendemain. Ma tête était absolument le jouet de mon âme. Mais au moins je ne m’ouvris jamais à personne.

Depuis trente ans au moins j’ai oublié cette époque si ridicule de mon premier voyage à Paris; sachant en gros qu’il n’y avait qu’à siffler, je n’y arrêtais pas ma pensée. Il n’y a pas huit jours que j’y pense de nouveau, et, s’il y a une prévention dans ce que j’écris, elle est contre le Brulard de ce temps-là.

Je ne sais si je fis les yeux doux10 à madame Rebuffel et à sa fille pendant ce premier voyage, et si nous eûmes la douleur de perdre madame Cambon moi étant à Paris. Je me souviens seulement que Mlle Adèle R[ebuffel] me contait des particularités singulières sur Mlle Cambon, dont elle avait été la compagne et l’amie. Mlle Cambon, ayant une dot de vingt-cinq ou trente mille francs de rente, ce qui était énormissime au sortir de la République, en 1800, éprouva le sort de toutes les positions trop belles, elle fut victime des idées les plus stupides. Je suppose qu’il fallait la marier à seize ans, ou du moins lui faire faire beaucoup d’exercice.

10.. Je ne sais si je fis les yeux doux …—Variante: «Les yeux du désir.»

Il ne me reste pas le moindre souvenir de mon départ pour Dijon et l’armée de réserve, l’excès de la joie a tout absorbé. MM. Daru (le comte), alors inspecteur aux revues, et Martial, sous-inspecteur, étaient partis avant moi.

Cardon ne vint point sitôt, son adroite mère lui voulait faire faire un autre pas. Il arriva bientôt à Milan, aide-de-camp du ministre de la Guerre, Carnot. Napoléon avait employé ce grand citoyen pour l’user (id est: rendre impopulaire et ridicule, s’il le pouvait. Bientôt Carnot retomba dans une pauvreté noble dont Napoléon n’eut honte que vers 1810, quand il n’eut plus peur de lui).

Je n’ai nulle idée de mon arrivée à Dijon, pas plus de mon arrivée à Genève. L’image de ces deux villes a été effacée par les images plus complètes que m’ont laissées les voyages postérieurs. Sans doute j’étais fou de joie. J’avais avec moi une trentaine de volumes stéréotypés. L’idée de perfectionnement de la nouvelle invention me faisait adorer ces volumes. Très susceptible pour les sensations d’odeur, je passais ma vie à me laver les mains quand j’avais lu un bouquin, et la mauvaise odeur m’avait donné un préjugé contre le Dante et les belles éditions de ce poète rassemblées par ma pauvre mère, idée toujours chère et sacrée pour moi et qui, vers 1800, était encore au premier plan.

En arrivant à Genève (j’étais fou de la Nouvelle-Héloïse), ma première course fut pour la vieille maison où est né J.-J. Rousseau, en 1712, que j’ai trouvée, en 1833, changée en superbe maison, image de l’utilité et du commerce.

A Genève, les diligences manquaient, je trouvai un commencement du désordre qui apparut régner à l’armée. J’étais recommandé à quelqu’un, apparemment à un commissaire des guerres français, laissé pour les passages et les transports. Le comte Daru avait laissé un cheval malade; j’attendis sa guérison.

Là enfin recommencent mes souvenirs. Après plusieurs délais, un matin, vers les huit heures, on attache sur ce jeune cheval suisse et bai clair mon énorme portemanteau, et un peu en dehors de la porte de Lausanne, je monte à cheval.

C’était pour la seconde ou troisième fois de ma vie. Séraphie et mon père s’étaient constamment opposés à me voir monter à cheval, faire des armes, etc.

Ce cheval, qui n’était pas sorti de l’écurie depuis un mois, au bout de vingt pas s’emporte, quitte la route et se jette, vers le lac, dans un champ planté de saules: je crois que le portemanteau le blessait.