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CHAPITRE XXV

Vie de Henri Brulard, Stendhal (1890)·Texte intégral, chapitre 27 sur 50·Livre complet →

Mon1 âme délivrée de la tyrannie commençait à prendre quelque ressort. Peu à peu je n’étais plus continuellement obsédé de ce sentiment si énervant: la haine impuissante.

1.Le chapitre XXV est le chapitre XXI du manuscrit (fol. 356 à 370; le bas du fol. 370 et le fol. 371, d’abord écrits par Stendhal, ont été barrés avec cette mention: «Longueur»).—Écrit à Rome, les 2 et 3 janvier 1836.

Ma bonne tante Elisabeth était ma providence. Elle allait presque tous les soirs faire sa partie chez mesdames Colomb ou Romagnier. Ces excellentes sœurs n’avaient de bourgeois que quelques manies de prudence et quelques habitudes. Elles avaient de belles âmes, chose si rare en province, et étaient tendrement attachées à ma tante Elisabeth.

Je ne dis pas assez de bien de ces bonnes cousines; elles avaient l’âme grande, généreuse; elles en avaient donné des preuves singulières dans les grandes occasions de leur vie.

Mon père, de plus en plus absorbé par sa passion pour l’agriculture et pour Claix, y passait trois ou quatre jours par semaine. La maison de M. Gagnon, où il dînait et soupait tous les jours depuis la mort de ma mère, ne lui était plus aussi agréable à beaucoup près. Il ne parlait à cœur ouvert qu’à Séraphie. Les sentiments espagnols de ma tante Elisabeth le tenaient en respect, il y avait toujours très peu de conversation entre eux. La petite finesse dauphinoise de tous les instants et la timidité désagréable de l’un s’alliait mal à la sincérité noble et à la simplicité de l’autre. Mademoiselle Gagnon n’avait aucun goût2 pour mon père qui, d’un autre côté, n’était pas de force à soutenir la conversation avec M. le docteur Gagnon; il était respectueux et poli, M. Gagnon était très poli, et voilà tout. Mon père ne sacrifiait donc rien en allant passer trois ou quatre jours par semaine à Claix. Il me dit deux ou trois fois, quand il me forçait à l’accompagner à Claix, qu’il était triste, à son âge, de ne pas avoir un chez-soi.

2.Mademoiselle Gagnon n’avait aucun goût …—Variante: «Pas de goût.»

Rentrant le soir pour souper avec ma tante Elisabeth, mon grand-père et mes deux sœurs, je n’avais pas à craindre un interrogatoire bien sévère. En général, je disais en riant que j’étais allé chercher ma tante chez mesdames Romagnier et Colomb; souvent, en effet, de chez ces dames je l’accompagnais jusqu’à la porte de l’appartement et je redescendais en courant pour aller passer une demi-heure à la promenade du Jardin-de-Ville qui, le soir, en été, au clair de lune, sous de superbes marronniers de quatre-vingts pieds de haut, servait de rendez-vous à tout ce qui était jeune et brillant dans la ville.

Peu à peu je m’enhardis, j’allai plus souvent au spectacle, toujours au parterre debout.

Je sentais un tendre intérêt à regarder une jeune actrice, nommée Mlle Kably. Bientôt j’en fus éperdument amoureux; je ne lui ai jamais parlé.

C’était une jeune femme mince, assez grande, avec un nez aquilin, jolie, svelte, bien faite. Elle avait encore la maigreur de la première jeunesse, mais un visage sérieux et souvent mélancolique.

Tout fut nouveau pour moi dans l’étrange folie qui, tout-à-coup, se trouva maîtresse de toutes mes pensées. Tout autre intérêt s’évanouit pour moi. A peine je reconnus le sentiment dont la peinture m’avait charmé dans la Nouvelle Héloïse, encore moins était-ce la volupté de Félicia. Je devins tout-à-coup indifférent et juste pour tout ce qui m’environnait, ce fut3 l’époque de la mort de ma haine pour feu ma tante Séraphie.

3.… ce fut l’époque …—Mot oublié inconsciemment par Stendhal, en passant d’un feuillet à un autre.

Mlle Kably jouait dans la comédie les rôles de jeunes premières, elle chantait aussi dans l’opéra-comique.

