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PREMIÈRE PARTIE.

LETTRE XLIII.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 44 sur 162·Livre complet →

À JULIE.

J’arrivai hier matin à Neufchâtel ; j’appris que M. de Merveilleux était à la campagne : je courus l’y chercher : il était à la chasse, et je l’attendis jusqu’au soir. Quand je lui eus expliqué le sujet de mon voyage, et que je l’eus prié de mettre un prix au congé de Claude Anet, il me fit beaucoup de difficultés : je crus les lever en offrant de moi-même une somme assez considérable, et l’augmentant à mesure qu’il résistait ; mais, n’ayant pu rien obtenir, je fus obligé de me retirer, après m’être assuré de le retrouver ce matin, bien résolu de ne plus le quitter jusqu’à ce qu’à force d’argent ou d’importunités, ou de quelque manière que ce pût être, j’eusse obtenu ce que j’étais venu lui demander. M’étant levé pour cela de très bonne heure, j’étais prêt à monter à cheval, quand je reçus par un exprès ce billet de M. de Merveilleux, avec le congé du jeune homme en bonne forme :

« Voilà, monsieur, le congé que vous êtes venu solliciter ; je l’ai refusé à vos offres, je le donne à vos intentions charitables, et vous prie de croire que je ne mets point à prix une bonne action. »

Jugez à la joie que vous donnera cet heureux succès de celle que j’ai sentie en l’apprenant. Pourquoi faut-il qu’elle ne soit pas aussi parfaite qu’elle devrait l’être ? Je ne puis me dispenser d’aller remercier et rembourser M. de Merveilleux ; et si cette visite retarde mon départ d’un jour, comme il est à craindre, n’ai-je pas droit de dire qu’il s’est montré généreux à mes dépens ? N’importe, j’ai fait ce qui vous est agréable, je puis tout supporter à ce prix. Qu’on est heureux de pouvoir bien faire en servant ce qu’on aime, et réunir ainsi dans le même soin les charmes de l’amour et de la vertu ! Je l’avoue, ô Julie ! je partis le cœur plein d’impatience et de chagrin. Je vous reprochais d’être si sensible aux peines d’autrui et de compter pour rien les miennes, comme si j’étais le seul au monde qui n’eût rien mérité de vous. Je trouvais de la barbarie, après m’avoir leurré d’un si doux espoir, à me priver sans nécessité d’un bien dont vous m’aviez flatté vous-même. Tous ces murmures se sont évanouis ; je sens renaître à leur place au fond de mon âme un contentement inconnu : j’éprouve déjà le dédommagement que vous m’avez promis, vous que l’habitude de bien faire a tant instruite du goût qu’on y trouve. Quel étrange empire est le vôtre, de pouvoir rendre les privations aussi douces que les plaisirs, et donner à ce qu’on fait pour vous le même charme qu’on trouverait à se contenter soi-même ! Ah ! je l’ai dit cent fois, tu es un ange du ciel, ma Julie ! Sans doute, avec tant d’autorité sur mon âme, la tienne est plus divine qu’humaine. Comment n’être pas éternellement à toi, puisque ton règne est céleste ? et que servirait de cesser de t’aimer s’il faut toujours qu’on t’adore ?

P.S. Suivant mon calcul, nous avons encore au moins cinq ou six jours jusqu’au retour de la maman : serait-il impossible, durant cet intervalle, de faire un pèlerinage au chalet ?