CHAPITRE XXIII
Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 25 sur 50·Livre complet →
ÉCOLE CENTRALE1
1.Le chapitre XXIII est le chapitre XIX du manuscrit (fol. 315 bis à 331 bis).—Écrit à Rome, les 30 et 31 décembre 1835, et 1er janvier 1836.
Bien des années après, vers 1817, j’appris de M. de Tracy que c’était lui, en grande partie, qui avait fait la loi excellente des Écoles centrales2.
2.… la loi excellente des Écoles centrales.—Stendhal avait d’abord écrit: «La loi excellente des Écoles centrales avait été faite, ce me semble, par un comité dont M. de Tracy était le chef avec 6.000 francs d’appointements, lui qui avait commencé avec 200.000 livres de rente; mais ceci arrivera plus tard.»—Sur l’enseignement donné dans les Écoles centrales en général et dans celle de Grenoble, en particulier, ainsi que sur les camarades et amis d’Henri Beyle, voir l’ouvrage de M. A. Chuquet, Stendhal-Beyle (1904).
Mon grand-père fut le très digne chef du jury chargé de présenter à l’administration départementale les noms des professeurs et d’organiser l’école. Mon grand-père adorait les lettres et l’instruction, et, depuis quarante ans, était à la tête de tout ce qui s’était fait de littéraire et de libéral à Grenoble.
Séraphie l’avait vertement blâmé d’avoir accepté ces fonctions de membre du jury d’organisation, mais le fondateur de la bibliothèque publique devait à sa considération dans le monde d’être le chef de l’École centrale3.
3.… d’être le chef de l’École centrale.—Peut-être aussi la crainte des patriotes entra-t-elle pour quelque chose dans l’acceptation de cette fonction. (Note au crayon de R. Colomb.)
Mon maître Durand, qui venait à la maison me donner des leçons, fut professeur de latin; comment ne pas aller à son cours à l’École centrale? Si Séraphie eût vécu, elle eût trouvé une raison, mais, dans l’état des choses, mon père se borna à dire des mots profonds et sérieux sur le danger des mauvaises connaissances pour les mœurs. Je ne me sentais pas de joie; il y eut une séance d’ouverture de l’École dans les salles de la bibliothèque, où mon grand-père fit un discours.
C’est peut-être là cette assemblée si nombreuse dans la première salle SS4, dont je trouve l’image dans ma tête.
4.… dans la première salle SS …—Plan de cette salle, à l’entrée de laquelle se trouvait le «bureau du bibliothécaire, le R. P. Ducros».—Au verso du fol. 314, Stendhal a figuré un plan du collège (aujourd’hui le Lycée de filles), alors situé entre la «rue Neuve, le faubourg Saint-Germain de Grenoble», et les «remparts de la ville en 1795». On y voit au rez-de-chaussée la «première salle des mathématiques» et la «salle de la chimie, professée par M. le Dr Trousset»; au premier étage, la «seconde salle où j’ai remporté le premier prix, sur sept ou huit élèves admis un mois après à l’École polytechnique»; enfin la «salle de latin, au second ou troisième, vue délicieuse» sur les «montagnes d’Echirolles» et sur des sommets recouverts par des «neiges éternelles ou de huit mois de l’année au moins».
