TROISIÈME PARTIE
LETTRE XXIII.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 117 sur 162·Livre complet →
DE MILORD ÉDOUARD À L’AMANT DE JULIE
Je ne pourrai, mon cher, vous embrasser aujourd’hui comme je l’avais espéré, et l’on me retient encore pour deux jours à Kensington. Le train de la cour est qu’on y travaille beaucoup sans rien faire, et que toutes les affaires s’y succèdent sans s’achever. Celle qui m’arrête ci depuis huit jours ne demandait pas deux heures : mais comme la plus importante affaire des ministres est d’avoir toujours l’air affairé, ils perdent plus de temps à me remettre qu’ils n’en auraient mis à m’expédier. Mon impatience, un peu trop visible, n’abrège pas ces délais. Vous savez que la cour ne me convient guère ; elle m’est encore plus insupportable depuis que nous vivons ensemble, et j’aime cent fois mieux partager votre mélancolie que l’ennui des valets qui peuplent ce pays.
Cependant, en causant avec ces empressés fainéants, il m’est venu une idée qui vous regarde, et sur laquelle je n’attends que votre aveu pour disposer de vous. Je vois qu’en combattant vos peines vous souffrez à la fois du mal et de la résistance. Si vous voulez vivre et guérir, c’est moins parce que l’honneur et la raison l’exigent, que pour complaire à vos amis. Mon cher, ce n’est pas assez : il faut reprendre le goût de la vie pour en bien remplir les devoirs ; et avec tant d’indifférence pour toute chose, on ne réussit jamais à rien. Nous avons beau faire l’un et l’autre, la raison seule ne vous rendra pas la raison. Il faut qu’une multitude d’objets nouveaux et frappants vous arrachent une partie de l’attention que votre cœur ne donne qu’à celui qui l’occupe. Il faut, pour vous rendre à vous-même, que vous sortiez d’au-dedans de vous, et ce n’est que dans l’agitation d’une vie active que vous pouvez retrouver le repos.
Il se présente pour cette épreuve une occasion qui n’est pas à dédaigner ; il est question d’une entreprise grande, belle, et telle que bien des âges n’en voient pas de semblables. Il dépend de vous d’en être témoin et d’y concourir. Vous verrez le plus grand spectacle qui puisse frapper les yeux des hommes ; votre goût pour l’observation trouvera de quoi se contenter. Vos fonctions seront honorables ; elles n’exigeront, avec les talents que vous possédez, que du courage et de la santé. Vous y trouverez plus de péril que de gêne ; elles ne vous en conviendront que mieux. Enfin votre engagement ne sera pas fort long. Je ne puis vous en dire aujourd’hui davantage, parce que ce projet sur le point d’éclore est pourtant encore un secret dont je ne suis pas le maître. J’ajouterai seulement que si vous négligez cette heureuse et rare occasion, vous ne la retrouverez probablement jamais, et la regretterez peut-être toute votre vie.
J’ai donné ordre à mon coureur, qui vous porte cette lettre, de vous chercher où que vous soyez, et de ne point revenir sans votre réponse ; car elle presse, et je dois donner la mienne avant de partir d’ici.