QUATRIÈME PARTIE
LETTRE VII.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 126 sur 162·Livre complet →
DE MADAME DE WOLMAR À MADAME D’ORBE
Si tu nous avais accordé le délai que nous te demandions, tu aurais eu le plaisir avant ton départ d’embrasser ton protégé. Il arriva avant-hier et voulait t’aller voir aujourd’hui ; mais une espèce de courbature, fruit de la fatigue et du voyage, le retient dans sa chambre et il a été saigné25 ce matin. D’ailleurs, j’avais bien résolu, pour te punir, de ne le pas laisser partir sitôt ; et tu n’as qu’à le venir voir ici, ou je promets que tu ne le verras de longtemps. Vraiment cela serait bien imaginé, qu’il vît séparément les inséparables !
25.Pourquoi saigné ? Est-ce aussi la mode en Suisse ?
En vérité, ma cousine, je ne sais quelles vaines terreurs m’avaient fasciné l’esprit sur ce voyage et j’ai honte de m’y être opposée avec tant d’obstination. Plus je craignais de le revoir, plus je serais fâchée aujourd’hui de ne l’avoir pas vu ; car sa présence a détruit des craintes qui m’inquiétaient encore, et qui pouvaient devenir légitimes à force de m’occuper de lui. Loin que l’attachement que je sens pour lui m’effraie, je crois que s’il m’était moins cher je me défierais plus de moi ; mais je l’aime aussi tendrement que jamais, sans l’aimer de la même manière. C’est de la comparaison de ce que j’éprouve à sa vue, et de ce que j’éprouvais jadis, que je tire la sécurité de mon état présent ; et dans des sentiments si divers la différence se fait sentir à proportion de leur vivacité.
Quant à lui, quoique je l’aie reconnu du premier instant, je l’ai trouvé fort changé ; et, ce qu’autrefois je n’aurais guère imaginé possible, à bien des égards il me paraît changé en mieux. Le premier jour il donna quelques signes d’embarras et j’eus moi-même bien de la peine à lui cacher le mien ; mais il ne tarda pas à prendre le ton ferme et l’air ouvert qui convient à son caractère. Je l’avais toujours vu timide et craintif ; la frayeur de me déplaire et peut-être la secrète honte d’un rôle peu digne d’un honnête homme, lui donnaient devant moi je ne sais quelle contenance servile et basse dont tu t’es plus d’une fois moquée avec raison. Au lieu de la soumission d’un esclave, il a maintenant le respect d’un ami qui sait honorer ce qu’il estime ; il tient avec assurance des propos honnêtes ; il n’a pas peur que ses maximes de vertu contrarient ses intérêts ; il ne craint ni de se faire tort, ni de me faire affront, en louant les choses louables ; et l’on sent dans tout ce qu’il dit la confiance d’un homme droit et sûr de lui-même, qui tire de son propre cœur l’approbation qu’il ne cherchait autrefois que dans mes regards. Je trouve aussi que l’usage du monde et l’expérience lui ont ôté ce ton dogmatique et tranchant qu’on prend dans le cabinet ; qu’il est moins prompt à juger les hommes depuis qu’il en a beaucoup observé, moins pressé d’établir des propositions universelles depuis qu’il a tant vu d’exceptions, et qu’en général l’amour de la vérité l’a guéri de l’esprit de système : de sorte qu’il est devenu moins brillant et plus raisonnable, et qu’on s’instruit beaucoup mieux avec lui depuis qu’il n’est plus si savant.
Sa figure est changée aussi et n’est pas moins bien ; sa démarche est plus assurée ; sa contenance est plus libre, son port est plus fier : il a rapporté de ses campagnes un certain air martial qui lui sied d’autant mieux, que son geste, vif et prompt quand il s’anime, est d’ailleurs plus grave et plus posé qu’autrefois. C’est un marin dont l’attitude est flegmatique et froide et le parler bouillant et impétueux. À trente ans passés son visage est celui de l’homme dans sa perfection et joint au feu de la jeunesse la majesté de l’âge mûr. Son teint n’est pas reconnaissable ; il est noir comme un Maure et de plus fort marqué de la petite vérole. Ma chère, il te faut tout dire : ces marques me font quelque peine à regarder, et je me surprends souvent à les regarder malgré moi.