Les professeurs étaient MM. Durand, pour la langue latine; Gattel, grammaire générale et même logique, ce me semble; Dubois-Fontanelle, auteur de la tragédie d’Ericie5 ou la Vestale et rédacteur pendant vingt-deux ans de la Gazette des Deux-Ponts6, belles-lettres; Trousset, jeune médecin, la chimie; Jay, grand hâbleur de cinq pieds dix pouces, sans l’ombre de talent, mais bon pour enfiévrer (monter la tête des enfants), le dessin,—il eut bientôt trois cents élèves; Chalvet (Pierre, Vincent), jeune pauvre libertin, véritable auteur sans aucun talent, l’histoire—et chargé de recevoir l’argent des inscriptions qu’il mangea en partie avec trois sœurs, fort catins de leur métier, qui lui donnèrent une nouvelle v…, de laquelle il mourut bientôt après; enfin Dupuy, le bourgeois le plus emphatique et le plus paternel que j’aie jamais vu, professeur de mathématiques—sans l’ombre de talent. C’était à peine un arpenteur, on le nomma dans une ville qui avait un Gros! Mais mon grand-père ne savait pas un mot de mathématiques et les haïssait, et d’ailleurs l’emphase du père Dupuy (comme nous l’appelions; lui nous disait: mes enfants) était bien faite pour lui conquérir l’estime générale à Grenoble. Cet homme si vide disait cependant une grande parole: «Mon enfant, étudie la Logique de Condillac, c’est la base de tout.»
5.… la tragédie d’Ericie …—Ms.: «Aricie.»
6.… la Gazette des Deux-Ponts …—La Gazette universelle de politique et de littérature des Deux-Ponts, fondée en 1770. Dubois-Fontanelle n’y collabora que jusqu’au 1er juin 1776.
On ne dirait pas mieux aujourd’hui, en remplaçant toutefois le nom de Condillac par celui de Tracy.
Le bon, c’est que je crois que M. Dupuy ne comprenait pas le premier mot de cette logique de Condillac, qu’il nous conseillait; c’était un fort mince volume petit in-12. Mais j’anticipe, c’est mon défaut, il faudra peut-être en relisant effacer toutes ces phrases qui offensent l’ordre chronologique.
Le seul homme parfaitement à sa place était M. l’abbé Gattel, abbé coquet, propret, toujours dans la société des femmes, véritable abbé du XVIIe siècle; mais il était fort sérieux en faisant son cours et savait, je crois, tout ce qu’on savait alors des habitudes principales des mouvements d’instinct et en second lieu de facilité et d’analogie que les peuples ont suivie en formant les langues.
M. Gattel avait fait un fort bon dictionnaire où il avait osé noter la prononciation, et dont je me suis toujours servi. Enfin, c’était un homme qui savait travailler cinq à six heures tous les jours, ce qui est rare en province, où l’on ne sait que baguenauder toute la journée.
Les niais de Paris blâment cette peinture de la prononciation saine, naturelle. C’est par lâcheté et par ignorance. Ils ont peur d’être ridicules en notant la prononciation d’Anvers (ville), de cours, de vers. Ils ne savent pas qu’à Grenoble, par exemple, on dit: J’ai été au Cour-ce, ou: j’ai lu des ver-ce sur Anver-se et Calai-se. Si l’on parle ainsi à Grenoble, ville d’esprit et tenant encore un peu aux pays du Nord, qui pour la langue ont évincé le Midi, que sera-ce à Toulouse, Béziers, Pézenas, Digne? Pays où l’on devrait afficher la prononciation française à la porte des églises.
Un ministre de l’Intérieur qui voudrait faire son métier, au lieu d’intriguer auprès du roi et dans les Chambres, comme M. Guizot7, devrait demander un crédit de deux millions par an pour amener8 au niveau d’instruction des autres Français les peuples qui habitent dans le fatal triangle qui s’étend entre Bordeaux, Bayonne et Valence. On croit aux sorciers, on ne sait pas lire et on ne parle pas français en ces pays. Ils peuvent produire par hasard un homme supérieur comme Lannes, Soult, mais le général …9 y est d’une ignorance incroyable. Je pense qu’à cause du climat et de l’amour et de l’énergie qu’il donne à la machine, ce triangle devrait produire les premiers hommes de France. La Corse me conduit à cette idée.
7.… M. Guizot …—Ms.: «Zotgui.»
8.… pour amener …—Variante: «Porter.»
9.… mais le général …—Le mot est en blanc dans le manuscrit.
