CHAPITRE XLV
Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 47 sur 50·Livre complet →
Le1 Saint-Bernard
1.Le chapitre XLV est le chapitre XL du manuscrit (fol. 759 à 778). Ecrit à Cività-Vecchia, le 9 mars 1836.
A chaque instant tout devenait pire. Je trouvai le danger pour la première fois; ce danger n’était pas grand, il faut l’avouer, mais pour une jeune fille de quatorze ans qui n’avait pas été mouillée par la pluie dix fois en sa vie!
Le danger n’était donc pas grand, mais il était en moi-même: les circonstances diminuaient l’homme.
Je n’aurai pas honte de me rendre justice, je fus constamment gai. Si je rêvais, c’était aux phrases par lesquelles J.-J. Rousseau pourrait décrire ces monts sourcilleux couverts de neige et s’élevant jusqu’aux nues avec leurs pointes sans cesse obscurcies par de gros nuages gris courant rapidement.
Mon cheval faisait mine de tomber, le capitaine jurait et était sombre, son prudent domestique, qui s’était fait mon ami, était fort pâle.
J’étais transpercé d’humidité; sans cesse nous étions gênés et même arrêtés par des groupes de quinze ou vingt soldats qui montaient.
Au lieu des sentiments d’héroïque amitié que je leur supposais, d’après six ans de rêveries héroïques basées sur les caractères de Ferragus et de Rinaldo, j’entrevoyais des égoïstes aigris et méchants; souvent ils juraient contre nous, de colère de nous voir à cheval et eux à pied. Un peu plus ils nous volaient nos chevaux.
Je ne me rappelle pas tout cela, mais je me rappelle mieux les2 dangers postérieurs, quand j’étais bien plus rapproché de 1800, par exemple à la fin de 1812, dans la marche de Moscou à Kœnigsberg.
2.… je me rappelle mieux les dangers …—Ms.: «Des dangers.»
Enfin, après une quantité énorme de zigzags, qui me paraissaient former une distance infinie, dans un fond, entre deux rochers pointus et énormes, j’aperçus, à gauche, une maison basse, presque couverte par un nuage qui passait.
C’est l’hospice! On nous y donna, comme à toute l’armée, un demi-verre de vin qui me parut glacé comme une décoction rouge.
Je n’ai de mémoire que du vin; sans doute on y joignit un morceau de pain et de fromage.
Il me semble que nous entrâmes, ou bien les écrits de l’intérieur de l’Hospice qu’on me fit produisirent une image qui, depuis trente-six ans, a pris la place de la réalité.
Voilà un danger de mensonge que j’ai aperçu depuis trois mois que je pense, à ce véridique journal.
Par exemple, je me figure fort bien la descente. Mais je ne veux pas dissimuler que, cinq ou six ans après, je vis une gravure que je trouvai fort ressemblante; et mon souvenir n’est plus que la gravure.
C’est là le danger d’acheter des gravures des beaux tableaux que l’on voit dans ses voyages. Bientôt la gravure forme tout le souvenir, et détruit le souvenir réel.
C’est ce qui m’est arrivé pour la Madone de Saint-Sixte de Dresde. La belle gravure de Müller l’a détruite pour moi, tandis que je me figure parfaitement les méchants pastels de Mengs, de la même galerie de Dresde, dont je n’ai vu la gravure nulle part.
Je vois fort bien l’ennui de tenir mon cheval par la bride: le sentier était formé de roches immobiles3.
3.…le sentier était formé de roches immobiles.—Suit une coupe du sentier et du précipice que les voyageurs voyaient à leur gauche. Le sentier était creux, les rochers qui le composaient formant un angle obtus de 60 degrés environ. Entre le sentier et le précipice, il pouvait y avoir trois ou quatre pieds. Au bas du précipice, dont la pente est indiquée par les lettres R P E, en «L, lac gelé sur lequel je voyais quinze ou vingt chevaux ou mulets tombés. De R en P le précipice me semblait presque vertical, de P en E il était fort rapide».
Le diable, c’est que les quatre pieds de mon cheval se réunissaient dans la ligne droite formée par la réunion des deux rochers qui formaient la route, et alors la rosse faisait mine de tomber; à droite, il n’y avait pas grand mal, mais à gauche! Que dirait M. Daru, si je lui perdais son cheval? Et d’ailleurs tous mes effets étaient dans l’énorme portemanteau, et peut-être la plus grande partie de mon argent.
Le capitaine jurait contre son domestique qui lui blessait son second cheval, il donnait des coups de canne sur la tête de son propre cheval, c’était un homme fort violent, et enfin il ne s’occupait pas de moi le moins du monde.
Pour comble de misère un canon, ce me semble, vint à passer, il fallut faire sauter nos chevaux à droite de la route; mais de cette circonstance je n’en voudrais pas jurer, elle est dans la gravure4.
4.… elle est dans la gravure.—Suit un plan indiquant la marche de flanc suivie depuis l’Hospice jusqu’à Etrouble, en contournant le lac gelé.
Je me souviens fort bien de cette longue descente circulaire autour de ce diable de lac glacé.
Enfin, vers Etrouble, ou avant Etrouble, vers un hameau nommé Saint …5, la nature commença à devenir moins austère.
5.… vers un hameau nommé Saint …—Le reste du nom a été laissé en blanc.
Ce fut pour moi une sensation délicieuse.
Je dis au capitaine Burelviller:
«Le Saint-Bernard, n’est-ce que ça?»
Il me semble qu’il se fâcha et crut que je mentais (en termes dont nous nous servions: que je lui lâchais une blague).
