TROISIÈME PARTIE
LETTRE XXVI.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 119 sur 162·Livre complet →
DE L’AMANT DE JULIE À MADAME D’ORBE
Je pars, chère et charmante cousine, pour faire le tour du globe ; je vais chercher dans un autre hémisphère la paix dont je n’ai pu jouir dans celui-ci. Insensé que je suis ! je vais errer dans l’univers sans trouver un lieu pour y reposer mon cœur ; je vais chercher un asile au monde où je puisse être loin de vous ! Mais il faut respecter les volontés d’un ami, d’un bienfaiteur, d’un père. Sans espérer de guérir, il faut au moins le vouloir, puisque Julie et la vertu l’ordonnent. Dans trois heures je vais être à la merci des flots ; dans trois jours je ne verrai plus l’Europe ; dans trois mois je serai dans des mers inconnues où règnent d’éternels orages ; dans trois ans peut-être… Qu’il serait affreux de ne vous plus voir ! Hélas ! le plus grand péril est au fond de mon cœur ; car, quoi qu’il en soit de mon sort, je l’ai résolu, je le jure, vous me verrez digne de paraître à vos yeux, ou vous ne me reverrez jamais.
Milord Édouard, qui retourne à Rome, vous remettra cette lettre en passant, et vous fera le détail de ce qui me regarde. Vous connaissez mon âme, et vous devinerez aisément ce qu’il ne vous dira pas. Vous connûtes la mienne, jugez aussi de ce que je ne vous dis pas moi-même. Ah ! milord, vos yeux les reverront !
Votre amie a donc ainsi que vous le bonheur d’être mère ! Elle devait donc l’être ?… Ciel inexorable !… Ô ma mère, pourquoi vous donna-t-il un fils dans sa colère ?
Il faut finir, je le sens. Adieu, charmantes cousines. Adieu, beautés incomparables. Adieu, pures, et célestes âmes. Adieu, tendres et inséparables amies, femmes uniques sur la terre. Chacune de vous est le seul objet digne du cœur de l’autre. Faites mutuellement votre bonheur. Daignez vous rappeler quelquefois la mémoire d’un infortuné qui n’existait que pour partager entre vous tous les sentiments de son âme, et qui cessa de vivre au moment qu’il s’éloigna de vous. Si jamais… J’entends le signal, et les cris des matelots ; je vois fraîchir le vent et déployer les voiles. Il faut monter à bord, il faut partir. Mer vaste, mer immense, qui dois peut-être m’engloutir dans ton sein, puissé-je retrouver sur tes flots le calme qui fuit mon cœur agité !