On sent bien que la vraie comédie n’était pas à mon usage. Mon grand-père m’étourdissait sans cesse du grand mot: la connaissance du cœur humain. Mais que pouvais-je savoir sur ce cœur humain? Quelques prédictions tout au plus, accrochées dans les livres, dans Don Quichotte particulièrement, le seul presque qui ne m’inspirât pas de la méfiance; tous les autres avaient été conseillés par mes tyrans, car mon grand-père (nouveau converti, je pense) s’abstenait de plaisanter sur les livres que mon père et Séraphie me faisaient lire4.

4.… que mon père et Séraphie me faisaient lire.—Style. Pas de style soutenu. (Note de Stendhal.)

Il me fallait donc la comédie romanesque, c’est-à-dire le drame peu noir, présentant des malheurs d’amour et non d’argent (le drame noir et triste s’appuyant sur le manque d’argent m’a toujours fait horreur comme bourgeois et trop vrai).

Mlle Kably brillait dans Claudine, de Florian.

Une jeune Savoyarde, qui a eu un petit enfant, au Montanvert, d’un jeune voyageur élégant, s’habille en homme et, suivie de son petit marmot, fait le métier de décrotteur sur une place de Turin. Elle retrouve son amant qu’elle aime toujours, elle devient son domestique, mais cet amant va se marier.

L’auteur qui jouait l’amant, nommé Poussi, ce me semble,—ce nom me revient huit à coup après tant d’années,—disait avec un naturel parfait: «Claude! Claude!» dans un certain moment où il grondait son domestique qui lui disait du mal de sa future. Ce ton de voix retentit encore dans mon âme, je vois l’acteur.

Pendant plusieurs mois, cet ouvrage, souvent redemandé par le public, me donna les plaisirs les plus vifs, et je dirais les plus vifs que m’aient donnés les ouvrages d’art, si, depuis longtemps, mon plaisir n’avait été l’admiration tendre, la plus dévouée et la plus folle.

Je n’osais pas prononcer le nom de Mlle Kably; si quelqu’un la nommait devant moi, je sentais un mouvement singulier près du cœur, j’étais sur le point de tomber. Il y avait comme une tempête dans mon sang.

Si quelqu’un disait la Kably, au lieu de: Mademoiselle Kably, j’éprouvais un sentiment de haine et d’horreur5, que j’étais à peine maître de contenir.

5.… un sentiment de haine et d’horreur …—Stendhal orthographie: «Orreur.» Et il ajoute en note: «Voilà l’orthographe de la passion: orreur».

Elle chantait de sa pauvre petite voix faible dans Le Traité nul, opéra de Gaveau (pauvre d’esprit, mort fou quelques années plus tard).

Là commença mon amour pour la musique, qui a peut-être été ma passion la plus forte et la plus coûteuse; elle dure encore à cinquante-deux6 ans, et plus vive que jamais. Je ne sais combien de lieues je ne ferais pas à pied, ou à combien de jours de prison je ne me soumettrais pas pour entendre Don Juan ou le Matrimonio Segreto, et je ne sais pour quelle autre chose je ferais cet effort. Mais, pour mon malheur, j’exècre la musique médiocre (à mes yeux elle est un pamphlet satyrique contre la bonne, par exemple le Furioso de Donizetti, hier soir, Rome, Valle7. Les Italiens, bien différents de moi, ne peuvent souffrir une musique dès qu’elle a plus de cinq ou six ans. L’un d’eux disait devant moi, chez madame …8: «Une musique qui a plus d’un an peut-elle être belle?»)

6.… elle dure encore à cinquante-deux ans …—Ms.: «26 X 2.»

7.…hier soir, Rome, Valle.—Au théâtre della Valle, à Rome. (Note au crayon de R. Colomb.)

8.… chez madame …—Nom en blanc.

Quelle parenthèse, grand Dieu9! En relisant, il faudra effacer, ou mettre à une autre place, la moitié de ce manuscrit10.

9.Quelle parenthèse, grand Dieu !—On lit en tête du fol. 363: «1836, corrigé 4 janvier 1836, auprès de mon feu, me brûlant les jambes et mourant de froid au dos.»

10.… la moitié de ce manuscrit.—Stendhal a écrit à ce sujet, au verso du fol. 362, la note suivante: «Non laisser cela tel quel. Dorer l’histoire Kably, peut-être ennuyeuse pour les Pasquier de 51 ans. Ces gens sont cependant l’élite des lecteurs.»

J’appris par cœur, et avec quels transports! ce filet de vinaigre continu et saccadé qu’on appelait Le Traité nul.

