CHAPITRE XLIV
Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 46 sur 50·Livre complet →
Je1 mourais de crainte, mais le sacrifice était fait; les plus grands dangers n’étaient pas faits pour m’arrêter. Je regardais les épaules de mon cheval, et les trois pieds qui me séparaient de terre me semblaient un précipice sans fond. Pour comble de ridicule, je crois que j’avais des éperons.
1.Le chapitre XLIV est le chapitre XXXIX du manuscrit (fol. 739 à 758). Ecrit à Cività-Vecchia, les 8 et 9 mars 1836.
Mon jeune cheval fringant galopait donc au hasard, au milieu de ces saules, quand je m’entendis appeler: c’était le domestique, sage et prudent, du capitaine Burelviller qui, enfin, en me criant de retirer la bride et s’approchant, parvint à arrêter le cheval, après une galopade d’un quart d’heure, au moins, dans tous les sens. Il me semble qu’au milieu de mes peurs sans nombre, j’avais celle d’être entraîné dans le lac.
«Que me voulez-vous? dis-je à ce domestique, quand enfin il eut pu calmer mon cheval.
—Mon maître désire vous parler.»
Aussitôt je pensai à mes pistolets; c’est sans doute quelqu’un qui me veut arrêter. La route était couverte de passants, mais toute ma vie j’ai vu mon idée et non la réalité (comme un cheval ombrageux, me dit, dix-sept ans plus tard, M. le comte de Tracy).
Je revins fièrement au capitaine, que je trouvai obligeamment arrêté sur la grand’route.
«Que me voulez-vous, monsieur?»lui dis-je, m’attendant à faire le coup de pistolet.
Le capitaine était un grand homme blond2, entre deux âges, maigre, et d’un aspect narquois et fripon, rien d’engageant, au contraire. Il m’expliqua qu’en passant à la porte, M …3 lui avait dit:
2.Le capitaine était un grand homme blond …—Au sujet du capitaine Burelviller, ou Burelvillers, voir A. Chuquet, Stendhal-Beyle, p. 45.
3.… M … lui avait dit.—Le nom est en blanc dans le manuscrit.
«Il y a là un jeune homme qui s’en va à l’armée, sur ce cheval, qui monte pour la première fois à cheval et qui n’a jamais vu l’armée. Ayez la charité de le prendre avec vous pour les premières journées.»
M’attendant toujours à me fâcher et pensant à mes pistolets, je considérais le sabre droit et immensément long du capitaine Burelviller qui, ce me semble, appartenait à l’arme de la grosse cavalerie: habit bleu, boutons et épaulettes d’argent.
Je crois que, pour comble de ridicule, j’avais un sabre; même, en y pensant, j’en suis sûr.
Autant que je puis en juger, je plus à ce M. Burelviller, qui avait l’air d’un grand sacripant, qui peut-être avait été chassé d’un régiment et cherchait à se raccrocher à un autre. Mais tout cela est conjecture, comme la physionomie des personnages que j’ai connus à Grenoble avant 1800. Comment aurais-je pu juger?
M. Burelviller répondait à mes questions et m’apprenait à monter à cheval. Nous faisions l’étape ensemble, allions prendre ensemble notre billet de logement, et cela dura jusqu’à la Casa d’Adda, Porta Nova, à Milan (à gauche, en allant vers la porte).
J’étais absolument ivre, fou de bonheur et de joie. Ici commence une époque d’enthousiasme et de bonheur parfait. Ma joie, mon ravissement ne diminuèrent un peu que lorsque je devins dragon au 6e régiment, et encore ce ne fut qu’une éclipse.
Je ne croyais pas être alors au comble du bonheur qu’un être humain puisse trouver ici bas.
Mais telle est la vérité pourtant. Et cela, quatre mois après avoir été si malheureux à Paris, quand je m’aperçus ou crus m’apercevoir que Paris n’était pas, par soi, le comble du bonheur.
Comment rendrai-je le ravissement de Rolle?
Il faudra peut-être relire et corriger ce passage, contre mon dessein, de peur de mentir avec artifice comme Jean-Jacques Rousseau.
Comme le sacrifice de ma vie à ma fortune était fait et parfait, j’étais excessivement hardi à cheval, mais hardi en demandant toujours au capitaine Burelviller: «Est-ce que je vais me tuer?»
Heureusement, mon cheval était suisse, et pacifique et raisonnable comme un Suisse; s’il eût été romain et traître, il m’eût tué cent fois.