Je crois m’apercevoir que si je l’examine, il n’est pas moins attentif à m’examiner. Après une si longue absence, il est naturel de se considérer mutuellement avec une sorte de curiosité ; mais si cette curiosité semble tenir de l’ancien empressement, quelle différence dans la manière aussi bien que dans le motif ! Si nos regards se rencontrent moins souvent, nous nous regardons avec plus de liberté. Il semble que nous ayons une convention tacite pour nous considérer alternativement. Chacun sent, pour ainsi dire, quand c’est le tour de l’autre, et détourne les yeux à son tour. Peut-on revoir sans plaisir, quoique l’émotion n’y soit plus, ce qu’on aima si tendrement autrefois, et qu’on aime si purement aujourd’hui ? Qui sait si l’amour-propre ne cherche point à justifier les erreurs passées ? Qui sait si chacun des deux, quand la passion cesse de l’aveugler, n’aime point encore à se dire : Je n’avais pas trop mal choisi ? Quoi qu’il en soit, je te le répète sans honte, je conserve pour lui des sentiments très doux qui dureront autant que ma vie. Loin de me reprocher ces sentiments, je m’en applaudis ; je rougirais de ne les avoir pas comme d’un vice de caractère et de la marque d’un mauvais cœur. Quant à lui, j’ose croire qu’après la vertu je suis ce qu’il aime le mieux au monde. Je sens qu’il s’honore de mon estime ; je m’honore à mon tour de la sienne et mériterai de la conserver. Ah ! si tu voyais avec quelle tendresse il caresse mes enfants, si tu savais quel plaisir il prend à parler de toi, cousine, tu connaîtrais que je lui suis encore chère.
Ce qui redouble ma confiance dans l’opinion que nous avons toutes deux de lui, c’est que M. de Wolmar la partage et qu’il en pense par lui-même, depuis qu’il l’a vu, tout le bien que nous lui en avions dit. Il m’en a beaucoup parlé ces deux soirs, en se félicitant du parti qu’il a pris, et me faisant la guerre de ma résistance. Non, me disait-il hier, nous ne laisserons point un si honnête homme en doute sur lui-même ; nous lui apprendrons à mieux compter sur sa vertu ; et peut-être un jour jouirons-nous avec plus d’avantage que vous ne pensez du fruit des soins que nous allons prendre. Quant à présent, je commence déjà par vous dire que son caractère me plaît, et que je l’estime surtout par un côté dont il ne se doute guère, savoir la froideur qu’il a vis-à-vis de moi. Moins il me témoigne d’amitié, plus il m’en inspire ; je ne saurais vous dire combien je craignais d’en être caressé. C’était la première épreuve que je lui destinais. Il doit s’en présenter une seconde26 sur laquelle je l’observerai ; après quoi je ne l’observerai plus. Pour celle-ci, lui dis-je, elle ne prouve autre chose que la franchise de son caractère ; car jamais il ne peut se résoudre autrefois à prendre un air soumis et complaisant avec mon père, quoiqu’il y eût un si grand intérêt et que je l’en eusse instamment prié. Je vis avec douleur qu’il s’ôtait cette unique ressource, et ne pus lui savoir mauvais gré de ne pouvoir être faux en rien. Le cas est bien différent, reprit mon mari, il y a entre votre père et lui une antipathie naturelle fondée sur l’opposition de leurs maximes. Quant à moi, qui n’ai ni systèmes ni préjugés, je suis sûr qu’il ne me hait point naturellement. Aucun homme ne me hait ; un homme sans passion ne peut inspirer d’aversion à personne ; mais je lui ai ravi son bien, il ne me le pardonnera pas sitôt. Il ne m’en aimera que plus tendrement, quand il sera parfaitement convaincu que le mal que je lui ai fait ne m’empêche pas de le voir de bon œil. S’il me caressait à présent, il serait un fourbe ; s’il ne me caressait jamais, il serait un monstre.
26.La lettre où il était question de cette seconde épreuve a été supprimée ; mais j’aurai soin d’en parler dans l’occasion.
Voilà, ma Claire, à quoi nous en sommes ; et je commence à croire que le ciel bénira la droiture de nos cœurs et les intentions bienfaisantes de mon mari. Mais je suis bien bonne d’entrer dans tous ces détails : tu ne mérites pas que j’aie tant de plaisir à m’entretenir avec toi : j’ai résolu de ne te plus rien dire ; et si tu veux en savoir davantage, viens l’apprendre.