Un acteur passable, qui jouait gaiement le rôle du valet (je vois aujourd’hui qu’il avait la véritable insouciance d’un pauvre diable qui n’a que de tristes pensées à la maison, et qui se livre à son rôle avec bonheur), me donna les premières idées du comique, surtout au moment où il arrange la contre-danse qui finit par: Mathurine nous écoutait…

Un paysage de la forme et de la grandeur d’une lettre de change, où il y avait beaucoup de gomme-gutte fortifiée par du bistre, surtout sur le premier plan à gauche, que j’avais acheté chez M. Le Roy, et que je copiais alors avec délices, me semblait absolument la même chose que le jeu de cet acteur comique, qui me faisait rire de bon cœur quand Melle Kably n’était pas en scène; s’il lui adressait la parole, j’étais attendri, enchanté. De là vient, peut-être qu’encore aujourd’hui la même sensation m’est souvent donnée par un tableau ou par un morceau de musique. Que de fois j’ai trouvé cette identité dans le musée Brera, à Milan (1814-1812)!

Cela est d’un vrai et d’une force que j’ai peine à exprimer, et que d’ailleurs on croirait difficilement.

Le mariage, l’union intime de ces deux beaux-arts, a été à jamais cimenté, quand j’avais douze ou treize ans, par quatre ou cinq mois du bonheur le plus vif et de la sensation de volupté la plus forte, et allant presque jusqu’à la douleur, que j’aie jamais éprouvée.

Actuellement, je vois (mais je vois de Rome, à cinquante-deux11 ans) que j’avais le goût de la musique avant ce Traité nul si sautillant, si filet de vinaigre, si français, mais que je sais encore par cœur. Voici mes souvenirs: 1° le son des cloches de Saint-André, surtout sonnées pour les élections, une année que mon cousin Abraham Mallein (père de mon beau-frère Alexandre) était président ou simplement électeur;—2° le bruit de la pompe de la place Grenette, quand les servantes, le soir, pompaient avec la grande barre de fer;—3° enfin, mais le moins de tous, le bruit d’une flûte que quelque commis marchand jouait, au quatrième étage, sur la place Grenette.

11.… (mais je vois de Rome, à cinquante-deux ans) …—Ms.: «26 X 2.»

Ces choses m’avaient déjà donné des plaisirs qui, à mon insu, étaient des plaisirs musicaux.

Mademoiselle Kably jouait aussi dans l’Epreuve villageoise de Grétry, infiniment moins mauvaise que le Traité nul. Une situation tragique me fit frémir dans Raoul, sire de Créqui; en un mot, tous les mauvais petits opéras de 1794 furent portés au sublime pour moi, par la présence de Melle Kably; rien ne pouvait être commun ou plat dès qu’elle paraissait.

J’eus, un jour, l’extrême courage de demander à quelqu’un où logeait Melle Kably. C’est probablement l’action la plus brave de ma vie.

«Rue des Clercs», me répondit-on.

J’avais eu le courage, bien auparavant, de demander si elle avait un amant. A quoi l’interrogé me répondit par quelque dicton12 grossier; il ne savait rien sur son genre de vie.

12.… par quelque dicton …—Variante: «Lieu commun.»

Je passais par la rue des Clercs à mes jours de grand courage: le cœur me battait, je serais peut-être tombé si je l’eusse rencontrée; j’étais bien délivré quand, arrivé au bas de la rue des Clercs, j’étais sûr de ne pas la rencontrer.

Un matin, me promenant seul au bout de l’allée des grands marronniers, au Jardin-de-Ville, et pensant à elle, comme toujours, je l’aperçus à l’autre bout du jardin, contre le mur de l’Intendance, qui venait vers la terrasse. Je faillis me trouver mal13 et enfin je pris la fuite, comme si le diable m’emportait, le long de la grille, par la ligne F; elle était, je crois, en K’14. J’eus le bonheur de n’en être pas aperçu. Notez qu’elle ne me connaissait d’aucune façon. Voilà un des traits les plus marqués de mon caractère, tel j’ai toujours été (même avant-hier). Le bonheur de la voir de près, à cinq ou six pas de distance, était trop grand, il me brûlait, et je fuyais cette brûlure, peine fort réelle.

13.Je faillis me trouver mal …—Variante: «Tomber.»