Apparemment je plus à M. Burelviller, et il s’appliqua à me former en tout; et il fut pour moi, de Genève à Milan, pendant un voyage à quatre ou cinq lieues par jour, ce qu’un excellent gouverneur doit être pour un jeune prince. Notre vie était une conversation agréable, mêlée d’événements singuliers et non sans quelque petit péril; par conséquent, impossibilité de l’apparence la plus éloignée de l’ennui. Je n’osais dire mes chimères ni parler littérature à ce roué de vingt-huit ou trente ans, qui paraissait le contraire de l’émotion.
Dès que nous arrivions à l’étape, je le quittais, je donnais bien l’étrenne à son domestique pour soigner mon cheval; je pouvais donc aller rêver en paix.
A Rolle, ce me semble, arrivé de bonne heure, ivre de bonheur, de la lecture de la Nouvelle-Héloïse et de l’idée d’aller passer à Vevey, prenant peut-être Rolle pour Vevey, j’entendis tout-à-coup sonner en grande volée la cloche majestueuse d’une église4 située dans la colline, à un quart de lieue au-dessus de Rolle ou de Nyon; j’y montai. Je voyais ce beau lac s’étendre sous mes yeux, le son de la cloche était une ravissante musique qui accompagnait mes idées, en leur donnant une physionomie sublime.
4.… la cloche majestueuse d’une église …—Cette église devait être un temple protestant, car il n’y a pas d’église catholique dans le canton de Vaud. (Note au crayon de R. Colomb.)
Là, ce me semble, a été mon approche la plus voisine du bonheur parfait.
Pour un tel moment, il vaut la peine d’avoir vécu.
Dans la suite, je parlerai de moments semblables, où le fond, pour le bonheur, était peut-être réel, mais la sensation était-elle aussi vive, le transport du bonheur aussi parfait?
Que dire d’un tel moment, sans mentir, sans tomber dans le roman?
A Rolle ou Nyon, je ne sais lequel (à vérifier, il est facile de voir cette église entourée de huit ou dix grands arbres), à Rolle exactement commença le temps heureux de ma vie; ce pouvait être alors le 8 ou 10 de mai 1800.
Le cœur me bat encore en écrivant ceci, trente-six ans après. Je quitte mon papier, j’erre dans ma chambre et je reviens écrire. J’aime mieux manquer quelque trait vrai que de tomber dans l’exécrable défaut de faire de la déclamation, comme c’est l’usage.
A Lausanne, je crois, je plus à M. Burelviller. Un capitaine suisse retiré, jeune encore, était municipal. C’était quelque ultra échappé d’Espagne ou de quelque autre Cour. En s’acquittant de la besogne désagréable de distribuer des billets de logement à ces sacripants de Français, il se prit de bec avec nous et alla jusqu’à dire, en parlant de l’honneur que nous avions de servir notre patrie: «S’il y a de l’honneur …»
Mon souvenir sans doute exagère le mot.
Je mis la main à mon sabre et voulus le tirer, ce qui me prouve que j’avais un sabre.
M. Burelviller me retint.
«Il est tard, la ville est encombrée, il s’agit d’avoir un logement,» me dit-il peu après.
Et nous quittâmes le municipal, ancien capitaine, après lui avoir bien dit son fait.
Le lendemain, étant à cheval, sur la route de Villeneuve, M. Burelviller m’interrogea sur ma façon de faire des armes.
Il fut stupéfait quand je lui avouai ma complète ignorance. Il me fit mettre, ce me semble, en garde, à la première fois que nous nous arrêtâmes pour laisser pisser nos chevaux.
«Et qu’auriez-vous donc fait, si ce chien d’aristocrate était sorti avec nous?
—J’aurais foncé sur lui.»
Apparemment que ce mot fut dit comme je le pensais.
Le capitaine Burelviller m’estima beaucoup depuis et me le dit.
Il fallait que ma parfaite innocence et totale absence du mensonge fût bien évidente pour donner de la valeur à ce qui, dans tout autre position, eût été une blague tellement grossière.
Il se mit à me donner quelques principes d’estocade, dans nos haltes, le soir.
«Autrement vous vous feriez enfiler comme un …»
J’ai oublié le terme de comparaison.
Martigny, je crois, au pied du Grand-Saint-Bernard, m’a laissé un souvenir: le beau général Marmont, en habit de conseiller d’Etat, bleu de ciel brodant sur bleu de roi, s’occupant à faire filer un parc d’artillerie. Mais comment cet uniforme est-il possible? Je l’ignore, mais je le vois encore.