Avec ses 180.000 habitants, cette île a donné huit ou dix hommes de mérite à la Révolution et le département du Nord, avec ses 900.000 habitants, à peine un. Encore j’ignore le nom de cet un. Il va sans dire que les prêtres10 sont tout-puissants dans ce fatal triangle. La civilisation est de Lille à Rennes et cesse vers Orléans et Tours. Au sud de Grenoble est sa brillante limite11.
10.Il va sans dire que les prêtres …—Ms.: «Tresp.»
11.Au sud de Grenoble est sa brillante limite.—On lit en tête du fol. 324: «31 décembre 1835. Omar.»—Ce feuillet n’a qu’une seule ligne écrite; le reste est blanc.
Nommer les professeurs à l’École centrale12 coûtait peu et était bientôt fait, mais il y avait de grandes réparations à faire aux bâtiments. Malgré la guerre, tout se faisait dans ces temps d’énergie. Mon grand-père demandait sans cesse des fonds à l’administration départementale.
12.Nommer les professeurs à l’École centrale …—On lit en haut du fol. 325: «31 décembre 1835. Omar. Commencé ce livre, dont voici la trois cent vingt-cinquième page, et cent, me ferait quatre cents le … 1835.»—Le verso du même feuillet porte: «Rapidité: le 3 décembre 1835, j’en étais à 93, le 31 décembre à 325. 232 en 28 jours. Sur quoi il y a eu voyage à Cività-Vecchia. Aucun travail les jours de voyage et le soir d’arrivée ici, soit un ou deux sans écrire. Donc, en 23 jours, 232, ou dix pages par jour, ordinairement dix-huit ou vingt pages par jour, et les jours de courrier quatre ou cinq ou pas du tout. Comment pourrais-je écrire bien physiquement? D’ailleurs, ma mauvaise écriture arrête les indiscrets. 1er janvier 1836.» —En interligne (aux mots: les professeurs de l’École centrale), Stendhal a écrit: «MM. Gattel, Dubois-Fontanelle, Trousset, Villars (paysan des Hautes-Alpes), Jay, Durand, Dupuy, Chabert, les voilà à peu près par ordre d’utilité pour les enfants; les trois premiers avaient du mérite.»—En face (fol. 324 verso) est encore un plan du «Collège ou École centrale».]
Les cours s’ouvrirent au printemps, je crois, dans des salles provisoires.
Celle de M. Durand avait une vue délicieuse et enfin, après un mois, j’y fus sensible. C’était un beau jour d’été et une brise douce agitait les foins des glacis de la porte de Bonne, sous nos yeux13, à soixante ou quatre-vingts pieds plus bas.
13.… sous nos yeux …—Variante: «Vis-à-vis de nous.»
Mes parents me vantaient sans cesse, et à leur manière, la beauté des champs, de la verdure, des fleurs, etc., des renoncules, etc.
Ces plates phrases m’ont donné, pour les fleurs et les plates-bandes, un dégoût qui dure encore.
Par bonheur, la vue magnifique que je trouvai tout seul à une fenêtre du collège, voisine de la salle du latin, où j’allais rêver tout seul, surmonta le profond dégoût causé par les phrases de mon père et des prêtres, ses amis.
C’est ainsi que, tant d’années après, les phrases nombreuses et prétentieuses de MM. Chateaubriand et de Salvandy m’ont fait écrire le Rouge et le Noir d’un style trop haché. Grande sottise, car dans vingt ans, qui songera aux fatras hypocrites de ces Messieurs? Et moi, je mets un billet à une loterie, dont le gros lot se réduit à ceci: être lu en 1935.
C’est la même disposition d’âme qui me faisait fermer les yeux aux paysages des extases de ma tante Séraphie. J’étais en 1794 comme le peuple de Milan14 est en 1835: les autorités allemandes et abhorrées veulent lui faire goûter Schiller, dont la belle âme, si différente de celle du plat Goethe, serait bien choquée de voir de tels apôtres à sa gloire.
