CHAPITRE XXII
Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 24 sur 50·Livre complet →
Le1 siège de Lyon agitait2 tout le Midi: j’étais pour Kellermann et les républicains, mes parents pour les émigrés et Précy (sans Monsieur, comme ils disaient).
1.Chapitre XXII.—Ce chapitre, non numéroté par Stendhal, va du fol. 311 ter au fol. 315 bis.—Le chapitre commence ainsi: «Le fameux siège de Lyon (dont plus tard j’ai tant connu le chef, M. de Précy, à Brunswick, 1806-1809, mon premier modèle d’homme de bonne compagnie, après M. de Tressan, dans ma première enfance).» —Le fol. 311 bis porte simplement ces deux mentions: «Tome second», et: «Siège de Lyon, été de 1793.»
2.Le siège de Lyon agitait …—Variante: «Agita.»
Le cousin Senterre, de la poste, dont le cousin ou neveu3 se battait dans Lyon4, venait à la maison deux fois par jour; comme c’était l’été, nous prenions le café au lait du matin dans le cabinet d’histoire naturelle sur la terrasse.
3.… dont le cousin ou neveu …—Les deux mots: cousin ou, ont été rayés au crayon par R. Colomb.
4.… se battait dans Lyon …—Il ne se battait pas; sa condamnation à mort fut motivée sur une lettre écrite à une dame de ses amies et interceptée par Dubois de Crancé. (Note au crayon de R. Colomb.)
C’est au point H5 que j’ai peut-être éprouvé les plus vifs transports d’amour de la patrie et de haine pour les aristocrates (légitimistes de 1835) et les prêtres6, ses ennemis.
5.C’est au point H que j’ai peut-être éprouvé …—En face, au verso du fol. 311 ter, se trouve un plan de la scène: dans le «cabinet d’histoire naturelle», garni sur ses deux plus grands murs d’ «armoires fermées contenant minéraux, coquillages», est la «table de déjeuner avec café au lait excellent et fort bons petits pains très cuits, griches perfectionnées»; autour de la table, en «S, M. Senterre avec son chapeau à larges bords, à cause de ses yeux faibles et bordés de rouge»; en «H, moi, dévorant ses nouvelles». La terrasse est voisine; au bout se trouve en «J, mon jardin particulier, à côté de la pierre à eau».
6.… et les prêtres …—Ms.: «Tresp.»
M. Senterre, employé à la poste aux lettres7, nous apportait constamment six ou sept journaux dérobés aux abonnés, qui ne les recevaient que deux heures plus tard à cause de notre curiosité. Il avait son doigt de vin et son pain et écoutait les journaux. Souvent, il avait des nouvelles de Lyon.
7.M. Senterre, employé à la poste aux lettres …—Stendhal a déjà parlé de son cousin Senterre et de la scène des journaux. Voir plus haut, chapitre XII.
Je venais le soir, seul, sur la terrasse, pour tâcher d’entendre le canon de Lyon. Je vois dans la Table chronologique, le seul livre que j’aie à Rome8, que Lyon fut pris le 9 octobre 1793. Ce fut donc pendant l’été de 1793, à dix9 ans, que je venais écouter le canon de Lyon; je ne l’entendis jamais. Je regardais avec envie la montagne de Méaudre (prononcez Mioudre)10, de laquelle on l’entendait. Notre brave cousin Romagnier (cousin pour avoir épousé une demoiselle Blanchet, parente de la femme de mon grand-père), je crois, était de Méaudre11, où il allait tous les deux mois voir son père. Au retour, il faisait palpiter mon cœur en me disant: «Nous entendons fort bien le canon de Lyon, surtout le soir, au coucher du soleil, et quand le vent est au nord-ouest (nordoua).»
8.… le seul livre que j’ai à Rome …—Ms.: «Mero.»
9.… à dix ans …—Ms.: «Ten.»
10.… la montagne de Méandre (prononcez Mioudre)…—En face, au verso du fol 312, est un dessin représentant la silhouette des plateaux de Saint-Nizier (A) et de Sornin (B) jusqu’à la vallée de l’Isère (V). «Méaudre ou Mioudre en M, dans la vallée entre les deux montagnes A et B»; «V, vallée de Voreppe, adorée par moi comme étant le chemin de Paris».
11.… Méaudre …—Ms.: «Mioudre.»—Méaudre est un village de 784 habitants situé à 1.012 m. d’altitude, dans la vallée de la Bourne.
Je contemplais avec le plus vif désir d’y aller le point B, mais c’était un désir qu’il fallait bien se garder d’énoncer.
J’aurais peut-être dû placer ce détail bien plus haut, mais je répète que pour mon enfance je n’ai que des images fort nettes, sans date comme sans physionomie.
Je les écris un peu comme cela me vient.