P. S. Il faut pourtant que je te dise encore ce qui vient de se passer au sujet de cette lettre. Tu sais avec quelle indulgence M. de Wolmar reçut l’aveu tardif que ce retour imprévu me força de lui faire. Tu vis avec quelle douceur il sut essuyer mes pleurs et dissiper ma honte. Soit que je ne lui eusse rien appris, comme tu l’as assez raisonnablement conjecturé, soit qu’en effet il fût touché d’une démarche qui ne pouvait être dictée que par le repentir, non seulement il a continué de vivre avec moi comme auparavant, mais il semble avoir redoublé de soins, de confiance, d’estime et vouloir me dédommager à force d’égards de la confusion que cet aveu m’a coûté. Ma cousine, tu connais mon cœur ; juge de l’impression qu’y fait une pareille conduite !
Sitôt que je le vis résolu à laisser venir notre ancien maître, je résolus de mon côté de prendre contre moi la meilleure précaution que je pusse employer ; ce fut de choisir mon mari même pour mon confident, de n’avoir aucun entretien particulier qui ne lui fût rapporté et de n’écrire aucune lettre qui ne lui fût montrée. Je m’imposai même d’écrire chaque lettre comme s’il ne la devait point voir et de la lui montrer ensuite. Tu trouveras un article dans celle-ci qui m’est venu de cette manière ; et si je n’ai pu m’empêcher, en l’écrivant, de songer qu’il le verrait, je me rends le témoignage que cela ne m’y a pas fait changer un mot : mais quand j’ai voulu lui porter ma lettre il s’est moqué de moi, et n’a pas eu la complaisance de la lire.
Je t’avoue que j’ai été un peu piquée de ce refus, comme s’il s’était défié de ma bonne foi. Ce mouvement ne lui a pas échappé : le plus franc et le plus généreux des hommes m’a bientôt rassurée. Avouez, m’a-t-il dit, que dans cette lettre vous avez moins parlé de moi qu’à l’ordinaire. J’en suis convenue. Était-il séant d’en beaucoup parler pour lui montrer ce que j’en aurais dit ? Eh bien ! a-t-il repris en souriant, j’aime mieux que vous parliez de moi davantage et ne point savoir ce que vous en direz. Puis il a poursuivi d’un ton plus sérieux : Le mariage est un état trop austère et trop grave pour supporter toutes les petites ouvertures de cœur qu’admet la tendre amitié. Ce dernier lien tempère quelquefois à propos l’extrême sévérité de l’autre, et il est bon qu’une femme honnête et sage puisse chercher auprès d’une fidèle amie les consolations, les lumières et les conseils qu’elle n’oserait demander à son mari sur certaines matières. Quoique vous ne disiez jamais rien entre vous dont vous n’aimassiez à m’instruire, gardez-vous de vous en faire une loi, de peur que ce devoir ne devienne une gêne et que vos confidences n’en soient moins douces en devenant plus étendues. Croyez-moi, les épanchements de l’amitié se retiennent devant un témoin, quel qu’il soit. Il y a mille secrets que trois amis doivent savoir et qu’ils ne peuvent se dire que deux à deux. Vous communiquez bien les mêmes choses à votre amie et à votre époux, mais non pas de la même manière ; et si vous voulez tout confondre, il arrivera que vos lettres seront écrites plus à moi qu’à elle, et que vous ne serez à votre aise ni avec l’un ni avec l’autre. C’est pour mon intérêt autant que pour le vôtre que je vous parle ainsi. Ne voyez-vous pas que vous craignez déjà la juste honte de me louer en ma présence ? Pourquoi voulez-vous nous ôter, à vous le plaisir de dire à votre amie combien votre mari vous est cher, à moi, celui de penser que dans vos plus secrets entretiens vous aimez à parler bien de lui ? Julie ! Julie ! a-t-il ajouté en me serrant la main et me regardant avec bonté, vous abaisserez-vous à des précautions si peu dignes de ce que vous êtes et n’apprendrez-vous jamais à vous estimer votre prix ?
Ma chère amie, j’aurais peine à dire comment s’y prend cet homme incomparable, mais je ne sais plus rougir de moi devant lui. Malgré que j’en aie, il m’élève au-dessus de moi-même, et je sens qu’à force de confiance il m’apprend à la mériter.