CHAPITRE XXI
Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 23 sur 50·Livre complet →
Quand1 je demandais de l’argent à mon père par justice, par exemple parce qu’il me l’avait promis, il murmurait, se fâchait, et au lieu de six francs promis m’en donnait trois. Cela m’outrait; comment? n’être pas fidèle à sa promesse?
1.Le chapitre XXI est le chapitre XVIII du manuscrit (fol. 299 à 311).—Écrit à Rome, le 30 décembre 1835.
Les sentiments espagnols communiqués par ma tante Elisabeth me mettaient dans les nues, je ne songeais qu’à l’honneur, qu’à l’héroïsme. Je n’avais pas la moindre adresse, pas le plus petit art de me retourner, pas la moindre hypocrisie doucereuse (ou jésuite2).
2.… hypocrisie doucereuse (ou jésuite).—Ms.: «Tejé.»
Ce défaut a résisté à l’expérience, au raisonnement, au remords d’une infinité de duperies où, par espagnolisme, j’étais tombé.
J’ai encore ce manque d’adresse: tous les jours, par espagnolisme, je suis trompé d’un paul ou deux en achetant la moindre chose. Le remords que j’en ai, une heure après, a fini par me donner l’habitude de peu acheter. Je me laisse manquer une année de suite d’un petit meuble qui me coûtera douze francs par la certitude d’être trompé, ce qui me donnera de l’humeur, et cette humeur est supérieure au plaisir d’avoir le petit meuble.
J’écris ceci debout, sur un bureau à la Tronchin fait par un menuisier qui n’avait jamais vu telle chose, il y a un an que je m’en prive par l’ennui d’être trompé. Enfin, j’ai pris la précaution de n’aller pas parler au menuisier en revenant du café, à onze heures du matin, alors mon caractère est dans sa fougue (exactement comme en 1803 quand je prenais du café enflammé rue Saint-Honoré, au coin de la rue de Grenelle ou d’Orléans), mais dans les moments de fatigue, et mon bureau à la Tronchin ne m’a coûté que quatre écus et demi (ou 4 X 5,45 = 24 fr. 523).
3.… mon bureau à la Tronchin ne m’a coûté que quatre écus et demi (ou 4 X 5.45 = 24 fr. 52).—Nous reproduisons sans le modifier, le calcul de Stendhal.
Ce caractère faisait que mes conférences d’argent, chose si épineuse entre un père de cinquante-et-un4 ans et un fils de quinze, finissaient ordinairement de ma part par un accès de mépris profond et d’indignation concentrée.
4.… un père de cinquante-et-un ans …—Cinquante-et-un est en blanc dans le manuscrit.
Quelquefois, non par adresse mais par pur hasard, je parlais avec éloquence à mon père de la chose que je voulais acheter, sans m’en douter je l’enfiévrais (je lui donnais un peu de ma passion), et alors sans difficulté, même avec plaisir, il me donnait tout ce qu’il me fallait. Un jour de foire place Grenette, pendant qu’il se cachait, je lui parlai de mon désir d’avoir de ces caractères mobiles percés dans une feuille de laiton grande comme une carte à jouer5; il me donna six ou sept assignats de quinze sous, au retour j’avais tout dépensé.
5.… ces caractères mobiles percés dans une feuille de laiton grande comme une carte à jouer …—Suit une figure représentant un B en laiton.
«Tu dépenses toujours tout l’argent que je te donne.»
Comme il avait mis à me donner ces assignats de quinze sous ce que dans un caractère aussi disgracieux on pouvait appeler de la grâce, je trouvai son reproche fort juste. Si mes parents avaient su me mener, ils auraient fait de moi un niais comme j’en vois tant en province. L’indignation que j’ai ressentie dès mon enfance et au plus haut point, à cause de mes sentiments espagnols, m’a créé, en dépit d’eux, le caractère que j’ai. Mais quel est ce caractère? Je serais bien en peine de le dire. Peut-être verrai-je la vérité à soixante-cinq ans, si j’y arrive6.