Je n’ai aucun livre et je ne veux lire aucun livre, je m’aide à peine de la stupide Chronologie qui porte le nom de cet homme fin et sec, M. Loïs Weymar. Je ferai de même pour la campagne de Marengo (1800), pour celle de 1809, pour la campagne de Moscou, pour celle de 1813, où je fus intendant à Sagan (Silésie, sur la Bober); je ne prétends nullement écrire une histoire, mais tout simplement noter mes souvenirs afin de deviner quel homme j’ai été: bête ou spirituel, peureux ou courageux, etc., etc. C’est la réponse au grand mot:
Γνωτι σεαυτον
Durant cet été de 1793, le siège de Toulon m’agitait beaucoup; il va sans dire que mes parents approuvaient les traîtres qui le rendirent, cependant ma tante Elisabeth, avec sa fierté castillane, me dit …12.
12.… ma tante Elisabeth, avec sa fierté castillane, me dit …—Le reste de la page a été laissé en blanc par Stendhal. Cet alinéa et le suivant, accompagnés d’un grand blanc, étaient certainement destinés à être développés.
Je vis partir le général Carteau ou Cartaud, qui parada sur la place Grenette. Je vois encore son nom sur les fourgons13 défilant lentement et à grand bruit par la rue Montorge pour aller à Toulon.
13.… sur les fourgons …—Variante: «Ses fourgons.»
Un grand événement se préparait pour moi, j’y fus fort sensible dans le moment, mais il était trop tard, tout lien d’amitié était à jamais rompu entre mon père et moi, et mon horreur pour les détails bourgeois et pour Grenoble était désormais invincible.
Ma tante Séraphie était malade depuis longtemps. Enfin, on parla de danger; ce fut la bonne Marion (Marie Thomasset), mon amie, qui prononça ce grand mot. Le danger devint pressant, les prêtres affluèrent.
Un soir d’hiver, ce me semble, j’étais dans la cuisine, vers les sept heures du soir14, au point H, vis-à-vis l’armoire de Marion. Quelqu’un vint dire: «Elle est passée.» Je me jetai à genoux au point H pour remercier Dieu de cette grande délivrance.
14.… j’étais dans la cuisine vers les sept heures du soir …—Suit un plan de la cuisine. Sur la «grande table» de milieu, en «O, boîte à poudre qui éclata». En H, le jeune Henri devant l’armoire. (Voir notre plan de l’appartement Gagnon.)
Si les Parisiens sont aussi niais en 1880 qu’en 1835, cette façon de prendre la mort de la sœur de ma mère me fera passer pour barbare, cruel, atroce.
Quoi qu’il en soit, telle est la vérité. Après la première semaine de messes des morts et de prières, tout le monde se trouva grandement soulagé15 dans la maison. Je crois que mon père même fut bien aise d’être délivré de cette maîtresse diabolique, si toutefois elle a été sa maîtresse, ou de cette amie intime diabolique.
15.… se trouva grandement soulagé …—Variante: «Délivré.»
Une de ses dernières actions avait été, un soir que je lisais sur la commode de ma tante Elisabeth16, au point H, la Henriade ou Bélisaire, que mon grand-père venait de me prêter, de s’écrier: « Comment peut-on donner de tels livres à cet enfant! Qui lui a donné ce livre?»
16.… un soir que je lisais sur la commode de ma tante Elisabeth …—En face, au verso du fol. 313 quater, est un plan de la partie de l’appartement Gagnon occupé par les chambres d’Elisabeth et Séraphie Gagnon. Dans la chambre d’Elisabeth, en «H, moi lisant la Henriade ou Bélisaire, dont mon grand-père admirait beaucoup le quinzième chapitre ou le commencement: Justinien vieillissait … Quel tableau de la vieillesse de Louis XV, disait-il!»—Dans un angle de la place Grenette est figuré l’«escalier et perron de la maison Périer-Lagrange. François, le fils aîné, bon et bête, grand homme de cheval, épousa ma sœur Pauline pendant les campagnes d’Allemagne».
Mon excellent grand-père, sur ma demande importune, venait d’avoir la complaisance, malgré le froid, d’aller avec moi jusque dans son cabinet de travail, touchant la terrasse, à l’autre bout de la maison, pour me donner ce livre dont j’avais soif ce soir-là.
Toute la famille était en rang d’oignons devant le feu, au point D17. On répétait souvent, à Grenoble, ce mot: rang d’oignons18. Mon grand-père, au reproche insolent de sa fille, ne répondit, en haussant les épaules, que: «Elle est malade.»
17.Toute la famille était en rang d’oignons devant le feu au point D.—Plan de la chambre d’Elisabeth Gagnon en haut du fol. 314; autour de la cheminée, en D, la famille en rang d’oignons; en face de la cheminée, le jeune Beyle lisant sur la commode.
18.… rang d’oignons.—On lit en haut du fol. 315 bis: «30 décembre 1835. Omar.»—Le fol. 315 porte simplement: «Chapitre XIX.» Ce chapitre commence au milieu de la page 315 bis, suivant une indication de Stendhal lui-même.
J’ignore absolument la date de cette mort; je pourrai la faire prendre sur les registres de l’état-civil à Grenoble19.
19.… sur les registres de l’état civil à Grenoble.—Séraphie Gagnon est morte le 9 janvier 1797, à dix heures du soir.
Il me semble que bientôt après j’allai à l’École centrale, chose que Séraphie n’eût jamais souffert. Je crois que ce fut vers 1797 et que je ne fus que trois ans à l’École centrale.
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