Je crois entrevoir dans mes souvenirs qu’il me traita de conscrit, ce qui me sembla une injure.
A Etrouble, où nous couchâmes, ou à Saint-…, mon bonheur fut extrême, mais je commençais à comprendre que ce n’était que dans les moments où le capitaine était gai, que je pouvais hasarder mes remarques.
Je me dis: je suis en Italie, c’est-à-dire dans le pays de la Zulietta que J.-J. Rousseau trouva à Venise, en Piémont, dans le pays de Mme Bazile.
Je comprenais bien que ces idées étaient encore plus de contrebande pour le capitaine qui, ce me semble, une fois, avait traité Rousseau de polisson d’écrivain.
Je serais obligé de faire du roman, et de chercher à me figurer ce que doit sentir un jeune homme de dix-sept ans, fou de bonheur en s’échappant du couvent, si je voulais parler de mes sentiments d’Etrouble au fort de Bard.
J’ai oublié de dire que je rapportais mon innocence de Paris; ce n’était qu’à Milan que je devais me délivrer de ce trésor. Ce qu’il y a de drôle, c’est que je ne me souviens pas distinctement avec qui.
La violence de la timidité et de la sensation a tué absolument le souvenir.
Tout en faisant route, le capitaine me donnait des leçons d’équitation, et pour activer il donnait des coups de canne sur la tête de son cheval, qui s’emportait fort. Le mien était une rosse molle et prudente; je le réveillais à grands coups d’éperons. Par bonheur, il était très fort.
Mon imagination folle, n’osant pas dire ses secrets au capitaine, me faisait au moins le pousser de questions sur l’équitation. Je n’étais rien moins que discret.
«Et quand un cheval recule et s’approche ainsi d’un fossé profond, que faut-il faire?
—Que diable! à peine vous savez vous tenir, et vous me demandez des choses qui embarrassent les meilleurs cavaliers!»
Sans doute quelque bon jurement accompagna cette réponse, car elle est restée gravée dans ma mémoire.
Je devais l’ennuyer ferme. Son sage domestique m’avertit qu’il faisait manger à ses chevaux la moitié au moins du son qu’il me faisait acheter pour rafraîchir le mien. Ce sage domestique m’offrit de passer à mon service, il m’eût mené à sa volonté, au lieu que le terrible Burelviller le malmenait.
Ce beau discours ne me fit aucune impression. Il me semble que je pensai que je devais une reconnaissance infinie au capitaine.
D’ailleurs, j’étais si heureux de contempler les beaux paysages et l’arc de triomphe d’avril que je n’avais qu’un vœu à former: c’était que cette vie durât toujours.
Nous croyions l’armée à quarante lieues en avant de nous.
Tout-à-coup, nous la trouvâmes arrêtée par le fort de Bard6.
6.… le fort de Bord.—Suit un croquis de la vallée d’Aoste, avec au fond le fort de Bard.
Je me vois bivouaquant à une demi-lieue du fort, à gauche de la grande route.
Le lendemain, j’eus vingt-deux piqûres de cousin sur la figure et un œil tout à fait fermé.
Ici, le récit se confond avec le souvenir.
Il me semble que nous fûmes arrêtés deux ou trois jours sous Bard.
Je redoutais les nuits à cause des piqûres de ces affreux cousins, j’eus le temps de guérir à moitié.
Le Premier Consul était-il avec nous?
Fut-ce, comme il me semble, pendant que nous étions dans cette petite plaine, sous le fort, que le colonel Dufour essaya de l’emporter de vive force? Et que deux sapeurs essayèrent de couper les chaînes du pont-levis? Vis-je entourer de paille la roue des canons, ou bien est-ce le souvenir du récit que je trouve dans ma tête?
La canonnade épouvantable dans ces rochers si hauts, dans une vallée si étroite, me rendait fou d’émotion.
Enfin, le capitaine me dit: «Nous allons passer sur une montagne à gauche: C’est le chemin7.»
7.C’est le chemin.—Suit un croquis analogue à celui indiqué ci-dessus; mais Stendhal y a figuré, en C, le chemin escaladant la montagne d’Albaredo.
J’ai appris, depuis, que cette montagne se nomme Albaredo.
Après une demi-lieue, j’entendis donner cet avis de bouche en bouche: «Ne tenez la bride de vos chevaux qu’avec deux doigts de la main droite afin que, s’ils tombent dans le précipice, ils ne vous entraînent pas.
—Diable! il y a donc danger!»me dis-je8.
8.«Diable! il y a donc danger!»me dis-je.—Suit un croquis explicatif: à droite, en R, les remparts du fort de Bard. A gauche, en C, à la hauteur des remparts, la petite plate-forme du chemin, bordée par un précipice D allant jusqu’au fond de la vallée. Au-dessous, cette légende: «Le chemin, ou plutôt le sentier à peine tracé fraîchement avec des pioches, était comme C et le précipice comme D, le rempart comme R.»
On s’arrêta sur une petite plate-forme.
«Ah! voilà qu’ils nous visent, dit le capitaine.
—Est-ce que nous sommes à portée? dis-je au capitaine.
—Ne voilà-t-il pas mon bougre qui a déjà peur?»me dit-il avec humeur. Il y avait là sept à huit personnes.
Ce mot fut comme le chant du coq pour Saint-Pierre. Je revois: je m’approchai du bord de la plate-forme pour être plus exposé, et quand il continua la route, je traînai quelques minutes, pour montrer mon courage.
Voilà comment je vis le feu pour la première fois.
C’était une espèce de pucelage qui me pesait autant que l’autre.