Peut-être vis-je le général Marmont en uniforme de général, et plus tard lui ai-je appliqué l’uniforme de conseiller d’Etat. (Il est à Rome, ici près, mars 1836, le traître duc de Raguse, malgré le mensonge que le lieutenant-général Després m’a fait devant ma cheminée, au lieu où j’écris, il n’y a pas douze jours.)
Le général Marmont était à gauche de la route, vers les sept heures du matin, au sortir de Martigny; il pouvait être alors le 12 ou le 14 de mai 1800.
J’étais gai et actif comme un jeune poulain, je me regardais comme Calderon faisant ses campagnes en Italie, je me regardais comme un curieux détaché à l’armée pour voir, mais destiné à faire des comédies comme Molière. Si j’avais un emploi par la suite, ce serait pour vivre, n’étant pas assez riche pour courir le monde à mes frais. Je ne demandais qu’à voir de grandes choses. Ce fut donc avec plus de joie encore qu’à l’ordinaire que j’examinai Marmont, ce jeune et beau favori du Premier Consul.
Comme les Suisses, dans les maisons desquels nous avions logé à Lausanne, Villeneuve, Sion, etc., nous avaient fait un tableau infâme du Grand-Saint-Bernard, j’étais plus gai qu’à l’ordinaire, plus gai n’est pas le mot, c’est plus heureux. Mon plaisir était si vif, si intime, qu’il en était pensif.
J’étais, sans m’en rendre raison, extrêmement sensible à la beauté des paysages. Comme mon père et Séraphie vantaient beaucoup les beautés de la nature en véritables hypocrites qu’ils étaient, je croyais avoir la nature en horreur. Si quelqu’un m’eût parlé des beautés de la Suisse, il m’eût fait mal au cœur; je sautais les phrases de ce genre dans les Confessions et l’Héloïse de Rousseau, ou plutôt, pour être exact, je les lisais en courant. Mais ces phrases si belles me touchaient malgré moi.
Je dus avoir un plaisir extrême en montant le Saint-Bernard, mais, ma foi, sans les précautions, qui souvent me semblaient extrêmes et presque ridicules, du capitaine Burelviller, je serais mort peut-être dès ce premier pas.
Que l’on veuille bien se rappeler de ma ridiculissime éducation. Pour ne me faire courir aucun danger, mon père et Séraphie m’avaient empêché de monter à cheval et, autant qu’ils avaient pu, d’aller à la chasse. Tout au plus j’allais me promener avec un fusil, niais jamais de partie de chasse véritable, où l’on trouve la faim, la pluie, l’excès de la fatigue.
De plus, la nature m’a donné les nerfs délicats et la peau sensible d’une femme. Je ne pouvais pas, quelques mois après, tenir mon sabre deux heures sans avoir la main pleine d’ampoules. Au Saint-Bernard, j’étais pour le physique comme une jeune fille de quatorze ans; j’avais dix-sept ans et trois mois, mais jamais fils gâté de grand seigneur n’a reçu une éducation plus molle.
Le courage militaire, aux yeux de mes parents, était une qualité des Jacobins; on ne prisait que le courage d’avant la Révolution, qui avait valu la croix de Saint-Louis au chef de la branche riche de la famille (M. le capitaine Beyle, de Sassenage).
Excepté le moral, par moi puisé dans les livres prohibés par Séraphie, j’arrivai donc au Saint-Bernard poule mouillée complète. Que fussé-je devenu sans la rencontre de M. Burelviller et si j’eusse marché seul? J’avais de l’argent et n’avais pas même songé à prendre un domestique. Etourdi par mes délicieuses rêveries, basées sur l’Arioste et la Nouvelle-Héloïse, toutes les remarques prudentes glissaient sur moi; je les trouvais bourgeoises, plates, odieuses.
De là, mon dégoût, même en 1836, pour les faits comiques, où se trouve de toute nécessité5 un personnage bas. Ils me font un dégoût qui va jusqu’à l’horreur.
5.… où se trouve, de toute nécessité …—Variante: «Nécessairement.»
Drôle de disposition pour un successeur de Molière!
Tous les sages avis des hôteliers suisses avaient donc glissé sur moi.
A une certaine hauteur, le froid devint piquant, une brume pénétrante nous environna, la neige couvrait la route depuis longtemps. Cette route, petit sentier entre deux murs à pierres sèches, était remplie de huit à dix pouces de neige fondante et, au dessous, des cailloux roulants (comme ceux de Claix, polygones irréguliers dont les angles sont un peu émoussés).
De temps en temps, un cheval mort faisait cabrer le mien; bientôt, ce qui fut bien pis, il ne se cabra plus du tout. Au fond, c’était une rosse.