14.… le peuple de Milan …—Ms.: «Lanmi.»
Ce fut une chose bien étrange pour moi que de débuter, au printemps de 1791 ou 95, à onze ou douze ans, dans une école où j’avais dix ou douze camarades.
Je trouvai la réalité bien au-dessous des folles images de mon imagination. Ces camarades n’étaient pas assez gais, pas assez fous, et ils avaient des façons bien ignobles.
Il me semble que M. Durand, tout enflé de se voir professeur d’une École centrale, mais toujours bonhomme, me mit à traduire Salluste, De Bello Jugurtino. La liberté produisit ses premiers fruits, je revins au bon sens en perdant ma colère et goûtai fort Salluste.
Tout le collège était rempli d’ouvriers, beaucoup de chambres de notre troisième étage étaient ouvertes, j’allais y rêver seul.
Tout m’étonnait dans cette liberté tant souhaitée, et à laquelle j’arrivais enfin. Les charmes que j’y trouvais n’étaient pas ceux que j’avais rêvés, ces compagnons si gais, si aimables, si nobles, que je m’étais figurés, je ne les trouvais pas, mais à leur place, des polissons très égoïstes.
Ce désappointement, je l’ai eu à peu près dans tout le courant de ma vie. Les seuls bonheurs d’ambition en ont été exempts, lorsque, en 181015, je fus auditeur et, quinze jours après, inspecteur du mobilier. Je fus ivre de contentement, pendant trois mois, de n’être plus commissaire des Guerres et exposé à l’envie et aux mauvais traitements de ces héros si grossiers qui étaient les manœuvres de l’Empereur à Iéna et à Wagram. La postérité ne saura jamais la grossièreté et la bêtise de ces gens-là, hors de leur champ de bataille. Et même sur ce champ de bataille, quelle prudence! C’étaient des gens comme l’amiral Nelson, le héros de Naples (voir Caletta et ce que m’a conté M. Di Fiore), comme Nelson, songeant toujours à ce que chaque blessure leur rapporterait en dotations et en croix. Quels animaux ignobles, comparés à la haute vertu du général Michaud, du colonel Mathis! Non, la postérité ne saura jamais quels plats jésuites ont été ces héros des bulletins de Napoléon, et comme je riais en recevant le Moniteur, à Vienne, Dresde, Berlin, Moscou, que personne presque ne recevait à l’armée afin qu’on ne pût pas se moquer des messages. Les Bulletins étaient des machines de guerre, des travaux de campagne, et non des pièces historiques.
15.… lorsque, en 1810 …—Ms.: «1811.»
Heureusement pour la pauvre vérité, l’extrême lâcheté de ces héros, devenus pairs de France et juges en 1835, mettra la postérité au fait de leur héroïsme en 1809. Je ne fais exception que pour l’aimable Lasalle et pour Exelmans, qui depuis… Mais alors il n’était pas allé rendre visite au maréchal Bournon, ministre de la Guerre. Moncey aussi n’aurait pas fait certaines bassesses, mais Suchet…16 J’oubliais le grand Gouvion-Saint-Cyr avant que l’âge l’eût rendu à-demi imbécile, et celte imbécillité remonte à 1814. Il n’eut plus, après cette époque, que le talent d’écrire. Et dans l’ordre civil, sous Napoléon, quels plats bougres17 que M. de B…., venant persécuter M. Daru à Saint-Cloud, au mois de novembre, dès sept heures du matin, que le comte d’Argout, bas flatteur du général Sébastiani18!
16.… mais Suchet …—Suit un blanc d’un quart de ligne.
17.… quels plats bougres …—Ms.: «Ougresb.»
18.… général Sébastiani!—Ms.: «Bastiani-sebas.»
Mais, bon Dieu, où en suis-je? A l’école de latin, dans les bâtiments du collège.
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