6.… verrai-je la vérité à soixante-cinq ans, si j’y arrive.—On lit en face, au verso du fol. 302: «A placer. Touchant mon caractère. On me dira: Mais êtes-vous un prince ou un Émile pour que quelque Jean-Jacques Rousseau se donne la peine d’étudier et de guider votre caractère? Je répondrai: Toute ma famille se mêlait de mon éducation. Après la haute imprudence d’avoir tout quitté à la mort de ma mère, j’étais pour eux le seul remède à l’ennui, et ils me donnaient tout l’ennui que je leur ôtais. Ne jamais parler à aucun autre enfant de mon âge! —Écriture: les idées me galopent, si je ne les note pas vite, je les perds. Comment écrirais-je vite (sic)? Voila, M. Colomb, comment je prends l’habitude de mal écrire. Omar, thirthent december 1835, revenant de San Gregorio et du Foro boario.»]
Un pauvre qui m’adresse la parole en style tragique, comme à Rome, ou en style de comédie, comme en France, m’indigne: 1° je déteste être troublé dans ma rêverie;—2° je ne crois pas un mot de ce qu’il me dit.
Hier, en passant dans la rue, une femme du peuple de quarante ans, mais assez bien, disait à un homme qui marchait avec elle: Bisogna camprar (il faut vivre toutefois). Ce mot, exempt de comédie, m’a touché jusqu’aux larmes. Je ne donne jamais aux pauvres qui me demandent, je pense que ce n’est pas par avarice. Le gros garde de santé (le 11 décembre) à Cività-Vecchia, me parlant d’un pauvre Portugais au lazaret qui ne demande que six …7 par jour, sur-le-champ je lui ai donné six ou huit pauls en monnaie. Comme il les refusait, de peur de se compromettre avec son chef (un paysan grossier, venant de Finevista, nommé Manelli), j’ai pensé qu’il serait plus digne d’un consul de donner un écu, ce que j’ai fait; ainsi, six pauls par véritable humanité, et quatre à cause de la broderie de l’habit.
7.… qui ne demande que six …—Un mot illisible.
A propos de colloque financier d’un père avec son fils: le marquis Torrigiani, de Florence (gros joueur dans sa jeunesse et fort accusé de gagner comme il ne faut pas), voyant que ses trois fils perdaient quelquefois dix ou quinze louis au jeu, pour leur éviter l’ennui de lui en demander, a remis trois mille francs à un vieux portier fidèle, avec, ordre de remettre cet argent à ses fils quand ils auraient perdu, et de lui en demander d’autre quand les trois mille francs seraient dépensés.
Cela est fort bien en soi, et d’ailleurs le procédé a touché les fils, qui se sont modérés. Ce marquis, officier de la Légion d’honneur, est père de madame Pozzi, dont les beaux yeux m’avaient inspiré une si vive admiration en 1817. L’anecdote sur le jeu de son père m’aurait fait une peine horrible en 1817 à cause de ce maudit espagnolisme de mon caractère, dont je me plaignais naguère. Cet espagnolisme m’empêche d’avoir le génie comique:
1° je détourne mes regards et ma mémoire de tout ce qui est bas;
2° je sympathise, comme à dix ans lorsque je lisais l’Arioste, avec tout ce qui est contes d’amour, de forêts (les bois et leur vaste silence), de générosité.
Le conte espagnol le plus commun, s’il y a de la générosité, me fait venir les larmes aux yeux, tandis que je détourne les yeux du caractère de Chrysale de Molière, et encore plus du fond méchant de Zadig, Candide, le pauvre Diable et autres ouvrages de Voltaire, dont je n’adore vraiment que:
Vous êtes, lui dit-il, l’existence et l’essence,
Simple avec attribut et de pure substance.
Barral (le comte Paul de Barral, né à Grenoble vers 1785) m’a communiqué bien jeune son goût pour ces vers, que son père, le Premier Président, lui avait appris.
Cet espagnolisme, communiqué par ma tante Elisabeth, me fait passer, même à mon âge, pour un enfant privé d’expérience, pour un fou de plus en plus incapable d’aucune affaire sérieuse, ainsi que dit mon cousin Colomb (dont ce sont les propres termes), vrai bourgeois.