14.…elle était, je croie, en K’—Suit un plan de la scène. En outre, au verso du fol. 366, plan du Jardin-de-Ville et de ses abords. Stendhal se trouvait sur la terrasse. Il note à ce sujet: «J’ai laissé à Grenoble un petit tableau à l’huile de M. Le Roy, qui rend fort bien cette promenade-ci.» Mlle Kably se trouvait dans l’allée qui longeait la rue du Quai (aujourd’hui rue Hector-Berlioz). A cette époque, un mur séparait le jardin de la rue: «Mur en 1794, bêtement remplacé par une belle grille vers 1814.» —Ce mur est appelé par Stendhal «mur de l’Intendance», parce que le rez-de-chaussée de l’Hôtel-de-Ville fut occupé, jusqu’à la Révolution, par les bureaux de l’intendant de la province.]

Cette singularité me porterait assez à croire que, pour l’amour, j’ai le tempérament mélancolique de Cabanis.

En effet, l’amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires, ou plutôt la seule. Jamais je n’ai eu peur de rien que de voir la femme que j’aime regarder un rival avec intimité. J’ai très peu de colère contre le rival: il fait son affaire, pensé-je, mais ma douleur est sans bornes et poignante; c’est au point que j’ai besoin de m’abandonner sur un banc de pierre, à la porte de la maison. J’admire tout dans le rival préféré (le chef d’escadrons Gibory et Mme Martin, palazzo Aguissola, Milan).

Aucun autre chagrin ne produit chez moi la millième partie de cet effet.

Auprès de l’Empereur, j’étais attentif, zélé, ne pensant nullement à ma cravate, à la grande différence des autres. (Exemple: un soir, à 7 heures, à …15, en Lusace, campagne de 1813, le lendemain de la mort du duc de Frioul.)

15.… un soir, à 7 heures, à … en Lusace …—Le nom est en blanc.

Je ne suis ni timide, ni mélancolique en écrivant et m’exposant au risque d’être sifflé; je me sens plein de courage et de fierté quand j’écris une phrase qui serait repoussée par l’un de ces deux géants (de 1835): MM. de Chateaubriand ou Villemain.

Sans cloute, en 1880, il y aura quelque charlatan adroit, mesuré, à la mode, comme ces Messieurs aujourd’hui. Mais si on lit ceci on me croira envieux, ceci me désole; ce plat vice bourgeois est, ce me semble, le plus étranger à mon caractère.

Réellement, je ne suis que mortellement jaloux des gens qui font la cour à une femme que j’aime; bien plus, je le suis même de ceux qui lui ont fait la cour, dix ans avant moi. (Par exemple, le premier amant de Babet, à Vienne, en 1809.

«Tu le recevais dans ta chambre!

—Tout était chambre pour nous, nous étions seuls dans le château, et il avait les clefs.»

Je sens encore le mal que me firent ces paroles, c’était pourtant en 1809, il y a vingt-sept ans; je vois cette naïveté parfaite de la jolie Babet; elle me regardait.)

Je trouve16 sans doute beaucoup de plaisir à écrire depuis une heure, et à chercher à peindre bien juste mes sensations du temps de Melle Kably17, mais qui diable aura le courage de lire cet amas excessif de je et de moi? Cela me paraît puant à moi-même. C’est là le défaut de ce genre d’écrit et, d’ailleurs, je ne puis relever la fadeur par aucune sauce de charlatanisme. Oserais-je ajouter: comme les confessions de Rousseau? Non, malgré l’énorme absurdité de l’objection, l’on va encore me croire envieux ou plutôt cherchant à établir une comparaison. effroyable par l’absurde, avec le chef-d’œuvre de ce grand écrivain.

16.Je trouve …—Variante: «J’ai.»

17.… mes sensations du temps de Mlle Kably …—Variante: «Mes sensations d’alors.»

Je proteste de nouveau et une fois pour toutes que je méprise souverainement et sincèrement M. Pariset, M. de Salvandy, M. Saint-Marc Girardin et les autres hâbleurs, pédants gagés et jésuites18 du Journal des Débats, mais pour cela je ne m’en crois pas plus près des grands écrivains. Je ne me crois d’autre garant de mérite que de peindre ressemblante la nature, qui m’apparaît si clairement en de certains moments.

18.… pédants gagés et jésuites …—Ms.: «Tejê.»

Secondement, je suis sûr de ma parfaite bonne foi, de mon adoration pour le vrai: troisièmement, et du plaisir que j’ai à écrire, plaisir qui allait jusqu’à la folie en 1817, à Milan, chez M. Peroult, corsia del Giardino19.

19.… chez M. Peroult, corsia del Giardino.-Peut-être tout le feuillet 370 est-il mal placé, mais la fadeur de l’amour Kably doit être relevée par une pensée plus substantielle. (Note de Stendhal.)

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