La conversation du vrai bourgeois sur les hommes et la vie, qui n’est qu’une collection de ces détails laids, me jette dans un spleen profond quand je suis forcé par quelque convenance de l’entendre un peu longtemps.
Voilà le secret de mon horreur pour Grenoble vers 1816, qu’alors je ne pouvais m’expliquer.
Je ne puis pas encore m’expliquer aujourd’hui, à cinquante-deux8 ans, la disposition au malheur que me donne le dimanche. Cela est au point que je suis gai et content—au bout de deux cents pas dans la rue, je m’aperçois que les boutiques sont fermées: Ah! c’est dimanche, me dis-je.
8.… à cinquante-deux ans …—Ms.: «26 X 2.»
A l’instant, toute disposition intérieure au bonheur s’envole.
Est-ce envie pour l’air content des ouvriers et bourgeois endimanchés?
J’ai beau me dire: Mais je perds ainsi cinquante-deux dimanches par an et peut-être dix fêtes; la chose est plus forte que moi, je n’ai de ressource qu’un travail obstiné.
Ce défaut—mon horreur pour Chrysale—m’a peut-être maintenu jeune. Ce serait donc un heureux malheur, comme celui d’avoir eu peu de femmes (des femmes comme Bianca Milai, que je manquai à Paris, un malin, vers 1829, uniquement, pour ne m’être aperçu de l’heure du berger—elle avait une robe de velours noir ce jour-là, vers la rue du Helder ou du Mont-Blanc).
Comme je n’ai presque pas eu de ces femmes-là (vraies bourgeoises), je ne suis pas blasé le moins du monde à cinquante ans9. Je veux dire blasé au moral, car le physique, comme de raison, est émoussé considérablement, au point de passer très bien quinze jours ou trois semaines sans femme; ce carême-là ne me gêne que la première semaine.
9.… à cinquante ans.—Ms.: «25 X 2.»
La plupart de mes folies apparentes, surtout la bêtise de ne pas avoir saisi au passage l’occasion. qui est chauve, comme dit Don Japhet d’Arménie, toutes mes duperies en achetant, etc., etc., viennent de l’espagnolisme communiqué par ma tante Elisabeth, pour laquelle j’eus toujours le plus profond respect, un respect si profond qu’il empêchait mon amitié d’être tendre, et, ce me semble, de la lecture de l’Arioste faite si jeune et avec tant de plaisir. (Aujourd’hui, les héros de l’Arioste me semblent des palefreniers dont la force fait l’unique mérite, ce qui me met en dispute avec les gens d’esprit qui préfèrent hautement l’Arioste au Tasse, tandis qu’à mes yeux, quand par bonheur le Tasse oublie d’imiter Virgile ou Homère, il est le plus touchant des poètes.)
En moins d’une heure, je viens d’écrire ces douze pages, et en m’arrêtant de temps en temps pour tâcher de ne pas écrire des choses peu nettes, que je serais obligé d’effacer.
Comment aurais-je pu écrire bien physiquement, M. Colomb?—Mon ami Colomb, qui m’accable de ce reproche dans sa lettre d’hier et dans les précédentes, braverait les supplices pour sa parole, et pour moi. (Il est né à Lyon vers 1785, son père, ancien négociant fort loyal, se retira à Grenoble vers 1788. M. Romain Colomb a 20 ou 25.000 francs de revenu et trois filles, rue Godot-de-Mauroy, Paris10.)
10.… rue Godot-de-Mauroy, Paris.—Justification de ma mauvaise écriture: les idées me galopent et s’en vont si je ne les saisis pas. Souvent, mouvement nerveux de la main. (Note de Stendhal.) Au verso du fol. 311 est ce testament de Stendhal: «J’exige (sine qua non conditio) que tous les noms de femme soient changés avant l’impression. Je compte que cette précaution et la distance des temps empêcheront tout scandale. Cività-Vecchia, le 31 décembre 1835. H. BEYLE.»